Le Regroupement inter-organismes
pour une politique familiale au Québec

Louise Vandelac
Mars 1996

 

Technologies de reproduction: l’irresponsabilité des pouvoirs publics...et la nôtre... 1

"Le Canada est sûrement l’un des pays dont je me méfie le plus en matière de technologies de reproduction et de génétique: la plupart des scientifiques ont si peu le sens de l’histoire et sont d’une telle naïveté." 2

Après 10 ans de débats et une Commission royale de $30 millions qui ont abouti à un moratoire "volontaire", laissant à l’entière liberté des promoteurs des champs de recherche et de pratique aussi explosifs que la modification des cellules germinales, le commerce des gamètes et des embryons, le sexage, le clonage, la production d’embryons à partir d’ovaires de cadavres ou d’embryons, etc., le Canada est actuellement l’un des États les plus ouvertement laxistes et irresponsables qui soit.

 

Le roman de la technoscience...

À la fin des années 1970, le romancier et diplomate Romain Gary publiait Charge d'âmes, fabu-leux condensé métaphorique des enjeux de la génétique et du nucléaire, où, sur fond de guerre froide et d'économie technoscientifique, des chercheurs extraient l'âme de mourants pour en faire une source d'énergie aussi rentable qu’inépuisable...

Il y a 4 ans, à Alta Genetics, près de Calgary, haut lieu canadien de production et d'exportation de clones de vaches et de travaux sur l’ectogénèse (gestation artificielle), Willadsen, premier chercheur à avoir créé une chimère chèvre-mouton, me parlait de son projet de roman sur la conservation et la transplantation de cerveaux humains, seul élément du corps, disait-il, qui méritait d'être préservé...À chacun son "âme"...

Quelques mois plus tard, le docteur Barnard, responsable de la première greffe cardiaque, racontait, dans une entrevue télévisée, son projet de roman sur la conservation de cadavres pour fins de transplantations, véritables "corps sans tête" cette fois, faisant écho aux "têtes sans corps" de Willadsen...

En mars 1994, The New England Journal of Medicine, qui n’a pas l’habitude de faire dans le roman, publiait la lettre d'une médecin intitulée, le plus sérieusement du monde, Cadaveric Ovary Donation, (Marcel Mauss doit se retourner dans sa tombe...). L’auteure y suggérait d'extraire des ovaires de cadavres pour en faire maturer les ovules, les inséminer et produire ainsi des embryons pour les donner (l’enfer est ainsi pavé de bonnes intentions...) aux couples stériles (Seibel, 1994: 796). Cette délirante perspective mortifère d’enfants conçus de mères mortes, complétait, en quelque sorte, l’image de ces mères mortes, maintenues artificiellement en vie pour assurer la gestation du bébé ; elle prolongeait les projets de Robert Edwards, pionnier de la fécondation in vitro, de transplanter des ovaires d’embryons à des femmes ménopausées (Gauthier,1990); elle renchérissait à la production d’embryons humains comme matériel de laboratoire, à partir d'ovaires d'embryons et de cadavres, comme c’est le cas en Angleterre, où certains évoquent déjà, sous l’euphémisme "fetal eggs in assisted fertilisation" (Edwards and Benham, 1994:824), l'hallucinante perspective d'enfants conçus d’embryons et donc de "mères" jamais nées...

On pourrait ainsi allonger à l’infini la liste des expérimentations scientifiques et sociales qui transforment constamment nos conceptions mêmes du possible, du censé et du légitime, qu’il s’agisse de demandes de brevets pour du sperme génétiquement modifié ou d’essais de génogénèse...3 Même le British Medical Journal, publiait en décembre 1995, un débat sur l’amélioration génétique de l’espèce humaine, ouvrant ainsi l’épineuse question de la modification des cellules germinales et donc de la transformation du patrimoine génétique de l’humanité, questions qui encore largement tabou il y a quelques années à peine, donnent lieu, dans certains milieux, à des positions de plus en plus relatives, annonçant déjà des coups de force prévisibles.4

Bref, de la fiction romanesque aux fantasmes scientifiques, du roman de la technoscience à l’incar-nation de la science-fiction, s'ouvrent, en cette fin de 20 ième siècle, de bien étranges perspectives... Mais devant cette mise en acte des fantasmes sur les origines et devant cette mise en scène de la production de "l’homme nouveau", véritables mises en pièces des êtres et de leurs repères identitaires, plusieurs n’y voient qu’imagination débridée, sensationnalisme et enflures verbales propres à donner froid dans le dos...Bref, tout cela ne serait que du roman...

 

Des technologies de reproduction5 qui nous font changer d’espèce...

