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Le Regroupement inter-organismes pour une politique familiale au Québec |
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Pensons famille |
Volume 2, numéro 19, janvier 1991 |
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Monsieur Pierre-Yves Boily
Travailleur social et Président directeur général
Pro-Sys
Qu'est-ce que l'école m'a enseigné à moi qui touche ma vie familiale actuelle?
Je n'ai aucune expérience du monde scolaire dans le sens où je n'ai jamais travaillé dans les écoles. Je n'ai pas ce courage-là! Paradoxalement, j'ai une longue expérience du monde scolaire parce que je suis allé longtemps à l'école et aussi parce que je rencontre souvent les profs dans les journées pédagogiques. Si je suis ici ce matin, c'est parce que depuis une vingtaine d'années maintenant, je suis intéressé à la politique familiale.
Dans mon bureau, on travaille de concert avec les organismes familiaux un peu partout et je me pose la question: qu'est-ce que l'école m'a enseigné à moi qui touche ma vie familiale actuelle? Beaucoup de choses et surtout pas dans les cours.
Par exemple, j'ai appris à l'école qu'il y avait beaucoup d'autres adultes qui contaient les mêmes menteries que mes parents. J'ai appris ça avec madame Amyot, en première année. Elle me disait: "Pierre-Yves, va t-en dans le corridor, va-t-en réfléchir...", qui était la même menterie que mon père ou ma mère qui disait: va dans ta chambre et va réfléchir. Les mêmes menteries que je fais encore moi comme parent, parce que c'est pas vrai, avez-vous déjà vu un enfant réfléchir dans un corridor? La vérité serait: va-t-en dans le corridor, je vais réfléchir.
J'ai aussi eu une bonne partie de mon éducation sexuelle à l'école, c'est-à-dire que j'ai appris comment on approche le sexe opposé quand on est intéressé. Surtout à l'élémentaire quand il y a eu un directeur qui a remplacé une religieuse, et puis la maîtresse de cinquième année qui était la seule célibataire. J'étais en troisième année et nous, on observait comment il y avait un rapprochement qui culminait au mois de juin sur une annonce de fiançailles. Ça été pour moi une éducation sexuelle importante.
Un autre prof qui a été important au niveau de la famille ça a été un prof de maths qui m'a tout simplement appris comment un parent pouvait travailler car souvent quand il commençait ses cours il disait ce qui s'était passé avec ses enfants, de telle sorte que je pouvais, grâce à ce prof, m'imaginer mes parents au travail, et je faisais le lien comme ça.
Un autre prof qui m'a beaucoup aidé c'est le prof de chimie car il m'a appris que pour trouver la bonne solution il faut bien poser le problème. Disons que je vais partir de là.
"Familles en tête" qui est la position du gouvernement doit être cadré aussi dans toute la recherche qui a été faite en politique familiale, toutes les représentations qui ont été faites là-dessus, plus toutes les explications du Conseil de la famille avant, après et non pas juste prendre ce que chacun des ministères doit faire comme étant et voici c'est ça qu'il y a à faire mais le replacer dans un cadre plus large. Mais je prendrais l'éducation et j'espère que personne ne va se sentir attaqué car c'est juste pour recadrer ça autrement. Par exemple, dans les documents, vous remarquerez que la famille est soit cliente, soit qu'elle est perçue comme une cible de services ou comme une cliente qui doit aider ou comme un contenu qu'on doit enseigner. Jamais ni dans la vidéo sur les familles et l'éducation, ni dans les activités en général, on ne présente la famille comme étant source de la réflexion qu'on doit faire en éducation. C'est-à-dire "' penser famille" qui veut dire penser aux familles ou penser à la famille.
"Penser famille", c'est penser et organiser de façon que ce qui se passe dans les milieux familiaux puisse permettre de se reconnaître dans les milieux sociaux. "Penser famille", ça veut d'abord dire penser comme une famille comme n'importe quelle famille penserait. En d'autres mots et ça on le trouve dans bien des documents, "Penser famille", ça veut dire penser de façon relationnelle et communautaire et non pas penser à la famille comme étant cible ou clientèle. C'est très différent.
