F A M I L I S

Monsieur Gaston Gauthier

Communication à la Conférence internationale de Familis « Les familles et la mondialisation »
Montréal, le 9 juin 1998


Les Familles et la télévision, un modèle américain unique?

Introduction
Les mots familles et télévision de notre titre fait englober des phénomènes d'une très grande envergure. Et on peut ainsi estimer que la présente communication concerne plus d'un milliard de familles. Car on compte plus d'un milliard deux cent millions des téléviseurs sur notre planète et, on le sait, l'écoute de la télévision se fait le plus souvent dans les familles.

Ensuite, poser la question: "un modèle américain unique?" fait naturellement penser aux modèles que les phénomènes de ‘télévision’ font désirer, en plus de faire ressortir des aspects conflictuels des phénomènes de ‘la télévision’ ou bien certains de leurs enjeux sociaux ou politiques. Les familles des pays en voie de développement peuvent alors être prises en compte. On peut observer que certains modèles de familles que ‘la télévision’ favorise dans les pays dits développés arrivent à se transmettre diversement à des familles vivant dans des pays sans électricité ou sans téléviseurs.

Certes, s'aventurer à parler de "plus d'un milliard de familles" ne permet que des perceptions quantitatives et imparfaites de ce qui arrive aux familles avec la télévision. Mais ces nombres ont quand même leur utilité. Ils peuvent aider à imaginer les familles à l'écoute de la télévision comme d'immenses multitudes. S'estompe ainsi le caractère trop exclusivement privé ou local qu'on attribue aux familles, notamment en Amérique du Nord. Et ressortent ainsi l'extension et l'envergure absolument considérables de ces phénomènes de ‘la télévision’ auxquels les familles du monde se trouvent confrontées. Plus encore, voir l'écoute de la télévision comme l'affaire d'un milliard de familles, peut aider à rechercher comment les familles se trouvent concernées par les phénomènes dits de "la mondialisation".

Les familles et la révolution la plus capitale.
Par ailleurs, ces immenses multitudes de familles à l'écoute de la télévision peuvent s'imaginer par un regard qui se tourne vers l'histoire. Robert Laffont, l'éditeur de Paris sait le comprendre. Et son opinion est saisissante. Selon lui:

« La propagation de la télévision dans les foyers a constitué
la révolution la plus capitale que l'homme ait connue. »1

Certes on peut ne pas partager cette opinion de Robert Laffont. Et des historiens peuvent vouloir la nuancer ou la contredire. Mais on doit convenir de la force extraordinaire et la portée considérable de ce que Robert Laffont attribue ainsi à la télévision. Les phénomènes de la télévision en deviennent ce qui peut ou paraît s'imposer à l'histoire et même à l'humanité. Rien de moins. Cette opinion de Laffont vaut donc qu'on s'y arrête.

Il arrive que notre milliard de familles à l'écoute de la télévision et la portée extraordinaire de cette opinion de Robert Laffont peuvent s'éclairer l'une par l'autre, d'une façon curieuse mais compréhensible. L'écoute de télévision peut mieux s'imaginer comme une révolution capitale, ou comme une affaire de grande force et d'une immense portée à savoir que cette écoute concerne un milliard de familles. Ainsi, cette opinion de Laffont ne paraît plus exagérée ni extrême, mais peut sembler recevable.

Et inversement, à se dire avec Laffont, qu'il s'agit d'une révolution capitale de l'histoire, aide à voir les familles et les sociétés s'en trouvent emportées par des transformations profondes. Les unes et les autres peuvent y expérimenter "un temps nouveau" aussi bien qu'un rupture avec leur passé. Pour autant que l'écoute de la télévision fait participer à une révolution, cette écoute ne peut pas toujours procurer la paix aux familles, ni toujours assurer le bon fonctionnement des sociétés.

Mais l'écoute de la télévision passe souvent au contraire pour qui fait progresser les familles et les sociétés. Et cette dimension révolutionnaire ou conflictuelle de l'écoute de la télévision passe inaperçue. Ou bien, si on reconnaît qu'il s'agit d'une révolution on va plutôt en souligner les aspects positifs. À ce propos, il est éclairant de regarder l'usage fait au Québec de l'expression "la révolution tranquille" pour désigner des changements sociaux reliés à cette écoute. Le mot "révolution" y indique la nature proprement révolutionnaire des changements en cause, tandis que le mot "tranquille" y indique la manière pacifique et calme par laquelle ces changements se produisent. Et ainsi les aspects proprement conflictuels de ces changements restent voilés ou sont passés sous silence.

Il n'en demeure pas moins que ce qu'on appelle communément ‘la télévision’ est une chose qui reste encore incomprise ou mystérieuse à plusieurs égards. L'expression ‘télévision’est souvent utilisée sans qu'on en donne une définition, et elle a des significations diverses. Par exemple, Moses Znaimer remarque que ‘la télévision’ est à la fois un "objet ( un téléviseur) et une relation" 2 . Notamment la popularité incomparable de cette ‘télévision’ ainsi que sa propagation dans le monde demeurent largement inexpliquées. Et ce milliard de familles à l'écoute de la télévision sont encore comme des multitudes mal connues. C'est pourquoi, il convient de regarder certains mécanismes ainsi que certains faits de nature à favoriser la compréhension de ce qui arrive aux familles.

D'abord il s'agit de remarquer le fait que cette expression ‘la télévision’ ne désignent pas les familles elles-mêmes, ni non plus les citoyens eux-mêmes. Au mieux, elle peut faire évoquer les membres des familles seulement comme des "auditeurs" de programmes, ou seulement comme des participants à des spectacles télévisés.

En réalité, l'usage de l'expression ‘la télévision’ n'est pas neutre. Dans la plupart des textes ou des discours, cette expression ‘la télévision’ sert à désigner non pas seulement les personnages visibles à l'écran, mais aussi les producteurs et les diffuseurs de programmes, leurs employés ou ceux qui ont des intérêts financiers ou autres dans les organismes de production ou de diffusion de programmes. Et souvent cette expression favorise les activités, la place ou le point de vue de ces gens de la télévision.

Inversement, par l'usage de cette expression ‘la télévision’, le point de vue propre aux familles ainsi que la place et le rôle propres à celles-ci peuvent être sous-estimés ou oubliés. Et cela peut s'opérer même quand les gens de la télévision disent vouloir servir les familles, et même quand ces gens montrent ou diffusent des scènes télévisées dans lesquelles ils font des représentations de situations familiales.

C'est pourquoi, pour clarifier les choses, nous utiliserons ici l'expression "les gens de la télévision" et non pas l'expression ‘la télévision’.

Les familles et les gens de la télévision
Les familles peuvent mieux comprendre ce qu'elles y vivent par leur écoute des émissions, à savoir qu'elles y ont affaire à "des gens". Ainsi les familles voient mieux qu'elles ont affaire à des interlocuteurs, et que ces derniers s'adressent à elles à partir de leur point de vue de producteurs de programmes. De ce fait, les familles elles-mêmes peuvent mieux clarifier leur propre point de vue face à ces gens de la télévision.

En même temps, à se dire que les familles ont affaire à quelqu'un durant leur écoute, on facilite l'observation de ce qui se passe entre les familles et les gens de la télévision. L'étude de l'écoute de la télévision peut progresser par l'étude des interactions entre les familles et ces gens de la télévision.

Concernant ces interactions, on peut s'inspirer de Keith Spicer, l'ancien président du CRTC, l'organisme qui est l'autorité suprême en matières de télévision au Canada. Selon lui, ce sont les désirs et les souhaits des Canadiens qui déterminent les orientations de son organisme.3 Et on peut y voir une affirmation de l'importance des désirs dans les phénomènes de la télévision.

Selon nous, les désirs et leur puissance constituent l'essentiel de ce qui se passe entre les familles et les gens de la télévision. Des mouvements de désirs sont au coeur des interactions entre les familles et ces gens.

Le désir dans l'écoute de la télévision
Le désir est à prendre ici comme une capacité fondamentale de l'humain. Le désir est une tendance par laquelle un individu se meut diversement, en pensée ou en action.
L'humaniste Montaigne écrit:

« Nos affections s'emportent au-delà de nous....Nous ne sommes jamais
chez nous, nous sommes toujours au-delà...Le désir nous lance vers l'avenir...
il nous détourne de considérer ce qui existe déjà, pour nous amuser à ce qui
existera plus tard, voire quand nous ne seront plus là. » 4

Une attirance peut incliner un individu à imaginer, ou bien à se rendre vers un lieu "autre" que le lieu où il se trouve déjà. Cet individu peut tendre à devenir "autre" que ce qu'il est déjà, et à se changer lui-même en s'y appliquer. Le désir donne à un travailleur l'idée d'avoir un emploi qui serait "autre" que celui qu'il a. Le désir fait qu'un parent souhait que son enfant améliore sa condition. Puis, l'homme qui désire peut s'imaginer ou souhaiter vivre un temps "autre» que son temps à lui, un avenir "autre" que l'avenir qui est le sien. Il peut même ressentir une attirance pour un monde "autre" que ce monde qui est le nôtre, ou pour une société "autre" que la société qui est la sienne.