Et comme dans ce mouvement emmêlé de réification, d’instrumentalisation et de commercialisation des corps, de leur matière, de leur fonction reproductive, voire de leur descendance, il est de plus en plus difficile de départager le réel et le virtuel et de s’y retrouver dans les dédales techniques, les sirupeux discours de légitimation et les effets de miroirs déformants des acronymes publicitaires et accrocheurs des GIFT, ART, VIP, Life Doctor ou Life Clinic6 , on s’englue progressivement dans l’illusion du progrès et le miel de "la pensée unique" (Ramonet 1994), présentés comme autoroute de l’inéluctable...

On laisse ainsi, par ignorance, indifférence, naïveté ou défaitisme aux prétendus spécialistes, ce qui, depuis l’aube des temps, assure la suite du monde et la trame des rapports familiaux et sociaux: l’engendrement, la filiation et leur évolution, alors même que l’enjeu n’est rien de moins que celui de notre propre mutation et celle de l’humanité...

Le biologiste Jacques Testart (1992) et la juriste Marie-Angèle Hermitte (1992), prétendent même que nous aurions déjà commencé à changer d’espèce, expression peut-être excessive pour qualifier l’abolition de certaines frontières de l’espèce humaine, qui annoncent déjà une profonde mutation. Ainsi en est-il de cette récente découverte permettant de congeler des cellules souches de la spermatogonies et de les laisser se développer ultérieurement dans une autre espèce, comme des souris, perspective de stockage et de quasi immortalité particulièrement convoitée pour les champions géniteurs chez les bovins et les chevaux, mais perspective également lourde de sens au plan fantasmatique pour les humains (Kolata, 1996). Chose beaucoup plus banale mais néanmoins fort signifiante, la fécondation et l’insémination artificielles, déjà responsables de quelques millions de conceptions, ont déjà commencé à altérer profondément la reproduction de l’espèce humaine, faisant passer l’engendrement d’un rapport sexué et sexuel aléatoire avec l’Autre, à une reproduction programmée, technicisée, coupée de la sexualité, où l’Autre est souvent réduit à du matériel génétique (sperme ou ovocytes); ou à une fonction instrumentale d’engendrement (mère "porteuse") ou de gestation (mère gestatrice).

Alors que les enfants originaient de la rencontre de deux êtres humains marqués par la différence des sexes, cette "rencontre" peut désormais se réduire à celle d’une personne avec des gamètes, qui dans le cas de l’insémination avec sperme de donneur (IAD) notamment, a souvent été recueilli à des milliers de kilomètres et à des années de distance pour être traité, analysé, congelé, sélectionné, acheté et ensuite acheminé par la poste... Dans ce processus, généralement marqué de secret et d’anonymat, le "gommage" des "donneurs" ou "vendeurs" de sperme ou d’ovules est délibérément orchestré. En effet, la moitié des traces généalogiques de l’enfant sont effacées, alors que le déni est renforcé par les métaphores médico-administratives transformant les gamètes en "médicaments", l’insémination en "injection" ou le transfert d’embryon en "implantation", encou-rageant d’autant les fantasmes d’autoreproduction narcissique de certaines femmes ainsi que les prétentions des "pères scientifiques" à s'ériger en "nouveaux maîtres de la procréation".7

Il s’agit non seulement de changements biologiques, mais de mutations profondes concernant le sens et la finalité de l’engendrement, de la maternité et de la paternité. Ainsi, malgré la banalisation médiatique dont on l’entoure, donner, vendre ou troquer son potentiel reproducteur, n’est aucunement assimilable à un don de sang ou d’organe, car il n’implique pas seulement un individu, mais tout un tissus relationnel et le vecteur de sens qu’est la filiation. On ne peut donc, par simple volon-tarisme ou parodie de générosité, parfois contrainte8 et pervertie , parfois habitée de fantasmes de toute-puissance à peine voilés , réduire l’engendrement à des substrats biologiques et la vie hu-maine potentielle à du matériel, tout en ignorant la fréquence des troubles psychologiques liés à la filiation et au non-dit, non seulement pour les adultes mêlés à un tel commerce9, mais surtout pour leurs descendants, dont les drames psychiques commencent souvent à émerger, au moment où ils sont eux-mêmes en âge de procréer (Orenstein, 1996).