Deuxième point lié au premier et on le voit dans la vidéo et dans beaucoup de documents du ministère et moi j'en ai ras-le-bol d'entendre ça: on parle de tous les changements qui se sont produits dans la vie familiale mais là si on recule de deux, trois ou même de quatorze siècles, on s'aperçoit que la famille passe son temps à changer. La famille comme une cellule de base de la société, comme toute cellule: elle se modifie. Elle est vivante, alors on dit la famille change alors notre clientèle change mais on oublie alors un grand bout qui est le "Penser et agir famille", dans le domaine qui nous préoccupe: L'éducation. Et moi j'ai peu vu dans les documents ou dans la vidéo comment le système d'éducation change et influence la famille.
On mentionnait des phrases tout à l'heure quand on disait: on déresponsabilise les parents, le rapport Parent d'ailleurs, c'était très ironique. Le rapport Parent déresponsabilisait les parents et comment le système d'éducation, la structure d'instruction publique a-t-elle aussi influencé ce qu'on décrit comme des changements dits familiaux? Ça va ensemble, il y a une interaction qu'il faut décrire pour ensuite voir les solutions: comment maintenant le système d'éducation, le système scolaire influence la vie familiale et non pas comment il doit s'adapter aux changements de la vie familiale. La famille va toujours changer sauf dans une chose: dans ses fonctions, la prise en charge des enfants, la responsabilité de base en éducation, etc. bien ou mal assumée, la protection des enfants peut être très mal assumée dans une famille où il y a de la violence mais n'empêche que c'est là qu'elle est faite. La fonction d'éducation de base est assumée là. Alors on va voir comment les familles changent. Je ne veux pas dénigrer les changements sociaux, ce n'est pas ça mon but. Je veux juste dire regardons comment le système d'éducation a changé. Il est interrelationnel avec les changements familiaux, il n'est pas à la remorque de, ni au service de, ni pour répondre aux besoins de. Une autre affaire dont j'ai ras-le-bol: c'est d'entendre qu'il faut répondre aux besoins de. Il y a des besoins oui, des familles, des enfants. Il y a des aspirations, des idéaux. Il y a bien d'autres choses que des besoins, en éducation surtout!
Troisièmement, par exemple quand on prend une des fonctions de la famille qui est majeure on va dire: les parents sont les premiers responsables de l'éducation. La réponse a toujours été la même et elle sera toujours la même, le noyau familial, je ne parle pas juste de papa, maman et les enfants, je parle du réseau au sens le plus large possible, du réseau du quotidien dans lequel on grandit de zéro jusqu'à quatre vingt deux ans (après, on arrête de grandir!). Les parents, par rapport à l'éducation des enfants et par rapport aussi aux grands parents, le système familial a la première responsabilité de l'éducation, on n'en sort pas.
Enseigner les rôles parentaux à l'école: ça ne marche pas, ça ne passe pas!. Les rôles sexuels, ça ne passe pas, la catéchèse: ça ne passe pas. Parler de la foi et de la religion. Avec quels mots les gars et les filles de 25-30 ans parlent?... avec les mots du petit catéchisme gris qu'ils n'ont jamais lu de leur vie. Où ils ont pris ça? dans la famille. Le rôle sexuel c'est pareil, on peut parler à l'école et avoir des pièces de théâtre sur les rôles des gars, des filles et les métiers, etc. J'essaie d'intégrer mes valeurs non sexistes même si je fais partie de la première génération mâle à essayer de le faire, je ne suis pas sur d'ailleurs que je suis la première mais là c'est encore une autre histoire...
Et puis là, ma fille m'a dit que dans la pièce de théâtre qu'elle a vue à l'école, elle a appris avec les personnages que les petites filles pouvaient aussi bien faire les mêmes affaires que les garçons. Rien que de la manière dont elle a formulé la phrase, il a fallu que je reprenne en main la fonction première de l'éducation et puis même si je mettais des heures à lui expliquer ce n'est pas comme ça qu'elle va apprendre mais c'est en nous voyant faire moi et sa mère, en nous voyant négocier, en me voyant regimber quand on se partage les tâches. Ce que je veux dire, c'est qu'on aura beau vouloir monter n'importe quel beau discours à l'école, ça ne passera pas...Je suis radical, je pourrais mettre les nuances après mais vous êtes capables de les mettre vous-mêmes.
