Le Regroupement inter-organismes
pour une politique familiale au Québec
 

Pensons famille     

Volume 2, numéro 18, octobre 1990

Monsieur Marc De Maeyer
Directeur
Conseil International de l'Action Sociale - Canada

Alphabétiser ou apprendre une langue

I. Alphabétiser, c'est écrire le social

En cette fin d'année internationale de l'alphabétisation, nous voudrions proposer quelques réflexions moins sur les causes et les conséquences de l'analphabétisme que sur la place de la culture dans une société où la majorité est dite lettrée. Les exemples que nous emprunterons serviront à dégager les constantes de la dimension culturelle du social.

Si nous ne citons que des exemples en francophonie, ce n'est pas nécessairement par facilité mais parce que la langue structure un univers culturel dans lequel le social s'enracine.

A. Le discours et le social

Lorsqu'on considère la relation dialectique de la langue et du social, on l'envisage d'abord dans le cadre d'une "aide" à la population afin qu'elle puisse mieux maîtriser la première et ainsi s'inscrire en tant qu'acteur dans ce dernier, et ce n'est pas faux.

C'est là une définition suffisante de l'intervenant social; il faut, en effet, cesser de croire qu'elle constitue le seul monopole du détenteur d'un diplôme en travail social. La fonction essentielle de l'intervenant est d'être là pour aider à maîtriser l'outil de communication en vue d'une meilleure insertion.

B. Le langage et le social

Le social est aussi un langage: il a ses codes, ses propres règles, ses balbutiements; il a son non-dit et ses exceptions; il évolue même... et lorsqu'on en recherche "origine, on rencontre l'histoire collective tout comme pour le langage.

Social et langage sont des instruments de la collectivité, réappropriés et réappropriables, leur évolution est perceptible et multiple.

L'évolution du social et de la langue s'inscrivent dans une histoire où certaines réformes ou révolutions sont des points de repère mais où la négociation informelle, insensible et perpétuelle du changement et du mouvement échappent à l'observateur distrait.

Il. Alphabétiser, c'est structurer un ordre

A. Recevoir une langue, c'est recevoir un ordre social

La langue française existe dans un grand nombre de pays. Ce ne fut pas toujours le cas.

Au nom du social ou encore de la "civilisation", soit encore au nom d'une vision morale, sociale et politique qui souhaitait voir les autres heureux, "évolués" - comprenons identiques à soi - on a colonisé et certains pays immenses se sont retrouvés à parler une langue qui n'était pas la leur, une langue importée avec tout un système de représentation politique, d'organisation sociale, de valeurs, etc... Une langue aussi identifiée à la force, au pouvoir et à l'élite et cette langue, il a fallu l'écrire pour survivre.

Les Québécois savent depuis des générations que la langue et l'organisation culturelle ont des points de convergence.

B. Recevoir une langue, c'est recevoir un modèle culturel.

Ces gens qui n'avaient rien demandé ont hérité d'un système social et d'une langue qui leur ont défini une place dans le monde. Parler cette belle langue était appartenir à la classe riche; le dialecte étant toléré pour le peuple. L'Église, organisatrice et dispensatrice de sens pour le social, avait quant à elle sa propre langue. C'était "du latin". On n'y comprenait rien mais c'était beau. On expliquait l'ordre du monde et on le reproduisait; le bon peuple connaissait par coeur, en latin, les réponses, mais ne comprenait pas les questions. À croire que c'était les réponses qui étaient importantes, pas les questions. Encore moins le questionnement.

Une langue qui désigne les choses, désigne l'ordre des choses et l'explication quant à l'origine et au sens de ces choses et de cet ordre, la langue consacre.

C. Recevoir une langue, c'est recevoir une fonction

Comme l'inconscient, le social est un langage. À travers le social, à travers le livre, on veut communiquer, on veut exister... pour soi et pour les autres. L'essentiel est de communiquer.

On croyait qu'il s'agissait de la chose la mieux partagée dans le monde et pourtant, c'est au moment où la communication est la plus répandue et la plus diverse qu'on assiste à une multiplication de ses spécialistes. Plus moyen de vendre le moindre dentifrice sans passer par la communication. Pas moyen non plus de l'acheter sans être interrogé sur ses motivations profondes.

À croire que l'échange des mots, comme la langue, est la meilleure et la pire des choses. À croire aussi que cet échange de mots doive être réglementé au point d'être logé à la même enseigne que l'échange des biens; il faudrait des spécialistes, un équilibre, entre l'offre et la demande, une banque qui est le dictionnaire, on passe du rêve à la réalité, du livre de contes au livre de compte.

III. Alphabétiser, c'est autre chose et plus qu'apprendre

A. L'environnement social

L'éducation est une variable interdépendante qui renforce l'économie, le social et le culturel. L'alphabétisation est un moyen pour les connaissances et un véhicule de l'éducation; elle ne porte pas uniquement sur l'éducation, elle concerne le progrès, le développement, l'égalité.

L'alphabétisation influence autant le développement et l'éducation. En effet, l'environnement dans lequel vivent les "analphabètes" est rarement propice à l'alphabétisation. Ils participent difficilement à la définition de leur propre monde, mais apporter une contribution à la connaissance collective, à l'histoire et à la culture.

Quand on est aliéné dans le secteur culturel, on l'est bien souvent aussi à d'autres niveaux. N'est pas analphabète qui veut. Dire cela, ce n'est pas faire du mauvais humour ou injurier 800 millions de personnes qui ne savent ni lire, ni écrire. C'est insister sur le fait que l'analphabétisme est une production sociale et non la triste conséquence d'un chromosome mal placé ou la déplorable constatation d'une fénéantise viscérale

B. L'environnement socio-économique

L'alphabétisation doit être perçue comme étape importante pour l'éducation permanente et la recherche d'une meilleure qualité de vie non seulement pour soi mais aussi pour sa famille et sa communauté.

Une fois de plus, il ne s'agit évidemment pas d'une responsabilité limitée à l'école ou à une partie de l'ensemble des intervenants sociaux... surtout si on veut croire que l'alphabétisation est synonyme de changement.

S'alphabétiser, ce n'est pas quitter une culture honteuse pour une culture plus noble... c'est être partenaire; ainsi en Communauté Française de Belgique, on reconnaît par un diplôme le travail effectué par les apprenants; on leur remet un diplôme d'école primaire; certains trouvent cela humiliant, d'autres valorisant.

Par contre, au Sénégal, après l'alphabétisation et même la post alphabétisation, on constate que l'individu retombe très vite dans l'analphabétisme: l'environnement dans lequel se trouve le nouveau lettré n'est pas suffisamment incitatif pour lui permettre d'employer ses connaissances en attendant les décisions politiques, économiques et sociales.

IV. Le livre que l'on livre

Que devient le lire et l'écrire dans une société de l'instant, dans une société qui valorise le direct et le spontané? Où l'histoire (c'est-à-dire la lecture de sens à travers le passé et le présent) n'a plus l'air d'avoir sa place?

Une société où paradoxalement les paroles remplacent le contenu, où les signes ne véhiculent plus le message. Ils sont le message. On peut même "parler pour parler"... l'important étant d'occuper l'espace, tout l'espace, le plus d'espace possible. On occupe alors l'espace de la parole et on parle de la parole, de sa parole, du soi-parlant. On produit des analphabètes dans une société du livre.

Ne dit on pas que ''verba volant" et que "scripta manent". Comme si écrire c'était exister déjà un peu plus et un peu plus longtemps...

 

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