Après des générations d’enfants cherchant désespérément traces de leurs origines biologiques suite à une adoption, voilà que l’État institue et banalise, par le secret et l’anonymat de l’IAD, la possibilité de rendre le géniteur inconnaissable. De surcroît, s’ouvre maintenant le "marché des oeufs humains": une agence d’Angleterre, payant

des "productrices d’ovules" jusqu’à $2,000. (Mc Innies-Rae,1995); des hôpitaux américains faisant le troc d’ovocytes contre une stérilisation, alors qu’une "clinique de fertilité" de Toronto les échange contre une tentative de fécondation artificielle... Comme le souligne De Vilaine (1990), c’est la première fois, depuis les dizaines de milliers d’enfants des Lebensborn du régime nazi, nés de pères inconnus et abandonnés par leurs mères dans ces haras humains pour être destinés à l’adoption, et la première fois depuis ces 200,000 enfants kidnappés dans les pays de l’Est pour être adoptés par des couples nazis, que des États effacent délibérément les traces de la généalogie paternelle de millions d’enfants dans le cas de l’IAD, et qu’ils élargissent désormais ce malheur, à la généalogie maternelle avec le commerce d’ovocytes, d’enfantement et de gestation, rendant la mère non seulement inconnaissable, mais méconnaissable...

Parler d’abolition des frontières de l’espèce, n’est pas non plus un euphémisme quand l’ovulation jusqu’alors modulée par l’entièreté de l’être à travers l’hypophyse, peut désormais, sous l’impact de la "castration chimique" provoquée par les agonistes ou anti-agonistes de la LHRH10 , souvent utilisés en fécondation in vitro, être techniquement contrôlée, pour être transformée, fabuleuse expression, en "ovulation pure", présentée parfois comme une façon de "couper la tête des femmes pour qu’elles /ovulent" (Corea 1993). Cela nous rapproche un peu plus encore du spectre de la médecine vétérinaire, déjà évident dans les pratiques américaines d’insémination artificielle, où tant les "donneurs" animaux qu’humains, sont choisis dans des catalogues selon des caractéristiques détaillées et avec photos en prime11 , ces transferts de l’animal à l’humain, étant moins d’ordre techno-logiques que vecteurs de sens, imposant progressivement, à tout l’ordre du vivant, les mêmes schémas économiques implicites...

Autre mutation, voilà que sous le forçage de la stimulation ovarienne, les femmes qui n’avaient qu’un ovule mature par mois, en produisent désormais 5, 10, 15 et jusqu’à 40 ou plus parfois, devenant ainsi, souligne Testart (1992), les mammifères les plus prolifiques qui soient. Par conséquent, alors qu’elles accouchaient, sauf rares exceptions, que d’un seul enfant à la fois, les grossesses multiples, pour les femmes qui deviennet enceintes suite à une FIV, sont maintenant 25 à 30 fois plus nombreuses. Cela signifie que suite à une fécondation artificielle un enfant sur 3 naît d’un accouchement multiple (CRNTR,1993:595), avec tous les risques et les problèmes de santé qui en résultent pour la mère et l’enfant (Laborie 1994 a et b) dont le tableau suivant, (T.1) de Brunetti et Lancaster (1989) n’est qu’une illustration sommaire, sans parler des coûts personnels et sociaux exorbitants, et des difficultés matérielles, relationnelles, voire psychiques qui souvent s’ensuivent.

Au plan individuel, comme au plan collectif, ce sont donc tous nos repères qui s’enfoncent progressivement... Ainsi, alors que depuis que le monde est monde, nous avions la certitude d’être nés d’une femme et de mourir, comme le soulignait De Vilaine, voilà que ces deux certitudes s’effritent. Nous pouvons désormais naître d’une femme, sans en avoir été tout à fait conçu, la gesta-tion pouvant être enclenchée et menée à partir des ovules d’une autre, introduisant les amères catégories de "mi-mère", et possiblement un jour celles de "mère-morte" et de "mère-embryon". Quant à la mort, voici qu’à la préfiguration des limbes où flottait l’âme des chérubins, succèdent les limbes de glace azotées où des êtres potentiels sont suspendus entre vie et mort dont le sens même semble dissout par le froid... Quelle troublante impression, confient certaines femmes, qui passent tous les jours, devant l’hôpital où patientent ainsi leurs embryons...12

Pour la première fois de l’histoire de notre espèce, des frères et soeurs conçus au même moment peuvent donc naître à des années de distance. Ils peuvent également, conçus d’une même mère, être portés-es par des mères différentes, comme dans ces contrats de grossesse américains où plusieurs femmes assurent la gestation d’embryons conçus à partir des ovules et du sperme des parents "génétiques" qui reprennent les 2, 3 ou 4 enfants, portés par les 2 ou 3 mères différentes qui en accouchent (Basen, 1992).