Le désir "selon l'autre"
Par ailleurs, le désir d'un individu, ne l'isole pas en lui-même, et ne sépare pas cet individu des autres individus. C'est une attirance qui entraîne un individu à agir non seulement par rapport à lui-même ou selon lui-même, mais par rapport ou en fonction d'un autre individu. Le désir d'un individu A fait tendre ou agir celui-ci selon un autre individu B. Le désir de A entraîne celui-ci selon un attrait qu'il voit ou qu'il imagine voir chez B. Ainsi le désir de A est un désir selon B, autrement dit c'est un désir "selon l'autre", comme l'a écrit René Girard, professeur à l'Université de Stanford 5.

C'est par ce désir "selon l'autre" que l'écoute de la télévision se fait et se joue essentiellement et principalement. Plus précisément, dans l'écoute de la télévision, chaque membre d'une famille s'anime non pas selon lui-même, mais "selon les autres", c'est-à-dire, selon les gens de la télévision.

Chaque famille d'auditeurs y ressent des attirances non pas selon elle-même, mais selon des attraits qui lui viennent des gens de la télévision et que ceux-ci ont attribué à des personnages ou bien qu'ils ont reliés à des scènes qu'ils diffusent.

Ces désirs "selon l'autre" sont les facteurs les plus déterminants et les plus efficaces de l'écoute que les familles font des émissions. Les attirances des familles sont leurs émotions par rapport à ce qui leur semble désirable dans leur écoute des émissions. Ces attirances se forment, s'intensifient et varient par des attraits que les gens de la télévision font sentir à leurs auditeurs, sous forme de suggestions, d'invitations, de compliments, de promesses ou autrement. Les familles s'y animent et se dynamisent ainsi par représentations de désirs ou de modèles lesquels leur viennent des gens de la télévision. Par exemple, voir d'un côté les attirances des familles pour les programmes à venir, et d'un autre côté, voir les attraits que les gens de la télévision attribuent à leurs programmes à venir quand ces gens en font la publicité. Et se dire que ces attirances des familles s'enclenchent et s’intensifient par les attraits de ces gens.

Les images et les sons
Les images et les sons qui arrivent aux familles par leurs téléviseurs ne sont pas à négliger. Les images et les sons servent d'une façon directe à fixer l'attention des auditeurs, et indirectement à les détourner de s'intéresser à autre chose qu'à leurs émissions. Leur fonction et leur efficacité sont indiscutables. En fait, ces images et ces sons se trouvent à activer les yeux et les oreilles des auditeurs d'émissions. On peut imaginer les yeux et les oreilles, comme deux capteurs, soit deux structures sensorielles, que les gens de la télévision viennent stimuler chez leur auditeur.

Il est intéressant de noter que l'attention de l'auditeur de la radio se trouve fixée par l'action d'un seule structure de perception sensorielle: les oreilles. Et que cela permet à cet auditeur de disposer encore d'assez de sa capacité d'attention pour pouvoir poursuivre certaines autres activités, pendant qu'il écoute la radio. Et l'auditeur de la radio s'accorde ainsi une certaine liberté. Tandis que l'attention du téléspectateur se trouve fixée par deux structures sensorielles, les yeux et les oreilles. Et cela monopolise l'attention du téléspectacteur et empêche ainsi celui-ci de faire d'autres activités, pendant qu'il écoute une émission. Et ainsi le téléspectateur peut ressentir davantage les attraits qui lui viennent des gens de la télévision.

Les désirs et les images
Dans l'écoute de la télévision, les images et les sons augmentent leur efficacité d'abord et avant tout à se combiner à l'action des désirs. Ce sont les attirances des membres des familles vers ce qui semble "autre" ainsi que le traitement de ces mêmes attirances par les gens de la télévision, qui confèrent une large part de leur puissance et de leurs attraits aux images et aux sons des téléviseurs. Par exemple, ces gens arrivent à rendre des dinosaures désirables aux yeux des enfants qui sont à leur écoute, malgré l'allure peu sympathique de ces animaux.

Précisons que les gens de la télévision procèdent d'abord à partir de ce qui leur semble désirable. Ils imaginent et s'activent d'abord par un modèle de désirs. C'est-à-dire que ces gens posent d'abord dans leur esprit ce qui leur semble désirable (ou indésirable) pour leurs auditeurs. Et une fois que ces gens considèrent avoir un tel modèle de désirs, ils s'appliquent à "réaliser" ce modèle. C'est-à-dire que ces gens tendent à s'y conformer aux désirs de leurs auditoires, et à exprimer ce modèle par des arrangements de personnages et des choix d'images et de sons.

Soulignons ici un point essentiel, vu qu'il reste peu apparent et pas assez pris en compte: l'écoute de la télévision est faite de mouvements du coeur et de l'imagination bien plus qu'elle n'est faite par les perceptions des yeux et des oreilles. À ce propos, il est éclairant d'observer que les désirs qui animent l'écoute d'une émission peuvent durer plus longtemps que la perception visuelle des images de cette émission. Les auditeurs le font voir de différentes façons. Ils s'animent à parler d'une émission qu'ils ont déjà vue, ou bien ils s'en réjouissent encore ou s'identifient encore à ses personnages, après la fin de cette émission, des heures ou même des jours après que leurs yeux ont cessé d'en voir les images par leur téléviseur. Ce qui aide à voir que les désirs des auditeurs continuent à entraîner ceux-ci.

Puis, dans l'écoute d'une émission, les attirances que les auditeurs ressentent et les attraits qui viennent des gens de la télévision sont ce qui y détermine les comportements des personnages qui paraissent à l'écran. Ces comportements s'y trouvent dans les mouvances des désirs. Les personnages y sont actifs pour autant que les gestes qu'il leur faut poser sont désirables. Pour autant qu'ils se conforment aux désirs des auditeurs, tous les comportements leur sont possibles ou permis. Autrement, si leurs comportements ne sont pas ou ne paraissent pas désirables, ces personnages semblent perdre leur valeur, ou bien deviennent interchangeables. Les personnages des émissions sont des créatures des désirs. Les personnages qui ne le sont pas n'y apparaissent pas du tout, ou bien y sont montrés comme des indésirables.

Prenons comme exemple un enfant qui regarde une émission dans laquelle un héros ou un personnage sympathique qui fait le geste de tirer avec une arme à feu. Ce qui se trouve alors montré à l'enfant c'est que ce geste est l'affaire d'un héros, et qu'il s'agit là d'un geste louable ou désirable. Ainsi l'enfant peut apprendre qu'il est désirable de tirer sur quelqu'un, sans pour autant apprendre à utiliser une arme opportunément ni avec discernement.

Puis, concernant la production de cette émission, en mettant une arme à la main d'un héros ou d'un personnage sympathique, les gens de la télévision font et diffusent une représentation par laquelle le désir de tirer sur quelqu'un est montré d'une façon désirable. Cela n'équivaut pas une incitation explicite à poser le geste de tirer. Les gens de la télévision n'encouragent pas l'enfant à faire le geste de tirer sur quelqu'un. Et il n'y a pas là non plus une représentation du comportement de tirer, laquelle serait "neutre" ou "objective". Il s'agit d'une représentation d'un désir. L'enfant, lui ne s'y trompe pas. Il ne cache pas son enthousiasme pour son héros tireur. Ce qui indique que son désir devient un désir selon "les autres", soit selon les gens de la télévision. Et l'enfant devient ainsi un imitateur du désir de ces gens.

Mais comment l'imitation qu'un enfant fait des gens de la télévision peut-elle se comparer avec l'imitation qu'il fait de ses parents?

Les familles et les désirs des enfants
Il arrive qu'en matières de désirs les familles et les gens de la télévision agissent de façons différentes avec les enfants. Leurs différences passent souvent inaperçues, mais elles portent à conséquence pour l'éducation des enfants.

Dans les familles, les parents ont leur façon de traiter les désirs de leurs enfants, tandis que les gens de la télévision ont une autre façon de traiter les désirs des enfants auxquels ils destinent leurs programmes.

Ainsi, on peut observer aisément que les parents ne réussissent pas toujours à fixer l'attention des enfants, et ne tendent pas toujours à captiver ceux-ci. L'entourage ou les voisins s'interrogent quand un parent retient trop fixement l'attention de son l'enfant ou qu'il attire trop à lui-même l'affection de son enfant. Tandis que les gens de la télévision, eux, ne cessent pas de tendre à captiver les enfants avec leurs programmes. Il faut bien convenir que ces gens y réussissent, vu que les enfants restent à leur écoute pendant des heures et des heures. Et que pour ces gens la fixation de l'attention des enfants et les appels explicites à l'affection de ceux-ci exercent une fonction laquelle ne s'observe pas chez les parents.

