Le Regroupement inter-organismes
pour une politique familiale au Québec
 

Pensons famille     

Volume 1, numéro 11, mars 1990

Satellite Famille et politique familiale

Les familles, la prévention et les organismes communautaires

Madame Madeleine Laperrière, t.s.
Directrice
ÉDUCATION-COUP-DE-FIL

Madame Laperrière, au nom de son organisme, ÉDUCATION-COUP-DE-FIL, et d'autres organismes communautaires fait un appel au Ministère de la Santé et des Services sociaux pour que celui-ci donne suite à la résolution “ d'augmenter le soutien financier aux organismes familiaux ou communautaires qui agissent sur le renforcement de l'aide familiale et les responsabilités parentales ”.

Il me fait un grand plaisir d'utiliser ce “ droit de parole ” qui m'est accordé, au nom de l'organisme que je représente, ÉDUCATION-COUP-DE-FIL, et aussi en pensant aux autres organismes communautaires qui investissent leurs énergies au service des familles.

Un service téléphonique

Une courte définition : ÉDUCATION-COUP-DE-FIL qui existe depuis près de sept ans est un service téléphonique de consultation, anonyme et gratuit, offert aux familles du Montréal Métropolitain, (puisqu'il y a la frontière des frais interurbain,) pour aider les parents, les adolescents et les enfants à faire face aux difficultés inhérentes à l'éducation et aux relations entre parents et enfants, difficultés qui ne nécessitent pas encore, à ce moment, le recours à d'autres organismes offrant des services curatifs. Ce service est également à la disposition des intervenants auprès des jeunes.

La prévention

C'est donc une ressource d'intervention, au niveau de la prévention primaire. Comme c'est un petit organisme sans but lucratif, c'est aussi, par définition, - jusqu'à présent, du moins... - un organisme qui doit lutter sans cesse pour sa survie, en un mot, qu'il faut faire constamment à bout de bras.

Dans le document à l'étude, je me suis attardée principalement aux pages 31 à 34. Ce qui a retenu mon attention, et ce à quoi je me rallie d'emblée, c'est le souci de prévention qu'on retrouve dès le début de ce chapitre, dans ce paragraphe qui affirme que.. “ Les parents sont les responsables de leurs enfants et ont à coeur l'exercice de leurs responsabilités.. ” (..) et que les intervenants ont.. “ à les soutenir et à les outiller pour les rendre habiles à subvenir à la majorité des besoins d'éducation, de santé et de socialisation de leurs enfants. ” Quel magnifique programme, où il s'agit vraiment de prévention.

Toutefois, j'avoue avoir été un peu étonnée, dans la suite, de constater que, sur les trois domaines d'intervention dite préventive priorisés, au moins un : la violence et partiellement un deuxième, la rupture d'union de parents, déjà appellent des mesures curatives. On est déjà rendu au-delà du niveau de la prévention. Dans cette optique, je me permet de suggérer un ajout qui me paraît important, parmi les quelques aspects psychosociologiques des transformations de la famille, énumérés en page 12, à savoir : ce fait que, suite à l'évolution extrêmement rapide des conditions et des modes de vie, des mentalités, des valeurs, les parents d'aujourd'hui n'ont plus de points de référence. Certaines formes de l'éducation qu'ils ont eux-mêmes reçue ne correspondent plus aux nouvelles exigences des situations qu'ils ont à vivre. Une très forte proportion des parents qui téléphonent et à ECF se sentent inquiets, démunis, ne savent plus trop à quoi il faut tenir au niveau des principes. Ils se sentent coupables de ne pas savoir quoi faire dans certaines situations qui les questionnent, de ne pas obtenir les résultats qu'ils attendaient dans l'éducation de leurs enfants. Ils ont besoin d'être soutenus et non seulement valorisés et encouragés, mais aussi aidés de façon pratique à trouver solution à leurs difficultés, à développer leurs habiletés, à se familiariser avec de nouveaux moyens. L'expérience quotidienne de ÉDUCATION-COUP-DE-FIL nous rend sensibles à ces besoins.