Bon nombre de ces pratiques dérivent du fait que des médecins se soient autorisés à produire des embryons "en série", pour pallier leur insuffisance de connaissance et de maîtrise des transferts d’embryons dans l’utérus et pour tenter de réduire ainsi les hauts taux d’échec qui compromettaient la diffusion de la fécondation artificielle (Vandelac 1989b). Dans une totale perversion de sens, ils ont ensuite qualifié cette production iatrogène, "d’embryons surnuméraires" ! Souvent transférés à coup de 3, 4, 7 et même 9 parfois13, les "surnuméraires" qui auront eu la mauvaise idée de s’implanter en trop grand nombre dans la paroi utérine, seront ensuite éliminés par une injection au coeur, provoquant ainsi parfois un avortement de tous les embryons, pratique qualifiée, autre métaphore comptable, de "réduction embryonnaire" (Berkowitz, 1994). Quant aux embryons non transférés dans l’utérus, ils seront congelés pour transferts ultérieurs et conceptions éventuelles, donnés à un autre couple ou utilisés comme matériel de recherche.

Derrière l’alibi du savoir, nous voilà donc rendus à utiliser d’éventuels rejetons comme nouveaux rats de laboratoire. Cette figure inusitée de l’être potentiel mi-charnel, mi-technique, n’est pas sans rappeler, étrange retour du refoulé, d’autres formes de réductionnismes utilitaristes comme l’esclavage et l’expérimentation sauvage sur les humains, où au nom d’intérêts supérieurs, on institue une nouvelle catégorie d’infra-humains dont l’intérêt économique ou scientifique est qu’ils soient humains, mais qui, s’ils étaient vraiment considérés comme tels, ne pourraient justement pas être instrumentalisés au point de risquer d’être détruits dans l’usage ou l’expérimentation, comme le souligne Hermitte 1990. Se pose alors cette lancinante question: au nom de quoi ce "destin humain aléatoire" qu’est l’embryon est-il voué, sur l’autel de la technoscience à ce type de sacrifice ? Et bien que l’espace nous manque pour aborder ici l’épineuse question de l’avortement, soulignons simplement qu’on ne peut mélanger les genres et tout confondre, amalgamant les déchirements et la conscience aiguë d’une femme réalisant après la conception qu’elle ne peut donner sens et vie, bref porter au sens éthique comme le souligne Lévinas, un nouvel être, bref confondre ce geste toujours lourd de sens dans la trajectoire personnelle avec la création et à la destruction délibérée de membres potentiels de générations futures sacrifiés sur l’autel d’hypothétiques résultats positifs de recherches, et cela, au nom de ces mêmes générations, au moment où s’annonce la possibilité de manipuler le génome des embryons, pour les juger, les jauger14, en corriger les défauts et éventuellement intervenir dans leurs modalités d’élaboration; bref, au moment où, rappelle Hermitte, "la domestication de l’espèce humaine est à notre portée". Cela n’interroge-t-il pas radicalement notre conception de l’humanité, ainsi que la collusion entre les pouvoirs politiques, scientifico-médicaux et médiatiques pour faire du "progrès scientifique" une instance au-dessus de tout soupçon, et même au-dessus des lois (De Vilaine 1990: 205)?

 

La fin de l’engendrement...

Non seulement avons-nous commencé à changer d’espèce, mais, obnubilés par l’aveuglante illu-sion de maîtrise qu’offre les palliatifs d’insémination et de fécondation artificielles et leurs dérivés, nous ignorons de façon éhontée la sourde menace qui risque de compromettre, d’ici deux à trois générations à peine, la possibilité même, pour l’espèce humaine, de se reproduire autrement que par artifices techniques.

Dès 1982, un article de Mother Jones faisait état des recherches sur la baisse marquée de la qualité et surtout de la concentration des spermatozoïdes, découlant des effets de certains polluants (Castleman, 1982). Sceptique, mais néanmoins agacé, Pierre Jouannet, spécialiste français de la spermatogenèse, décida alors d’entreprendre une recherche, dans la perspective avouée d’infirmer ces résultats. Publiée en 1995, cette étude rétrospective sur 20 ans, menée auprès de 1,351 don-neurs fertiles d’une banque de sperme de la région Parisienne, conclut que la concentration de spermatozoïdes a chuté d’environ 2% par année, faisant passer le taux de 89 millions par millilitre en 1969, à 60 millions en 1992, alors que la qualité (mobilité, normalité) a également baissé (Wright 1995; Auger 1995; Jegou 1995) . En outre, "alors que la concentration du sperme d’un homme parisien né en 1945 était de cent deux millions par ml., celle d’un homme né en 1962 était exactement la moitié. (...). Or, si ce déclin se poursuit au rythme actuel, cela prendra 70 à 80 ans pour atteindre 0, conclut gravement Jouannet." 15  (Wright 1995:45 ). En fait, si cette baisse se poursuit au rythme des années 1969-92, il ne faudra que 32 ans pour franchir le seuil des 20 millions de spermatozoïdes par ml., seuil en-deçà duquel, selon l’Organisation mondiale de la Santé, la fertilité masculine, encore possible, n’est cependant plus assurée. Ces données ne sont pas propres à la France. En 1992, une recherche danoise portant sur l’examen rétrospectif de 61 études menées dans le monde depuis 50 ans mettait en évi-dence une baisse de la qualité du sperme et une chute de 42% du nombre de spermatozoïdes depuis 1940 (Ibid).