Puis les parents peuvent parfois rester réservés, ou bien ils ne tendent pas toujours à tout dire à leurs enfants. Tandis que les gens de la télévision eux ne semblent pas réservés comme les parents le sont, et ils sont davantage disposés à tout dire aux enfants auxquels ils s'adressent par leurs programmes. Ainsi une recherche de Elkin 6 a montré que les gens de la télévision sont plus permissifs que les parents par rapport aux questions de l'éducation sexuelle des enfants.

Ensuite, les rêves des enfants sont accueillis et traités différemment par les parents et par les gens de la télévision. Ainsi les parents, eux, peuvent vouloir connaître comment leurs enfants réagissent après leurs rêves, ou même s'inquiéter des cauchemars ou des mauvais rêves de leurs enfants. De leur côté, les gens de la télévision ne semblent pas autant se soucier des cauchemars des enfants, à voir certains des personnages qu'ils peuvent montrer dans leurs programmes.

Les rêves des enfants
Ce qui importe davantage c'est que les gens de la télévision peuvent traiter les désirs des enfants comme des sortes de rêves éveillés, pendant leurs programmes. Et il est à noter que ces gens y procèdent sans la présence des enfants auxquels ils diffusent leurs émissions.

Mais si charmants soient-ils, les rêves éveillés des enfants ne conviennent pas toujours à leurs parents. On le sait, les parents, eux, traitent les désirs de leurs enfants au travers de leurs rapports avec ceux-ci, et dans leur présence auprès de leurs enfants. Ce qui entraînent que les parents peuvent se trouver à contredire certains désirs de leurs enfants, y compris leurs rêves éveillés. Des conflits se produisent aussi entre les parents et leurs enfants, tandis qu'on observe pas de tels conflits entre les gens de la télévision et leurs jeunes auditeurs.

Par ailleurs, les parents et les gens de la télévision ne considèrent pas de la même façon les imitations faites par les enfants des personnages qui attirent ceux-ci. De leur côté, par leurs programmes, les gens de la télévision rendent des personnages attrayants de manière à attirer les enfants toujours plus fortement. Ils ne cessent de montrer comment leurs personnages sont populaires auprès des enfants, et surtout de les faire aimer toujours davantage par les enfants de leurs auditoires.

De leur côté, dans la vie quotidienne, les parents eux considèrent tout autrement tous ceux qui peuvent attirer leurs enfants ou susciter leur imitation. Ainsi les parents vont regarder avec prudence ou avec inquiétude un adulte qui peut attirer leur enfant, s'ils s'agit de quelqu'un qui leur est inconnu. Et les parents peuvent se soucier des imitations que leurs enfants peuvent tendre à faire de certains personnages, dont ils redoutent les attraits sur leur enfant. Par exemple, il est bien connu que dans l'ensemble des pays, les parents craignent que leurs enfants ne tendent à imiter les personnages violents des programmes. Et à voir l'engouement de leur enfant pour certains de ces personnages, certains parents disent même craindre pour l'avenir de leur enfant.

Par ailleurs, il importe tout autant de bien voir que les gens de la télévision montrent aussi des personnages paisibles aux enfants. C'est un fait que ces gens stimulent chez les enfants une imitation de personnages paisibles et non pas seulement une imitation de personnages violents. Et on convient que les gens de la télévision sont empressés à charmer les enfants au lieu de les contraindre.

À le constater, on tend à une compréhension plus large de l'imitation de désirs qui intervient entre les enfants auditeurs et les gens de la télévision. Et on devient davantage averti du fait que ces gens s'appliquent à attirer ou même à séduire leurs jeunes auditeurs.

Il y a un artiste qui a su voir cette imitation que les enfants font des modèles qui leur viennent des gens de la télévision. Il s'agit de Quino, un artiste dont la renommée est internationale. Joachim Salvador Lavodo est son nom véritable et il est originaire d'Argentine. Un dessin de Quino nous montre un jeune enfant qui préfère prendre un personnage de la télévision comme son modèle plutôt que de prendre son père comme son modèle. Quino y fait découvrir et vient illustrer magnifiquement l'imitation, les modèles et les rêves qui interviennent dans l'écoute de la télévision 7.

© Quino / Quipos : de Provision d’humeur. Éd. Glénat 1984

L'imitation de l'enfant
L'imitation constitue une sorte de loi universelle chez les êtres vivants. Les phénomènes de l'imitation s'observent chez les animaux, les insectes, les plantes et les poissons ainsi que chez les humains.

Par ailleurs, à observer de jeunes enfants, on peut voir non seulement l'importance de l'imitation pour leurs apprentissages et pour leur développement, mais on peut aussi explorer les phénomènes de l'imitation elle-même. Chez l'enfant, on apprend aisément que l'imitation humaine n'est pas un automatisme. Elle montre des variations, et elle peut inclure certaines incertitudes ou ambiguïtés. Surtout, un enfant parle de son imitation plus ouvertement qu'un adulte. L'enfant n'hésite nullement à dire ou à montrer qu'il imite un autre enfant, ou bien ce qu'il le prend comme un modèle à imiter. Tandis, que les adultes peuvent hésiter à avouer qu'ils imitent d'autres adultes. Notre présent mode de vie encourage plutôt les adultes à dire qu'ils sont les premiers à avoir une initiative ou une idée nouvelle. Et quand des adultes se trouvent face à d'autres adultes dans des situations réelles, il n'est pas toujours sage ni de bon ton qu'un adulte dise qu'il a imité un autre adulte. Cela peut susciter ou aviver des rivalités.

Toutefois, les adultes agissent plus librement quand ils s'inspirent de personnages qu'ils voient par leur écoute des émissions. Ils n'hésitent pas alors à reconnaître qu'ils se sont inspirés de tel ou tel de ces personnages. Ils se réfèrent à ces personnages dans leurs conversations. Et ils peuvent même laisser voir l'imitation qu'ils en font. Mais pour avoir un vue plus claire de l'imitation des désirs dans l'écoute des émissions, il convient de se tourner vers le jeune enfant.

La spontanéité et l'ardeur que le jeune enfant montre envers les personnages des émissions sont tout-à-fait remarquables. Remarquons que même s'il agit de personnages imaginaires ou irréels, l'enfant, lui, peut les voir voit non seulement comme des personnes réelles, mais aussi comme des personnes ayant des traits supérieurs à ceux des personnes réelles. Exemple : si un personnage s'envole dans le ciel, l'enfant peut y croire, et s’attribuer à lui-même la capacité de voler dans le ciel. De tels personnages imaginaires ou inexistants peuvent entraîner de tels effets chez un jeune enfant aussi efficacement que des personnages réels.

L'efficacité sociale des personnages imaginaires ou inexistants résulte d'une interaction entre l'enfant et les gens de la télévision.

Vient d'abord ce qu'on peut appeler l'initiative ou l'action des gens de la télévision. Ceux-ci y font et diffusent des représentations de personnages ou de situations, auxquels ils ajoutent des attraits et qu'ils tendent à rendre conformes aux désirs de leurs auditoires. Ces représentations sont des imitations, des reflets ou des "miroirs" des désirs de leurs auditoires. Et par ces représentations, les gens de la télévision opèrent sur les désirs de l'enfant, et ils ne se limitent pas à seulement stimuler les yeux ou les oreilles de celui-ci par des personnages.

Ensuite, il y a la réaction de l'enfant aux attraits dont les gens de la télévision décorent leurs miroirs ou leurs modèles de désirs. L'enfant n'y reste pas insensible. On le sait, l'enfant a une tendance à l'imitation de ce qui lui semble désirable. Il faut et il suffit que l'attirance intérieure au coeur de l'enfant s'enclenche par les attraits des miroirs de désirs dont les gens de la télévision lui font des représentations. Dans ces conditions, l'enfant ressent une attirance, tend à agir, ou bien il tend à donner des suites concrètes et pratiques à ses désirs.

Or il nous faut nous souvenir du proverbe "la vérité sort de la bouche des enfants", quand un enfant s'enthousiasme pour un personnage télévisé ou quand un enfant prend ce personnage comme un être réel. Nous pouvons alors convenir que la sensibilité des enfants constituent un détecteur plus raffiné et plus précis que la sensibilité des adultes.