Un soutien dans la démarche précoce

Ainsi, concernant la première “ circonstance d'intervention ” à prioriser : la naissance, on ne peut qu'être tout à fait d'accord avec les articles 15 à 20, avec les mesures de support financier, de développement des services de garde, et autres, mais nous croyons absolument essentiel d'apporter aussi et en même temps, un soutien dans la démarche précoce en éducation, support qui permet, selon nous, de favoriser un climat plus détendu dans la famille, climat qui désamorce à la source les étincelles de violence souvent alimentées par la fatigue, l'impression d'être seuls face à des difficultés jugées “ trop courantes ” pour être entendues ailleurs.

Des services de médiation dans toutes les régions

D'autre part, j'appuie entièrement ce projet de faire bénéficier toutes les régions du Québec de services de médiation familiale dans le cas de séparation et de divorce des parents (art. 21). Mais nous, c'est dans l'immédiat que nous recevons les demandes d'aide des parents concernant les difficultés particulières vécues par leurs enfants dans l'après-divorce. Les statistiques démontrent que les enfants issus de foyer brisés auront malheureusement tendance, dans une proportion inquiétante, à répéter le même modèle dans leur propre vie. Laide précoce que l'intervention préventive permet d'offrir nous paraît apte à briser ce cercle vicieux des réactions en chaîne.

Encore la prévention

Aussi un autre aspect qui interroge : l'article 13 propose de “ mettre en place une équipe de travail pour réviser les programmes d'intervention dans une perspective de prévention ”. Ici encore, je considère très pertinent l'objectif de généraliser ces approches préventives. Mais en ayant en tête certaines situations difficiles concrètes que vivent présentement les familles, je ne peux m'empêcher d'anticiper un intervalle très long entre le besoin ressenti et la réponse qu'on sera en mesure d'y apporter dans x années...

La stabilisation des organismes

Alors, peut-on souhaiter que, concurremment à ce projet d'envergure, soit aussi établie rapidement une politique de stabilisation des organismes qui sont nés à partir de besoins ressentis et exprimés par les usagers eux-mêmes, qui travaillent déjà efficacement et souvent depuis longtemps à ce niveau préventif ? Peut-on espérer que ces organismes puissent enfin respirer, sentir leurs bases un peu plus solides, croître selon leur dynamique propre ?

Le bilan de réalisations en matière de politique familiale mentionne en page dix-neuf que 95 organismes familiaux ont été subventionnés en 1988-1989 pour un budget total de 1265 750.00$, ce qui donne pour chaque organisme la moyenne fabuleuse de 13 323.00$... Ça laisse songeur... car il semble que personne encore n'ait réussi à ce jour à cumuler les métiers d'intervenant social et de magicien... Heureusement, l'article 14 semble cependant contenir de bien bonnes résolutions à ce sujet.

En conclusion

Je me permets, en terminant, quelques pistes de réflexion en guise de collaboration avec les administrateurs de biens publics, dans le souci d'une saine répartition de ces argents :

- Les coûts de fonctionnement de services de nature préventive représentent une fraction minime des budgets requis pour le traitement de graves problèmes, tels que la violence installée, la délinquance des jeunes, la désadaptation socio-affective, les conflits conjugaux; toutes ces perturbations profondes des relations familiales qui appellent un traitement prolongé et souvent aléatoire en vue de la reconstruction de familles ou d'individus.

- Une intervention précoce peut empêcher une difficulté de se cristalliser et de dégénérer un crise grave.

- Les intervenants des organismes communautaires qui travaillent auprès des familles ont choisi d'y investir temps et énergie parce qu'ils croient en la valeur de cette intervention en termes de “ multiplicateur spontané ”

- L'investissement personnel très exigeant consenti pour bâtir des services, en réponse à tels besoins précis, ne représente-t-il pas un énorme gaspillage social, quand ces services s'étiolent et finissent par disparaître, uniquement faute de support financier ?

- Il faut, c'est bien sûr, maintenir et développer les services curatifs : les besoins en ce sens sont énormes et essentiels. Mais si, en même temps, on ne met pas un frein à l'alourdissement et à la chronicisation des situations-problèmes, on reste dans un cercle sans fin, et on hypothèque des années de vie des membres des familles concernées. Eux aussi, n'ont qu'une seule vie à vivre...

Nous espérons donc vivement que le MSSS. donnera suite, dans un délai rapproché, à son propre voeu exprimé à l'article 14, à savoir : “ Augmenter le soutien financier aux organismes familiaux ou communautaires qui agissent sur le renforcement de l'aide familiale et les responsabilités parentales ”.

 

Retour à la table des matières

Retour à la liste des activités