Bien qu’on ignore encore avec précision l’importance et les interrelations des différents facteurs responsables, il appert que les oestrogènes synthétisés (xenoestrogènes) dérivés notamment de très nombreux produits chimiques industriels relâchés dans l’environnement et utilisés couramment dans la vie quotidienne, affectent le système endocrinien en déjouant les récepteurs hormonaux (Ibid). Cela réduirait non seulement la spermatogenèse, au point d’augmenter l’incidence d’infer-tilité masculine, mais contribuerait à l’augmentation de malformations génitales et de cancers des testicules, sans parler des fortes présomptions concernant l’impact de ces oestrogènes sur l’endo-métriose, les cancers du sein et des ovaires (Castleman 1996, Wright 1996).

Certes, nous ne saurons qu’à posteriori si se poursuivent ou s’accélèrent le déclin de la spermato-genèse et les risques de cancers et d’endométriose. Mais deux ou trois générations sont bien vite passées quand les sources suspectées du problème, inscrites au coeur du développement industriel, sont aussi largement diffusées dans l’environnement et autant intégrées dans la vie quotidienne. Comme le souligne Castleman, nous sommes victimes du bain d’oestrogènes dans lequel nous vivons.

Or, comme le fardeau de la preuve incombe, produit par produit, aux scientifiques critiques, alors que l’analyse des effets combinés impliquant des dizaines de produits demeure extrêmement diffi-cile et que l’essentiel des ressources humaines, financières et techniques dans ce domaine sont davantage accaparées par les technologies de reproduction que par les recherches fondamentales en matière de prévention et de protection de la fertilité, il est fort à craindre, qu’à moins d’une prise de conscience aiguë des pouvoirs publics, tant nationaux qu’internationaux, doublée d’une rapide intervention et de mises de fonds substantiels, nous soyons piégés par l’irréversible...

Et d’ici une quarantaine d’années, l’irréversible peut signifier à la fois une crise majeure de la fertilité, la création d’un éventuel marché pharmaceutique centré sur les récepteurs hormonaux ainsi qu’une paradoxale accélération de la technicisation de la reproduction, transformée plus que jamais en véritable marché16, entraînant des coûts humains et sociaux exorbitants et des conséquences démographiques, politiques et culturelles qu'on ose à peine imaginer...

Cette accélération technologique en matière de reproduction est évoquée depuis plusieurs années déjà par nombre de praticiens présentant la dégradation de l’environnement comme ultime justification de leurs travaux17. D’autres poussent le cynisme jusqu’à dire ouvertement que les causes et la prévalence des problèmes de fertilité importent peu puisqu’ils ont trouvé des solutions techniques. C’est d’ailleurs la réponse que firent des chercheurs ayant mis au point l’insémination d’un seul spermatozoïde au coeur du cytoplasme de l’ovocyte (Intracytoplasmic Sperm Injection ou ICSI), à la journaliste Gwynne Basen, lors du Congrès des Sociétés Américaines et Canadiennes de Fertilité et d’Andrologie tenu à Montréal en 1993. Était évidemment occulté le fait que l’ICSI implique que des femmes parfaitement fertiles subissent une fécondation in vitro lourde de risques et d’effets secondaires, tant pour elles que pour leurs éventuels enfants, sans compter tous les effets potentiels à long terme pour les enfants qui en sont issus (Relier 1992; Laborie 1992b; Lancaster 1991; Auroux1995)!

Tant en termes de santé publique que d’éthique, il est pour le moins irresponsable de négliger ainsi les mesures les plus élémentaires de protection de la santé et des capacités reproductives, tout en encourageant la mise en marché technique et pharmaceutique de la reproduction, ce qui entraîne non seulement une flambée des coûts de santé, mais une inféodation croissante de l’engendrement aux impératifs économiques au risque de le réduire à ces seules catégories (Vandelac 1990b).

 

Des technologies posant davantage de problèmes qu’elles n’en résolvent...

Volontairement en deçà des perspectives les plus folles de développement qu’annoncent déjà cer-tains chercheurs (Seidel, 1991; Rostand, 1966), cette lecture met simplement en évidence que, nonobstant les conceptions qui lui sont imputables et les connaissances acquises, les technologies de reproduction et leurs dérivés génétiques posent plus de problèmes que ceux qu’elles sont censées résoudre. En outre, en centrant les ressources sur des palliatifs plutôt que sur les causes, elles changent profondément le sens de la médecine, la nature de l’engendrement humain, les rapports d'alliance entre les sexes et les générations, tout en transformant des repères essentiels, comme les notions de mère, de père, de vie, de mort et de temps, bref elles accélèrent la fuite en avant et font muter la conception de l’humain et de l’humanité, contribuant ainsi à élargir et à amplifier les problèmes.