À ce propos, nous avons, nous adultes, à apprendre des enfants certains points essentiels. Savoir que oui, de fait et en réalité, dans, derrière et par les émissions que nous regardons, nous avons réellement affaire à "un autre", à des gens en chair et en os, lesquels nous ne voyons pas. Que les personnages que nous voyons sur l'écran d'un téléviseur nous empêchent de songer à ces mêmes gens que nous ne voyons pas. Que par notre écoute des émissions, nous les auditeurs, nous sommes en interaction avec les gens de la télévision lesquels restent invisibles à nos yeux. Savoir surtout que par notre écoute, nos désirs d'adultes interagissent avec d'autres désirs en provenance de ces "autres" que sont les gens de la télévision. Et aussi que ces gens se trouvent à agir sur nos désirs ainsi qu'à opérer en fonction de nos désirs. Car les enfants eux savent sentir vivement tout cela, et ils le disent ou bien le manifestent ouvertement.

Mieux encore, la spontanéité de l'enfant peut aussi aider les adultes à découvrir l'identité de "cet autre" ou de "ces autres" à qui ces adultes ont affaire dans leur écoute de la télévision. Autrement dit, l'enfant nous aide découvrir que cet "autre" ou "ces autres" ce sont les gens de la télévision. Ainsi les relations entre les auditeurs adultes et les gens de la télévision ressortent mieux ou se laissent observer plus facilement. On voit mieux que ces relations sont faites de désirs ou d'émotions, et par conséquent on en perçoit mieux la profondeur et l'impact.

Puis, les adultes peuvent se mettre à considérer autrement les gens de la télévision, à savoir que ces gens de la télévision sont à distinguer des personnages qui apparaissent sur les écrans de leurs téléviseurs. Les gens de la télévision qui produisent ou orientent les programmes peuvent ne pas être vus ou ne pas être connus par les auditeurs. Parmi ces gens, plusieurs n'apparaissent que rarement ou jamais sur les écrans des téléviseurs.

Puis les entreprises ou les organismes dits de ‘la télévision’ font aussi souvent des opérations qui demeurent trop compliquées pour être saisies à première vue. Leur action institutionnelle est toute puissante, mais elle passe mal à l'écran. Leurs ressources financières sont très importantes, mais nul n'y porte attention.

Ces organismes opèrent avec des méthodes et des systèmes, par leur programmation et leurs stratégies. Et ils en tirent un bonne part de leur efficacité et leur pouvoir.

Cela dit, le pouvoir de ces organismes leur vient principalement du fait qu'ils opèrent sur les désirs des auditeurs. Ces gens de la télévision semblent prendre l'initiative de poser ou de promouvoir des êtres de désirs ou des modèles de désirs. On le constate notamment quand on les entend parler du "public", ou de ce qu'ils appellent "notre public". Ces gens expriment si souvent leur volonté de se conformer aux désirs de ce public que nul ne peut en douter. Plus encore, ils souhaitent visiblement que leur public soit le plus nombreux possible, et ils s'y appliquent sans cesse et autant qu'ils le peuvent. Et de fait, ces gens rejoignent de grandes multitudes d'auditeurs. Si bien que chacun peut observer qu'une attraction formidable émanant du dit "public" ou bien de ces grandes foules et s'exerce sur ces gens et ces organismes de la télévision.

Il importe de porter attention à la puissance de cette attraction-là. Les publics auxquels les gens de la télévision disent se conformer sont en réalité des foules immenses, et ils ont le pouvoir d'attraction propre à de telles foules. Il s'ensuit une attraction quasi irrésistible par laquelle d'immenses foules imposent leurs désirs et dominent les gens de la télévision. Parmi ces gens, certains individus ou groupe peuvent tenter d'y échapper, mais ils y parviennent difficilement. L'attraction de ces foules dicte sa loi aux entreprises et aux organismes de télévision.

La foule d'auditeurs prise comme une "tierce partie"
Loin de se soustraire à leurs grands auditoires, ces gens de la télévision savent y recourir pour toutes sortes de motifs et dans toutes sortes de situations. Ces gens n'ignorent pas le poids social, culturel, économique ou politique des immenses foules que leurs auditeurs se trouvent à former. Et ils peuvent naturellement s'en féliciter et tendre à y trouver des avantages. Par exemple, en raison de la taille de leurs grands auditoires, les auteurs de téléromans peuvent être comparés avec avantage aux auteurs de livres, dont les lecteurs sont beaucoup moins nombreux. Le chercheur Jean-Pierre Desaulniers fait ce genre de comparaison quand il demande: "Qui ( quel auteur de livre) peut prétendre être lu par au moins deux millions personnes chaque semaine?" 8. Et comme nul auteur de livre ne peut avoir cette prétention-là, l'auteur de téléroman en ressort avantagé, vu que tous et chacun peuvent dire de celui-ci : "Plus de deux millions d'auditeurs sont à l'écoute de son téléroman".

Mieux encore, dans des conflits ou des questions qui concernent les gens de la télévision, ceux-ci peuvent ne pas vouloir rester seuls pour affronter leurs adversaires. Ils peuvent faire en sorte qu'un auditoire ou "un public" devienne une "tierce partie", et que cette "tierce partie" soit ou paraisse favorable à leur cause. C'est-à-dire que ces gens peuvent invoquer la masse de leurs auditeurs, et en faire une troisième force, laquelle les appuie ou les cautionne, face aux politiciens, aux groupes, aux institutions, aux individus ou à tous ceux qui pourraient rechigner à propos de leurs programmes, ou bien s'opposer à ces mêmes gens pour quelqu'autre raison.

Puis, remarquons que les gens de la télévision peuvent ainsi recourir à leurs grandes foules d'auditeurs pour répondre à certains parents, lesquels se plaignent des violences télévisées. L'argumentation de ces gens est alors fort simple. Et elle peut tenir, dans les questions suivantes que ces gens peuvent poser à ces parents : "Comment pouvez-vous vous plaindre, quand nos programmes se trouvent regardées par des centaines de milliers d'enfants? Pourquoi votre enfant à vous serait-il à traiter différemment de tous ces autres enfants dont les parents ne se plaignent pas comme vous le faîtes? Et ainsi les grandes masses d'enfants qui écoutent les émissions assurent le triomphe des gens de la télévision sur les parents récalcitrants.

Par ailleurs, les gens de la télévision peuvent prendre ces foules d'auditeurs et s'en faire une "tierce partie" pour des enjeux ou pour des luttes concernant l'opinion publique. Ce qui s'avère extraordinairement efficace contre les politiciens ou contre les leaders d'opinion, lorsque ceux-ci peuvent sembler défavorables, aux yeux des gens de la télévision. Puis, les candidats à quelque poste ou fonction publique, craignent naturellement le fait d'avoir affaire à un "public", à entendre les gens de la télévision dire que ce public leur semble défavorable de quelque manière. Car nul ne veut se mettre d'aussi grandes foules à dos.

Il va sans dire qu'un tel recours à ces foules comme à un levier social ou à une stratégie politique, sociale ou culturelle, est bien trop fréquent et bien trop efficace pour passer inaperçu. Divers groupes d'intérêts politiques, financiers ou publicitaires veulent naturellement soustraire ces masses d'auditeurs au contrôle des gens de la télévision. Puis, les luttes pour le contrôle de ces masses d'auditeurs entraînent les diverses chaînes et stations de télévision à s'affronter.

L'attraction, le pouvoir et le poids de ces grandes foules d'auditeurs ne peuvent donc pas être surestimés par les familles ni par les citoyens. Ces immenses foules entraînent les gens de la télévision à favoriser certains modèles de vie ou de comportements. Et il n'est pas évident que les modèles désirés pour ou par des foules soient toujours des modèles voulus par les familles pour leurs enfants comme pour leurs membres. On y voit plus clair à se rappeler comment les parents sont des modèles pour leurs enfants.

Les parents modèles de leurs enfants
Les enfants prennent leurs parents comme modèles, cela est bien connu. Les enfants qui en sont empêchés en souffrent. L'imitation que l'enfant fait de ces parents relève de l'expérience et de la sagesse collectives. Par exemple, on dit que la première langue qu'un enfant apprend, c'est "sa langue maternelle". Cela signifie que l'enfant l'apprend sa langue par l'imitation des sons, des syllabes et des paroles de sa mère. L'enfant prend sa mère comme un modèle linguistique. Et il prend ses parents comme ses modèles aussi pour acquérir ses idées, ses émotions, ses désirs, ainsi que pour rechercher les valeurs et le sens de la vie. Cela dit, les parents de l'enfant ne sont pas ses seuls modèles. Et l'enfant peut se trouver attiré vers d'autres modèles.

L'attirance de l'enfant pour les personnages des émissions
Avec l'écoute des émissions de télévision, les enfants se retrouvent devant des personnages attirants, sympathiques et même séduisants. Une attraction émane de ces personnages, laquelle entraîne le plaisir ou l'enthousiasme des enfants. Plus précisément, les enfants s'y trouvent sous l'attraction de désirs que les gens de la télévision attribuent à leurs personnages ou que ces gens insèrent dans leurs émissions. Et en réalité, ces gens de la télévision produisent et proposent des modèles de désirs aux enfants.

Substitution des modèles à imiter par les enfants
Chez les enfants, ces modèles venant des gens de la télévision peuvent se substituer à ces modèles que sont les parents. Un témoin raconte le fait suivant. À Terre-Neuve lors de l'arrivée de la télévision, durant les années soixante, la diffusion des programmes de la télévision a pu se faire dans certains villages, mais s'est trouvée empêchée dans d'autres villages par des collines et d'autres accidents de terrain. Or il a alors été observé, que dans ces derniers villages restés sans télévision, les enfants ont continué à imiter leurs parents dans leurs jeux, tandis que dans les autres villages recevant la télévision, les enfants se sont mis aussitôt à imiter les personnages des émissions. Par ailleurs, l'importante recherche de Tannis Williams 9 arrive à des résultats semblables, à étudier trois communautés pour y suivre les changements introduits par la télévision.

Différences entre les modèles parentaux et les modèles des gens de la télévision
Les parents et les gens de la télévision offrent des modèles différents à l'enfant. Les parents ont leur propre façon d'agir face aux sentiments de leurs enfants à eux. Et les gens de la télévision ont une autre façon de traiter les sentiments des enfants qui écoutent leurs programmes. Ainsi selon Pierre Juneau, la télévision "excite notre imagination et nos sentiments" 10. Et on peut convenir que, tout au contraire, les parents, eux, peuvent parfois vouloir calmer les sentiments de leur enfant.

Puis les gens de la télévision semblent plus permissifs que les parents. Ces gens favorisent des expressions plus libres ou plus audacieuses des désirs des enfants et des jeunes. Remarquons à ce propos que ces gens de la télévision peuvent assumer la responsabilité des représentations des désirs qu'ils diffusent aux enfants, mais que ces gens n'assument pas les conséquences ni les passages à l'acte, qui peuvent s'ensuivre chez des enfants. Tandis que les parents, eux, se considèrent responsables et sont tenus responsables par la société, pour les comportements et les suites concrètes que les émotions ou les désirs enclenchent chez leurs enfants, y compris quand il s'agit de désirs représentés dans des émissions.

Les parents: des modèles moins plaisants
Par ailleurs, les parents eux sont attentifs aux désirs de leurs enfants, et ils souhaitent naturellement faire plaisir à leurs enfants. Mais les parents peuvent aussi avoir à exprimer leur déplaisir à leurs enfants, pour la sécurité des enfants, pour leur santé, pour leur éducation ou pour d'autres raisons. On le sait, les parents ont parfois à s'opposer à ce qu'ils trouvent indésirable dans le comportement de leur enfant. Ce qui contraste avec le fait que les gens de la télévision ne disent que rarement leur déplaisir à leurs auditeurs, jeunes ou adultes. Et ce qui fait que les parents peuvent être des modèles moins plaisants pour les enfants.

Les gens de la télévision: des modèles plus accessibles
De plus, les parents se trouvent à être modèles de leurs enfants à travers la vie elle-même ainsi qu'à travers les exigences pratiques de celle-ci. Il y a là tout ce que requiert l'alimentation, le logement et les vêtements à se procurer et à préparer jour après jour, les maladies à soigner, les travaux scolaires et le reste. Par là, les parents sont des modèles surchargés de tâches ou même moins disponibles aux yeux de leurs enfants. En comparaison, il faut convenir qu'aux yeux des enfants, les gens de la télévision peuvent paraître plus libérés de soucis, ou sembler plus dégagés des tâches à faire, et devenir ainsi des modèles plus souples, plus accessibles aux yeux des enfants.

Puis les parents et les gens de la télévision ont des attitudes et des comportements différents par rapport aux imitations que les enfants font des modèles que les uns et les autres se trouvent à offrir. Il arrive que les parents, eux, s'accommodent aisément, ou même s'amusent de l'imitation que les enfants font d'eux-mêmes. Mais pour les parents, cette imitation est de nature temporaire, et les parents souhaitent que tôt ou tard leur enfant puisse voler de ses propres ailes et se tourner vers d'autres gens. Pour les parents, leur imitation par leur enfant ne constitue pas une fin en soi. Elle est un moyen et doit servir au développement de l'enfant, à son éducation ou à son avenir.

Les miroirs de désirs: des buts à atteindre
Or les gens de la télévision se comportent tout autrement par rapport à leur imitation par les enfants. Ils ne cessent pas de stimuler les enfants à tendre vers les attraits qu'ils mettent dans leurs programmes. Ils rendent toujours plus séduisants les modèles de désirs dont ils font des représentations. Ils ne cessent d'en suggérer les désirs ou d'encourager leur imitation. Et ces gens agissent de manière à ce que l'imitation de leurs désirs par les enfants se renouvelle sans cesse et ne s'arrête pas. Tout se passe comme si, pour ces gens, les représentations de désirs ou les miroirs de désirs ne sont pas seulement des moyens, mais des buts à atteindre.

De plus les gens de la télévision font divers discours en rapport avec les désirs des enfants qui écoutent leurs émissions. Ainsi ils disent souvent comment ils s'appliquent eux-mêmes à tenir compte des désirs des enfants, autant qu'il leur est possible de le faire. Puis ces gens multiplient des déclarations montrant que leurs programmes se conforment en tous points aux désirs des enfants. Et semblablement, à écouter leur publicité pour leurs programmes à venir, on les entend promettre et garantir le plaisir aux enfants pour l'avenir.

Cess discours ont sans doute pour fonction de répandre la diffusion des programmes et d'en propager l'écoute. Mais comme ces discours se renforcent les uns par les autres, on constate chez ces gens une application et une insistance à dire l'imitation qu'ils font eux-mêmes des désirs des enfants. Sans oublier que gens se félicitent aussi de cette imitation qu'ils font.

Au contraire, les parents eux ne s'activent pas de cette façon ni avec insistance pour dire qu'ils se conforment eux-mêmes aux désirs de leurs enfants. Comme si les parents n'ambitionnaient pas autant de devenir des miroirs des désirs de leurs enfants, ni de s'exprimer comme tels. En fait, les parents peuvent interagir avec leurs enfants autrement que par des paroles. Ils le font par leur contacts quotidiens avec leur enfant et dans une relation proche et globale avec celui-ci. Ils pèsent ou apprécient ces désirs en fonction de leur condition de vie. Et ils tendent à voir les désirs de leur enfant en faisant des projets pour celui-ci, soit en pensant à son avenir.

Des modèles pour des millions d'enfants
Par ailleurs, on le sait, les gens de la télévision ont affaire à des masses d'enfants et de jeunes. Il leur faut donc préparer leurs personnages et leurs modèles pour de très grandes foules, des centaines de milliers, souvent pour des millions et des millions d'enfants ou de jeunes. Et quand ces gens destinent leurs programmes à des catégories de jeunes, par exemple, la catégorie des adolescents dite "les ados", ils ont encore affaire à de grandes multitudes de jeunes.

De telles foules peuvent ressentir plus fortement l'attraction de modèles qui sont à leur convenance. Et ainsi les gens de la télévision peuvent devoir rechercher et diffuser aux jeunes des personnages plus "frappants", avec des traits plus marqués. Et ils doivent renforcer encore les traits et les exploits des modèles de désirs dont ils diffusent des représentations aux jeunes.

Tandis que les parents eux non pas affaire à de telles masses de jeunes. Ils sont des modèles seulement par leurs enfants ou par les jeunes de leur famille. Mais cela arrive aux parents comme sans préparation de leur part et sans publicité. Les parents, eux, sont "pris" comme modèles par leurs enfants, mais ils ne font pas leur auto-promotion en tant que modèles. Puis, ils n'apparaissent pas comme des modèles "frappants". Et à mesure que la personnalité des enfants ou des jeunes se développe, les modèles parentaux s'estompent en leur laissant la place...

Toutefois, il convient de regarder aussi des ressemblances qui semblent s'observer entre ces deux sortes de modèles.

Ressemblances des modèles parentaux avec les modèles des gens de la télévision
Il arrive que par leur propre écoute les parents ressentent en eux-mêmes les attraits des modèles que les gens de la télévision leur donnent à voir. L'immense popularité des vedettes captivent aussi les parents eux-mêmes. Ceux-ci sont entraînés par les applaudissements des auditoires de la télévision, par leurs enthousiasmes et leurs autres élans. Et dans leur écoute des émissions, les parents sont soumis aux reflets et aux miroirs de désirs, que les gens de la télévision suscitent, stimulent et organisent par leur programmation. Ce qui donne à croire que les parents eux-mêmes peuvent tendre à imiter les modèles de désirs leur venant des gens de la télévision.

Puis, rappelons-le, ce sont les parents eux-mêmes qui rendent les émissions accessibles à leurs enfants. Surtout, à regarder leurs émissions en présence de leurs enfants, les parents se montrent à leurs enfants comme étant eux-mêmes soumis aux attraits de ce qui vient des gens de la télévision. Dès lors, pour les parents eux-mêmes, il n'est plus simple d'être des modèles pour leurs enfants. Une certaine ambivalence, sinon une ambiguïté, s'attache ainsi aux modèles que les enfants peuvent imiter.