Il faut bien comprendre en effet que, malgré leur habillage médical - qui fait encore largement illusion - ces technologies ont déjà bouté une partie de la médecine hors d’elle-même. C’est d’abord en transformant la nature du problème à traiter qu’elles ont modifié à la fois le rôle de la médecine et le sens de la conception humaine. En effet, ces technologies de reproduction ne soignent pas les problèmes de fertilité et ne permettent pas aux gens de recouvrer leur capacité reproductive. Elles contournent, par un artifice technique dans le cas de la FIV, et par un artifice technico-idéologique dans le cas de l’IAD (Vandelac 1988b), des problèmes réels ou suspectés de fertilité, dans le but explicite de produire un enfant.

Le "problème" à résoudre n’est plus alors celui des causes d’infertilité, ni même celui du traitement des pathologies et des dysfonctions manifestes. C’est désormais l’absence de conception qui constitue le "problème médical". Si bien que la demande n’en est plus une de soins, mais bien d’enfant.

Ainsi, en faisant de "l’absence de conception" le "problème médical", et de la production d’enfants potentiels la réponse médicale, la médecine devient "fabrique d’humains potentiels", voire depuis leur production sérielle suite à la stimulation ovarienne, productrice de "vivant", dont certains sont appelés à naître et d’autres à n’être que matériel de recherche, ce qui change radicalement non seulement la nature et le sens de la médecine, mais ceux de la conception des êtres, dans le double sens du terme. (Vandelac 1994b)

Dans cette fabrique du vivant, l’engendrement acquiert donc un nouveau statut de "service médical" de reproduction, au point où, partiellement ou totalement pris en charge par le système de santé public, l’accès aux technologies de reproduction devient pour certains-es un "droit", alors que toute limitation à "l’accès à ce service" (y compris pour absence ou refus de partenaire sexuel), est dénoncée comme un acte de discrimination...(Vandelac 1994 e)

 

Penser dans l’évanouissement des repères ...

"Dans son désir de maîtrise et de transformation du monde comme de lui-même, l’homo faber fait-il taire l’homo sa-piens ? (Labrusse-Riou, 1994)
La réflexion, on le voit, ne peut se réduire à des perspectives individualistes de choix (Rebick 1993) et de droit et elle ne peut s’enfermer dans les ornières d’un consumérisme étroit de risques et de coûts-bénéfices, paradoxale invitation à plus de performances (Vandelac 1990b, 1994a ). Certes, face à un pan de la médecine, amnésique de ses fondements et aveuglé par ses pseudo succès, la critique épistémologique et l’analyse statistique permettent parfois de mettre en évidence la genèse et les enjeux de ces technologies et de s’objecter aux arguments les plus fallacieux, comme ceux des taux de succès (Marcus Steiff, 1994).

Cependant, force est de constater que peu importe la rationalité, l’exactitude ou la clairvoyance de l’argumentation, tout s’éclipse au moindre sourire d’enfant, présenté comme ultime preuve de normalité, d’amour et d’humanisme médical... Au-delà des individus qui recourent à ces technologies, en tentant avec plus ou moins d’information, de réflexion et de bonheur de se déprendre d’une situation souvent ressentie comme envahissante d’impuissance et de désespoir , se pose en effet avec acuité l’incapacité collective de saisir la perversion de sens de cette mutation de l’en-gendrement en reproduction sérielle de vivant, voire en "service médical"; l’absence de responsabilité intellectuelle et sociale à l’égard des générations futures et l’incapacité manifeste des pouvoirs publics à penser ces questions et à adopter des politiques cohérentes.

Dans cette "mélasse" où tous les délires sont banalisés, toute analyse est facilement taxée d'alar-miste, tout effort prospectif est qualifié de fiction et même les descriptions les plus fidèles sont reçues avec indifférence ou suspicion, comme si les mots n’avaient plus aucune prise.(...) Bref, au mieux on observe et on s’inquiète, mais on ne s’occupe durablement de rien et on reste muets devant l’incohérence et la courte vue des politiques publiques dans le domaine...Comme si la pensée était en rade et la démocratie en panne...

Au point de se demander si nous ne sommes pas en train de confirmer l’hypothèse d’Edgar Morin "d’un néo-obscurantisme généralisé, produit par le mouvement des spécialisations, où le spécialiste lui-même devient ignare de tout ce qui ne concerne pas sa discipline, où le non-spécialiste renonce d’avance à toute possibilité de réfléchir sur le monde, la vie, la société, laissant ce soin aux scienti-fiques, lesquels n’en ont ni le temps ni les moyens conceptuels". (Morin, 1990: 17)

 

 

Notes

 

1. Bien que ces réflexions ne portent pas directement sur la recherche"Technologies de reproduction, éthique, médias et démocratie", financée par le CRSH, elles s'en inspirent néanmoins.