En pratique, les parents laissent ainsi leurs enfants devant des attraits divers et variables. Leurs enfants peuvent être ainsi attirés, entraînés diversement, sinon tiraillés. Tantôt ce sont des attraits venant vraiment des parents eux-mêmes qui entraînent ces enfants dans une direction. Tantôt ce sont d'autres attraits en provenance des gens de la télévision qui sont relayés aux enfants par leurs parents, et les enfants prennent alors une autre direction. Et cela soulève naturellement des questions concernant les orientations de l'éducation des enfants, celles de l'orientation professionnelle des jeunes, ou même concernant les buts à donner à leur existence.

Cela dit, les rapports des familles avec les gens de la télévision peuvent se comprendre mieux encore à regarder d'autres phénomènes qui semblent dépasser ou dominer les désirs des uns et des autres. Ce qui conduit à ce qu'on peut appeler une certain "esprit" ou bien les choses de l'esprit.

Le coeur et l'esprit des enfants ... et des adultes
Pierre Juneau écrit aussi que la télévision commerciale met en cause "le coeur et l'esprit" des enfants. Or lire ainsi le mot "esprit", fait penser à ce qui est au-delà des phénomènes observables ou même à des formes de vie de l'esprit, ou de vie spirituelle. Et cela donne à examiner ce qui peut sembler extraordinaire ou même surhumain dans les rapports entre les familles et les gens de la télévision.

De fait, plusieurs choses extraordinaires, proprement gigantesques ou surhumaines sont souvent attribuées ou reliées au mot ‘la télévision’.

D'abord les syllabes "télé" du mot ‘télévision’- font souvent imaginer qu'il y a là un capacité de voir, laquelle domine la distance ou fait disparaître les contraintes de l'espace. Puis, semblablement, il peut être question "du village global". Ce qui fait penser à une capacité d'extensionner la vie qu'on peut trouver dans un village pour en faire une vie à l'échelle de la terre. Et même à imaginer plus largement ce qu'on qualifie comme étant "extraspatial", voire un monde et des êtres "extraterrestres".

Ensuite, il est dit souvent que ce qu'on appelle ‘la télévision’ agit sur le temps lui-même, soit sur la conscience du devenir des choses et des hommes. Le commencement des activités des stations de télévision dans les années cinquante ou soixante passe ainsi pour déclencher un "temps nouveau" dans la plupart des pays. Ce qui donne à penser qu'il y a là une force capable de s'imposer au temps lui-même, ou bien une capacité d'introduire un tournant absolument majeur dans l'histoire, soit "la révolution la plus capitale", comme Robert Laffont le dit.

Puis, Pierre Juneau dit aussi que ‘télévision’peut plaire à de vastes publics à la ville, comme à la campagne". (À ce propos, on peut convenir que la télévision a la capacité de surmonter les différences entre la ville et la campagne, ou celle de réduire ce qui distingue leurs mentalités et leurs modes de vie, simplement à noter que les vastes publics dont il parle sont en réalités des foules immenses, lesquelles ont le pouvoir de faire disparaître toutes les différences... Reste seulement à savoir s'il convient de s'en féliciter).

Enfin, il arrive que l'impact culturel de ce qu'on appelle ‘la télévision’ se trouve comparé à "la bombe atomique", selon Liss Jeffrey, Directeur du Musée de la télévision MZTV 11. Et c'est là encore une autre capacité vraiment extraordinaire qu'il s'agit d'attribuer à ce qu'on appelle ‘la télévision’.

Toutes ces capacités, qu'on vient d'évoquer, sont certes extraordinaires autant qu'impressionnantes. Mais évitons d'y voir de la démesure ou de l'exagération. Il y a mieux à faire. Il s'agit plutôt d'ajouter ces capacités les unes aux autres pour les tenir ensembles sous nos yeux. Ainsi ce qu'on appelle ‘la télévision’ tend à s'élever encore plus haut au-dessus des choses humaines plus ordinaires. Et sa hauteur s'accroît encore davantage par bien d'autres capacités tout autant extraordinaires que d'autres auteurs ou commentateurs attribuent eux aussi à ce que tous appellent ‘la télévision’. Ainsi par toutes ses capacités plus éminentes les unes que les autres, ce qu'on appelle ‘la télévision’ nous emporte vers un domaine supérieur à celui des humains, ou bien nous offre une ascension à un ordre surhumain.

Les familles et les gens de la télévision dans un domaine surhumain.
Comme on l'a dit plus haut, à s'animer par les désirs "selon l'autre" les membres de familles tendent à une vie "autre" que leur propre vie. Et de la même manière les familles aspirent à devenir des familles "autres" qu'elles-mêmes. Les gens de la télévision connaissent cette attirance des familles, et ils s'activent à stimuler chez celles-ci cette attirance vers ce qui est "autre". Par exemple, dans leurs téléromans ou bien dans leurs séries télévisées, ces gens de la télévision montrent les attraits de familles "autres" que celles que leurs auditeurs peuvent connaître déjà. Et les sortes de familles déjà connues y sont qualifiées de "traditionalistes" ou bien pire encore, elles y sont peu attirantes. Les familles des générations antérieures paraissent y sombrer dans une "noirceur". Ces gens de la télévision s'y activent à faire et à diffuser des représentations de désirs par lesquelles les familles qui les écoutent s'en trouvent attirées vers des familles "autres", soit vers des familles "nouvelles", attrayantes et mieux "informées".

Une différence de statut se fait ainsi entre les familles et les gens de la télévision, et elle se fait à l'avantage de ces derniers. Ceux-ci passent pour ceux qui ont la capacité extraordinaire de faire arriver "la famille nouvelle", soit la famille "autre", comme ils ont aussi la capacité extraordinaire de faire "la révolution la plus capitale", la capacité extraordinaire de déclencher un temps nouveau, la capacité extraordinaire de ...etc.

Les familles, elles, sont tout au contraire défavorisées dans leurs rapports avec les gens de la télévision. D'abord il arrive que dans leur écoute elles délaissent leurs désirs propres en se tournant vers des désirs selon d'autres. Et ensuite les familles se retrouvent dépendantes de représentations de désirs que ces gens de la télévision leur font. Et cela se fait à l'insu des familles elles-mêmes ou dans l'inattention de celles-ci, vu que les familles restent captives des images et des sons durant leur écoute.

Une perte qui se change en un gain
Tout se passe comme si, cette perte que les familles subissent se change alors curieusement en un gain. Pour le voir, penser que celles-ci délaissent facilement leurs rapports avec leurs proches afin de se mettre à l'écoute des gens de la télévision. Ou bien penser que leur écoute des émissions peut les priver d'avoir d'autres activités. Mais ce que les familles peuvent y délaisser devient vite pour elles une perte secondaire, une perte sans importance ou nulle, une perte que nulle ne regrette.

Plus encore, loin de regretter ce qu'ils peuvent avoir manqué du fait de leur écoute des émissions, les membres des familles préfèrent parler favorablement de leurs émissions, ou bien se réjouissent de ce qu'ils ont ressenti durant leur écoute. Et plus les familles en parlent, plus elles se convainquent que loin d'y perdre, elles y ont fait un gain. Selon une opinion fort répandue, chez les familles, dans les milieux de travail et partout, l'écoute de la télévision constitue un immense avantage autant qu'un progrès très important. Mieux encore, quand Robert Laffont dit que la télévision constitue "la révolution la plus capitale", son lecteur sait par le contexte que Robert Laffont y voit une révolution heureuse, laquelle contribue au bonheur des peuples.

Or, il importe ici de bien remarquer qu'il y a là ce qui concerne de très grandes multitudes ou masses humaines. Redisons-le, les membres des familles se trouvent à constituer de grandes multitudes d'auditeurs par leur écoute des émissions. Il est évident que pour ces foules, l'écoute de la télévision représente un gain, et remplace avantageusement les rencontres, loisirs et aussi tout ce que leur écoute leur fait délaisser.

Puis ces foules se persuadent de leur gain aussi par divers discours des gens de la télévision. Ceux-ci savent s'adresser aimablement à leurs auditeurs, et leurs compliments restent dans les oreilles de ceux-ci. Et ils savent aussi parler favorablement de leurs auditeurs. Ce qui valorise ceux-ci dans ce qu'on peut en dire. Et à faire la publicité ou les éloges de leurs programmes, ces gens ravivent les émotions des émissions passées autant qu'ils font désirer d'écouter leurs émissions à venir. Et tout cela renforce chez tous le sentiment que tous y gagnent, et n'y perdent rien.

Ainsi, tous ceux qui forment ces immenses foules d'auditeurs resserrent leur cohésion, ou bien tendent à se faire unanimes, par les désirs communs qu'ils partagent de mieux en mieux et dont les gens de la télévision leur font des représentations toujours plus attrayantes.

De fait, tous peuvent alors y sentir comme le fin de leurs tracas, de leur soucis, de leurs obligations ou même de leur isolement. Tous y expérimentent plutôt une participation à un sorte d'unité nouvelle, laquelle leur paraît plus simple, plus directe que les ententes qu'ils ont à tisser ou à négocier, dans leur familles et dans la société. Dans les foules d'auditeurs, tous et chacun peuvent se sentir fusionnels, sans effort, ni difficulté. Pour chacun des auditeurs, les autres auditeurs ne sont nullement encombrants. Puis tous peuvent croire s'entendre entre eux comme spontanément et allègrement. Et tous acceptent facilement et avec empressement que les gens de la télévision s'activent à faciliter leur fusion, en agissant magnifiquement comme des animateurs "ouverts" aux désirs comme aux jeux de tout le monde.

Ainsi ce sont les sentiments de ces immenses foules, leurs convictions communes, et leurs désirs communs à tous qui font que dans l'écoute de ‘la télévision’ on réalise gain ou on acquiert des avantages, à délaisser d'autres expériences ou d'autres activités, lesquelles il faudrait expérimenter en dehors de cette écoute.

Mais ces foules d'auditeurs arrivent à cela sans réaliser comment elles y arrivent. Tous s'y engagent dans des relations propres à des individus dans des foules, et délaissent d'autant leurs autres relations, mais sans voir qu'ils le font. Tous y expérimentent de se désintéresser de leur vie propre, mais tous croient y trouver une vie "autre", une "vie nouvelle". C'est que le progrès ou les avantages qu'ils attribuent à leur écoute des émissions demeurent inexpliquées à leurs propres yeux, tandis que les gens de la télévision et leur rôle auprès de ces foules restent méconnus.

Par leur méconnaissance, les auditeurs arrivent en fait à imaginer leur écoute comme s'il s'agissait d'une expérience toute personnelle, et à s'y croire animés par leurs désirs propres, alors qu'en réalité ils s'y trouvent entraînés par des désirs des grandes foules, ces "vastes publics", auxquelles les gens de la télévision se trouvent à les convier.

De fait, tous y délaissent leurs désirs propres pour des désirs "selon les autres", soit les désirs des individus des foules, mais tous le font sans s'en s'apercevoir. Autrement dit, pour les familles à l'écoute des émissions, la substitution des désirs "selon soi" par des désirs "selon l'autre" s'opère réellement et entraîne des conséquences réelles, mais les familles ne le voient pas. Et si cette méconnaissance de l'écoute des familles dure depuis longtemps, elle est à son zénith quand certains vont jusqu'à dire que "la télévision est un membre de la famille".12

De plus, puisque que cette substitution s'opère par les mouvements des désirs de ces foules, on comprend qu'elle peut intervenir dans l'écoute de toutes les sortes d'émissions. Elle se fait sur le ton sérieux des programmes d'informations aussi bien qu'elle s'accompagne de la légèreté des émissions dites de variétés.

Puis à se faire dans les foules d'auditeurs, ces substitutions de désirs s'opèrent quelles que soient les "contenus" des programmes, les questions ou les sujets dont les auditeurs se saisissent par leur écoute, ou encore quels que soient les événements dont les gens de la télévision peuvent faire des représentations.

Par ailleurs, ces substitutions de désirs s'opèrent petit-à-petit et en succession. Chez les auditeurs, elles s'écoulent selon les minutes, les heures ou les autres durées de leur écoute, et au gré de la détente des soirées. Tandis que chez les gens de la télévision, ce genre de relaxation nocturne n'existe pas. Et la mise en place de programmes ou de stratégies de diffusion font voir un traitement méthodique et systématique des désirs et de leurs substitutions. Les modèles de désirs n'y sont pas laissés à l'improvisation.

Le temps de l'écoute
Le temps ressort ainsi comme une composante essentielle de l'écoute, à penser ainsi à ces successions de désirs, et au caractère systématique des activités des gens de la télévision. Et à tenir compte de la durée, on peut voir que les foules d'auditeurs se trouvent à opérer leur changement de perte en gain, sans rien brusquer, et comme en douceur. Ces désirs de foules se prolongent d'autant. Et comme tous s'en disent satisfaits, ces foules sont contagieuses, et elles se propagent largement.

Or, de tels phénomènes sont extraordinaires à plusieurs égards. Leur ampleur ne peut pas être surestimée vu que plus d'un milliard de familles s'y trouvent impliquées. Puis, on ne peut pas exagérer leur profondeur vu que les changements y interviennent au niveau des désirs, ces dynamismes premiers de la vie des personnes, des familles, des sociétés et des cultures.

On ne peut donc plus se surprendre que les capacités les plus extraordinaires soient reliées à de tels phénomènes. Désormais, tous et chacun peuvent bien y voir soit "la révolution la plus capitale", soit "une bombe atomique" sans avoir l'air de verser dans la démesure. En réalité, la capacité extraordinaire de créer un temps nouveau, la capacité formidable d'abolir l'espace, la capacité fantastique d'éliminer les différences entre les villes et les campagnes et bien d'autres capacités extraordinaires paraissent convenir aux puissants dynamismes des foules immenses que les auditeurs se trouvent à former

Un ordre nouveau
Il convient de porter une nouvelle attention au fait que l'écoute de la télévision se continue de soir en soir, comme d'année en année. Pour ainsi dire, il y a là comme un morceau dur. Soit une sorte de constance que d'immenses foules d'auditeurs mettent à changer leurs désirs propres pour les représentations de désirs leur venant des gens de la télévision.

À prendre cette constance des auditeurs avec le caractère systématique des activités des gens de la télévision on voit s'installer un nouveau système de désirs, et par conséquent un nouvel ordre social, culturel, économique et politique. Au lieu de dire: "la télévision est facteur de désordre ou de révolution", ne doit-on pas plutôt commencer par dire, que dans et par ces changements profonds et durables de foules immenses, il y a là un ordre nouveau, au sein duquel les gens de la télévision occupent un rang élevé. En fait, ne peut-on pas observer que désormais politiciens, magistrats, universitaires et autres autorités s'adaptent ou se conforment à cet ordre nouveau? Des personnes éminentes et des groupes puissants ne s'inclinent-ils pas devant les gens de la télévision ou devant leurs chaînes de diffusion?

Puis, il est important de porter un nouveau regard sur les entreprises et les organismes de production et de diffusions de programmes. Il s'agit de les examiner en fonction de leurs propres intérêts, de manière à mieux voir ensuite les intérêts des familles et ceux des citoyens. Puis, leurs modes d'organisation ainsi que leur institutionnalisation sont à revoir comme les fondements des nouveaux systèmes de désirs et comme les bases d'un ordre nouveau. Un examen des ressources financières de ces organismes peut aider à les situer dans cet ordre nouveau. Notamment, il y a à observer comment ces organismes peuvent déterminer ou non les orientations politiques d'un État ou même celles d'un peuple.

Le "mystère" de la télévision
Il est intéressant de regarder ce qui passe pour être "le mystère" de la télévision. Ainsi B. W. Powe 13 utilise l'expression "un verre alchimique" pour désigner le verre de l'écran d'un téléviseur. Comme si un mystère semblable aux mystérieux pouvoirs des alchimistes du passé pouvait se retrouver dans les phénomènes de la télévision de notre époque. Semblablement, il y a "l'étrangeté" que certains attribuent à ‘la télévision". Ainsi René Lévesque, animateur de télévision et homme politique, a dit que la télévision est "une étrange lucarne" 14. Puis se rappeler toutes ces capacités extraordinaires attribuées à ‘la télévision’ ajoute encore à ce "mystère". Noter aussi, par exemple, que de dire de quelqu'un qu'il est de ‘la télévision’ suffit pour lui donner une sorte de halo. Ensuite remarquer l'aisance avec laquelle tout le monde, y compris des chercheurs, utilisent l'expression ‘télévision’sans sentir le besoin de la définir. Ainsi on s'approche davantage du dit mystère. On aperçoit la polyvalence de l'expression "la télévision". On devine aussi que cette expression tend à désigner des phénomènes d'un domaine suprahumain. On entend celui qui utilise l'expression ‘la télévision’ comme celui qui peut évoquer un monde "supérieur". Ce qui revient à dire que ‘la télévision’ est une expression mythique.

Mais le secret de notre "mystère" reste encore caché. Ce que peut recouvrir cette expression mythique semble encore nous échapper. À penser à nos foules d'auditeurs, on souhaite imaginer ce que d'autres foules peuvent faire de semblable.