2. Commentaire d'une généticienne allemande, diplômée de l'Université Mc Gill, lors d'une conférence internationale sur les NTR, en Suède, en juin 1985.

3. Par soucis de concision, je ne peux citer toutes les sources des cas auxquels la presse a largement fait échos depuis une quinzaine d'années. Voir la recherche"technologies de reproduction, éthique, médias et démocratie" en cours d'achèvement.

4. Ainsi, les auteurs-es d'un récent rapport du Comité International de bioéthique de l'UNESCO, proposent que Les interventions génétiques germinales actuellement indéfendables ne doivent pas pour autant être complètement prohibées“ (Germline interventions are indefensible at present, but they should not be categorically disallowed.)"(EDGAR, and TURSZ,1995) formulation annonçant généralement que d'ici quelques années les choses seront mûres...comme en témoigne plus loin Lachmann, :" En Grande-Bretagne, on s'entend généralement sur le fait que les manipulations génétiques germinales ne sont pas des techniques applicables actuellement à l'être humain (...) Toutefois, selon moi -et ce point de vue est partagé par de nombreuses autres personnes dans ce champ- il est inévitable que les manipulations germinales seront éventuellement utilisées pour certaines indications (...) À long terme (...) les manipulations génétiques visant à prévenir certaines maladies pourront autant être envisagées pour les humains qu'elles ne le sont actuellement pour les plantes" (...) Parfois la science avance plus vite qu'on ne le croit..."(LACHMANN, 1995:54)


Notes

 

1. Bien que ces réflexions ne portent pas directement sur la recherche"Technologies de reproduction, éthique, médias et démocratie", financée par le CRSH, elles s'en inspirent néanmoins.

2. Commentaire d'une généticienne allemande, diplômée de l'Université Mc Gill, lors d'une conférence internationale sur les NTR, en Suède, en juin 1985.

3. Par soucis de concision, je ne peux citer toutes les sources des cas auxquels la presse a largement fait échos depuis une quinzaine d'années. Voir la recherche"technologies de reproduction, éthique, médias et démocratie" en cours d'achèvement.

4. Ainsi, les auteurs-es d'un récent rapport du Comité International de bioéthique de l'UNESCO, proposent que Les interventions génétiques germinales actuellement indéfendables ne doivent pas pour autant être complètement prohibées“ (Germline interventions are indefensible at present, but they should not be categorically disallowed.)"(EDGAR, and TURSZ,1995) formulation annonçant généralement que d'ici quelques années les choses seront mûres...comme en témoigne plus loin Lachmann, :" En Grande-Bretagne, on s'entend généralement sur le fait que les manipulations génétiques germinales ne sont pas des techniques applicables actuellement à l'être humain (...) Toutefois, selon moi -et ce point de vue est partagé par de nombreuses autres personnes dans ce champ- il est inévitable que les manipulations germinales seront éventuellement utilisées pour certaines indications (...) À long terme (...) les manipulations génétiques visant à prévenir certaines maladies pourront autant être envisagées pour les humains qu'elles ne le sont actuellement pour les plantes" (...) Parfois la science avance plus vite qu'on ne le croit..."(LACHMANN, 1995:54)

5. Il s'agit bien de technologies (et non de techniques), qui s'appuient sur un complexe discursif (logos) et qui incorporent, dans l'opacité de leur constitution et les aléas de leur diffusion, non seulement des savoir-faire ou des capacités techniques, mais de la théorie, des intérêts économiques, des choix sociaux, voire politiques et des principes de différenciation, d'où leur caractère hautement problématique (Limoges, 1988: 311). Il s'agit de reproduction et non de procréation car ces technologies opèrent une rupture radicale avec la procréation (conception sexuée et sexuelle d'un être potentiel singulier) et s'inscrivent dans des stratégies de production sérielle du vivant. Enfin, compte tenu des limites de cet article, nous centrerons notre propos essentiellement sur les technologies d'insémination et de fécondation artificielles et leurs nombreux dérivés technologiques, génétiques et sociaux, et notamment ceux identifiés dans le moratoire volontaire du Canada, tout en excluant l'essentiel du diagnostic prénatal, de l'utilisation des tissus foetaux issus d'avortement, les interventions in utero, etc. .