Les amateurs des courses de Formule 1 viennent alors à l'esprit. D'immenses foules y acclament un pilote d'une voiture. Tous y sont unanimes à lui reconnaître des capacités extraordinaires. Pourtant, il y a aussi ce que tout le monde sait, mais que personne ne dit: ce pilote peut y perdre la vie. Mais l'enthousiasme de tous fait oublier ou sous-estimer qu'il risque la mort. Sa perte cesse ainsi de compter. Nul n'y pense plus. S'il s'en tire, les éloges de tous lui valent la célébrité et la richesse. S'il y perd la vie, les foules tendent à oublier sa perte, et à la changer en un gain incomparable, alors que les louanges de tous chantent alors sa gloire, et que tous lui attribuent des qualités encore plus extraordinaires, comme celles d'une idole ou d'un dieu.

René Girard est un auteur qui nous apprend à voir comment des foules peuvent transformer ainsi la mort d'un individu et en faire un dieu. Et il présente ainsi une "hypothèse" concernant la genèse du "sacré" ou des "mythes."

Disons d'emblée que les travaux de René Girard ne portent pas sur l'écoute de la télévision et que certains parties de ses ouvrages ne peuvent pas être utilisés ici. Cela dit, à s'inspirer de certains des éléments fournis par René Girard concernant les mécanismes des désirs, on peut tenter de suivre certaines traces laissées par nos foules d'auditeurs.

On l'a dit, il arrive que nos foules se forment par des désirs communs à tous les auditeurs et par là elles tendent à l'unanimité. Entraînées par ces désirs communs elles délaissent d'autres désirs, leurs rêves, leurs souhaits par rapport à leurs familles ou leurs désirs par rapport à leurs communautés. Puis, par ces mêmes désirs, ce que nos foules délaissent ainsi, elles l'oublient ou le bien sous-estiment ensuite. Et de la même manière, par la force des mêmes désirs communs qui les caractérisent comme foules, celles-ci elles parlent avec ferveur de leurs nouveaux progrès, ou bien d'une vie, ou d'une époque nouvelle.

Il nous semble qu'on peut y voir des amorces ou bien des traces de certains phénomènes lesquels semblent non seulement extraordinaires, mais "divinisés" ou "sacrés" d'une certaine manière. À l'évidence, on ne peut pas y observer la totalité des phénomènes qui interviennent dans la formation de ce qui est "sacré".


Cela dit, à s'en tenir rien qu'à ces amorces ou à ces traces de "sacré", si ténues soient-elles, on peut progresser. On peut apercevoir que l'expression ‘la télévision’ a pour fonction de dire ce qui est conforme aux puissants désirs de nos foules. Et cela vaut aussi pour d'autres expressions semblables, comme aussi pour des discours sur le rôle absolument extraordinaire de ‘la télévision’ pour la culture.

Puis, seulement avec de simples traces de "sacré", même fuyantes, on peut mieux concevoir que la constance des désirs de foules suppose et appelle des efforts d'organisation pour tout à la fois s'installer ici-bas et s’élever dans un monde "supérieur". Se dressent ainsi les organismes, les entreprises et les institutions qui se constituent en fonction de ‘la télévision’. Les tours et les autres édifices qu'ils s'érigent impressionnent les populations partout dans le monde. Leurs ressources sont naturellement à la hauteur des niveaux qu'elles atteignent ainsi. Et leur assurance par rapport aux autres organismes se comprend.

En apparences, l'écoute de la télévision peut sembler pour tous, une ouverture à toutes les questions et à tous les points de vues. L'imprévisible, le jeu ou même le caprice y semblent de mise. Et cela vaut quand on se place devant l'écran d'un téléviseur et qu'on adopte le point de vue d'un auditeur déjà en train de regarder une émission. Certaines choses peuvent sembler faciles, à un auditeur qui se trouve devant un téléviseur. Il peut y délaisser certains de ses rapports avec son entourage, et en éviter les exigences, les aspects déplaisants ou les contraintes. Il peut y imaginer des rapports sociaux, lesquels seraient ‘autres’, plus conformes à ses désirs. Mais au delà de ces apparences et en réalité, un auditeur s’y engage dans des rapports qui ne sont pas forcément faciles ni détendus.

L’espoir des familles et des citoyens
Les familles et les citoyens peuvent-ils se satisfaire du point de vue d'un l'auditeur devant son écran? Plusieurs peuvent sans doute s'en satisfaire, en raison de leurs habitudes d'écoutes.

D'autres familles et d'autres citoyens peuvent rechercher un autre point de vue. Les uns et les autres ne s'y limiteront plus aux images du téléviseurs. Ils rechercheront plutôt une vision plus large de ce qui leur arrive. Le temps de se donner une autre point vue arrive à en croire l'historien de la télévision Anthony Smith de l'Université d'Oxford. Selon Anthony Smith:

« Les professionnels de la télévision sont devenus une nouvelle sorte de prêtres, qui agissent comme des intermédiaires entre leurs auditoires et les événements, et qui prennent plusieurs décisions majeures concernant la culture. Leur pouvoir peut être devenu exagéré, et peut-être ont-ils eux-mêmes fait en sorte de l'exagérer, comme cela arrive aussi à d'autres clergés. Mais comme le médium de la télévision, prolifère, devient meilleur marché, se déréglemente et multiplie le nombre de ceux qui en contrôle les messages, un grand changement peut survenir dans la prochaine décade. Un point tournant peut bien y arriver, ainsi qu'une évaluation globale conduisant à une nouvelle façon de réagir à l'omniprésence comme à l'ambition sans bornes du pouvoir de la télévision. Cela serait certainement un moment à anticiper. Dans plusieurs pays, des groupes de parents et de citoyens soulèvent déjà des questions importantes concernant les modèles que les enfants peuvent imiter par l'écoute de la télévision. » 15

Maintenant, les familles ainsi que les citoyens ont à s'interroger aussi à propos des modèles dont le pouvoir d'attraction s'exerce à l'échelle du monde au travers de ces phénomènes qu'on appelle la "mondialisation". Les familles peuvent avoir espoir d'y faire des progrès en raison des points suivants:

Les familles peuvent mieux connaître et à s'approprier leur écoute de la télévision, se regrouper elles-mêmes et à s'associer aux citoyens pour ouvrir un nouveau dialogue avec les gens de la télévision. Puis, les progrès de la numérisation et de l'informatique ainsi que d'autres développements technologiques vont offrir aux familles du monde de nouveaux moyens, et surtout de nouveaux choix et de nouveaux modèles. Ensuite les familles peuvent vouloir porter une plus grande attention aux désirs et aux rêves qui interviennent dans leur écoute des émissions, parce que les solutions de certains problèmes sociaux graves peuvent en dépendre. Puis, les familles ont intérêt à regarder de plus près comment des désirs et des rêves peuvent intervenir ou non dans les nouveaux phénomènes de mondialisation.

Notamment les familles peuvent vouloir mieux comprendre des modèles dominant sur le monde, y observer des modèles de désirs et à se demander quels groupes, quelles entreprises ou quels États en suggèrent l'imitation ou en font la promotion.

Et surtout à mieux tenir compte de leurs rêves, les familles du monde peuvent mieux s'associer, s'éduquer elles-mêmes et s'approprier leur place et leur liberté.

Conférence


Bibliographie

1 Laffont Robert (1996), Un léger étonnement avant le saut, Éd. Laffont, Paris, p. 132.

2 Znaimer Moses (1995),Watching TV, Royal Ontario Museum/MZTV, p. 9

3 Spicer Keith, Rapport annuel 1989-90, Mot du président du CRTC.

4 Pinganaud Claude (1992) Montaigne Essais, Éd. Arlea p. 9, traduction libre.

5 Girard René (1961) Mensonge romantique et vérité romanesque, Éd. Bernard Grasset, p. 15-69.

6 Elkin, Document polygraphié, Toronto, citation de mémoire.

7 Quino (1984), Provision d'humeur, Éd. Glénat, p. 24.

8 Desaulniers Jean-Pierre(1996), De la famille Plouffe à La petite vie, les Québécois et leurs téléromans, Éd. Musée de la civilisation, p. 66

9 Williams Tannis Macbeth (1986) The Impact Of Television, A Natural Experiment In Three Communities,
Academic Press.

10 Juneau Pierre (1996) Faire entendre nos voix, Le cinéma et la télévision du Canada au 21e siècle, Ottawa, p. 40.

11 Jeffrey Liss(1995),Watching TV, Royal Ontario Museum/MZTV, p.11.

12 Bouchard Camille et alii (1995), Le Québec fou de ses enfants, cf. Une note de M. Brofenbauher.

13 Powe B. W. (1995),Watching TV, Royal Ontario Museum/MZTV, p. 28.

14 Lévesque René, Attendez que je me souvienne, citation de mémoire.

15 Smith Anthony (1995), Television An International History, Oxford Univerxity Press, p.9.

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© Quino/Quipos; de Provision humeur, Éd. Glénat 1984

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