6. GIFT: (Gamete Intrafallopian Transfert), fécondation artificielle avec transfert des gamètes dans les trompes, qualifiée de"cadeau"; Art (Artifical Reproductive Technologies) assimilation pour le moins abusive à l'art et à la création; VIP (Very Important Pregnancy) grossesses assimilées aux personnages très importants qualifiés de VIP (Very Important People). Quant aux Life Doctor et aux Life Clinic, de Toronto, il est difficile de mieux incarner le mythe prométhéen !

7. Ainsi, certaines femmes seules recourant à l'IAD disent"se faire un enfant"; d'autres recourant à la FIV, racontent parfois"C'est le Dr. Untel qui m'a fait un enfant!", alors que des directeurs de clinique de fertilité parlent de"leurs 200 ou 300 enfants," ou déclarent avec plus de modestie encore, comme le Dr. J. Cohen, en France:"En quelque sorte, nous devenons Dieu !" (De Vilaine, 1990:204).

8. Contrainte, par exemple,"lorsqu'on demande à une femme, la veille de son premier transfert d'embryons, si elle accepterait d'offrir ses ovocytes excédentaires à la science. Claude M. a dit oui:"personne ne m'avait prévenue, je me suis trouvée prise en traître, dans l'impossibilité de dire"non", ce jour même où l'on espère un enfant. Ceci est resté pour moi un point d'horreur." (De Vilaine, 1990:210 et MFPF, 1989)

9. Comme ces vendeurs de sperme, pavoisant d'avoir de nombreux rejetons et déjà curieux de voir"leur fille de 18 ans frapper un jour à leur porte...

10. Analogue de l'hormone de libération de la gonadotrophine, agissant comme inhibiteur.

11. Déjà, les banques de sperme américaines offraient des catalogues comprenant la"race" , l'origine ethnique, l'âge, le poids, la taille, la couleur et la texture des cheveux, la couleur des yeux, la scolarité, la religion (sic), les"hobbies", le métier, etc.... En 1994, Xytex était"fière d'annoncer être la première et seule banque internationale à offrir en prime la photo des donneurs ainsi qu'un essai personnel où il se décrit" (tiré de leur publicité.)

12. Voir"L'éprouvante éprouvette", documentaire de Dominique MAGNAN, Paris, 1991, 39 min. G. Productions

13. Malgré l'inefficacité et les risques des transferts de 4 et 5 embryons ou plus observés après 10 ans d'expérimentation sauvage, néanmoins en France, en 1993, 40% des transferts impliquaient 3 embryons, 17% en impliquaient encore 4 alors que dans 4% des cas on a transféré 5 embryons et plus! Ainsi, seulement pour les données FIVNAT qui ne représentent qu'une partie des fécondations artificielles en France on a pratiqué de 1986 à 1992, 262 réductions embryonnaires, ce qui correspond à 3% des accouchements (FIVNAT 1993). Au Mont Sinaï, à New York, sur les 200 premières réductions embryonnaires, 88 étaient pratiquées sur des femmes ayant des triplets, 16 ayant des quadruplés et 7 femmes ayant de 6 à 9 foetus ! Ces grossesses ont été"réduites" à 189 couples de jumeaux, 5 couples de triplets, 6 enfants uniques, alors que 19 femmes ont perdu complètement tous les embryons. (BERKOWITZ 1994. Vol. 3: 45)

14. Déjà le diagnostic préimplantatoire, permet de discarter, dès les premières cellules, les embryons non conformes et de transférer le ou les"meilleurs", ultime point de convergence de l'eugénisme négatif et positif, permettant de sélectionner comme jamais notre propre descendance (TESTART:1992), d'ici à ce que nous puissions génétiquement l'améliorer, comme le propose déjà John A. ROBERTSON (1994 )

15. Selon Jouannet l'expérience de l'IAD permet de constater que 5 millions de spermatozoïdes peuvent suffire, alors qu'un un seul est nécessaire avec l'ICSI, ce qui explique sans doute qu'il pousse son estimation jusqu'à 70 ou 80 ans... moment où il n'y aura plus un seul spermatozoïde...

16. Déjà le Pacific Fertility Center offre dans le New-York Times du 3 mars 1996 un"forfait IVF", qui permet aux femmes acceptées dans le programme, d'être remboursées jusqu'à 90% en cas d'échec de FIV (leurre complet car les médicaments, les examens et autres services extérieurs (?) sont exclus). D'autres cliniques annoncent qu'elles offrent même des possibilités d'adoption, de façon à ce que dans tous les cas vous ressortiez avec un enfant dans les bras, point de convergence"marchand" de plus en plus troublant entre l'adoption et les technologies de reproduction.*

17. Sans écarter les individus littéralement traversés par ces technologies, ni les réduire au rouage d'une vaste machination, l'espace manque ici pour évoquer ce clair-obscur de l'inconscient et cet entre-chair de l'individuel et du collectif permettant de traduire un tant soit peu la complexité vécue de ces questions

 

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