Prenons-le au sérieux quand on dit les parents sont les premiers responsables de l'éducation. Ça veut dire qu'on va faire le contraire du rapport Parent, on va définir l'école comme un des services de la société. L'école est au service de cette fonction familiale-là et non pas l'inverse Alors, on peut rediscuter des aspects soulevés lors de la période de questions. Si je décide de rester à la maison le soir de la réunion de parents pour discuter avec mes enfants. Qui va décider que je suis un père qui se déresponsabilise, moi qui ai 24 années d'études et j'ai du mal à aider mes enfants à faire leurs devoirs!... Que personne ne vienne me dire que je me déresponsabilise! Il me semble que dans ma responsabilité, je ne me décharge pas sur les profs. Je reconnais votre compétence professionnelle. Le fameux métier de parent qui dans le fond ne s'enseignerait pas... on l'apprend en le faisant et on manque tous notre coup en même temps et puis quand on a fini on pense que comme grand-parent on pourrait encore éduquer! J'aimerais que le système scolaire se voit comme un support à notre fonction. Peu importe notre structure familiale comme plusieurs l'ont mentionné. Ce n'est pas à moi d'être à son service. N'importe quel comité d'école ça m'intéresse à cause de mes enfants et non pas à cause de l'école. S'asseoir avec son enfant qui fait ses devoirs et juste dire je suis là.. (référence au vidéo: le jeune qui sue sur ses devoirs de chimie!) "Je ne peux pas t'expliquer la chimie et ce n'est pas parce que je ne t'expliquerai pas la chimie que je ne suis pas un bon parent, et que je démissionne de mon rôle". Il faudrait faire le lien entre l'école et la famille: beaucoup scolarisés et pas le temps de faire la job de parents et peu scolarisés et beaucoup le temps pour faire la job. Encore que ma grand-mère elle n'avait pas de temps, elle avait quarante vaches, une couple de veaux et puis seize enfants! Elle était une femme au travail et ce n'est pas elle qui a assisté à beaucoup de réunions.
Autre idée, "Penser et agir famille" ça veut dire dans notre société de commencer à cesser de penser en terme de groupes d'âge et de commencer à penser en terme d'entités communautaires et sociales. La famille ce n'est pas des groupes d'âges. Quand on cible les enfants ou les adolescents par rapport à des apprentissages, on ne pense pas famille. Ça, ce n'est pas penser sous un modèle communautaire! L'expérience l'a assez démontré le ciblage par groupes d'âge, ça ne marche pas. J'ai donné une conférence dans une école et la condition que j'ai posée: c'est que les adolescents soient là et que les parents pourraient être là, à condition qu'au moins un de leurs adolescents soit là. J'en ai profité pour montrer aux adolescents comment il fallait qu'ils soient patients dans l'éducation de leurs parents. Finalement peu importe le contenu que je livrais car le message le plus gros a été passé par l'invitation.
Quand on pense maintenant à la formation des intervenants scolaires, au lieu de les former aux nouvelles réalités de la famille, il faudrait les aider eux aussi parce que ce sont des parents pour la plupart, mais ce sont aussi des professionnels. Il faut les aider à développer une capacité critique par rapport aux messages véhiculés dans notre société, par rapport à la famille, au couple, etc. Ou bien est-ce qu'eux aussi vont être une simple courroie de transmission des modes. On a eu la génération Passe-Partout et les éducateurs professionnels étaient une courroie de transmission. C'est-à-dire tout le monde était les amis de tout le monde. Bonjour les amis: plus de hiérarchie sociale, mais on commence à voir, ceux qui travaillent avec les familles poquées, que quelquefois, il suffit de replacer la hiérarchie pour régler des problèmes énormes. Ce qui veut dire de remettre les parents dans leur rôle de parents et les enfants dans leur rôle d'enfants. Comment les intervenants scolaires, s'ils veulent développer la politique familiale pour eux-mêmes dans leur fonction, peuvent développer une capacité critique par rapport aux modes dans leur travail?
Autre chose, si on veut faire une analyse du système scolaire, du système d'éducation dans le prochain plan d'ici 1992-1995, on serait capable de voir qu'est-ce que ce système scolaire, ce processus, véhicule par lui-même comme valeurs, attitudes et objectifs sociaux qui influencent la famille. Est-ce qu'on veut encore passer par exemple le modèle de performances? Ça va influencer la famille. On nous disait: mesdames, messieurs, la course est à l'excellence et on a couru et on court encore! Est-ce que c'est encore ça qu'on veut? Là, je pense qu'une structure sociale comme l'école a à repenser ses valeurs. Pas les valeurs dans le discours mais les valeurs dans la structure elle-même, dans le processus scolaire. Les valeurs d'argent par exemple, est-ce qu'on va continuer des débats par rapport aux services de garde dans ce secteur par exemple: pour moi ce qui est important c'est qu'il y ait la variété pour que les familles aient le choix et évidemment pour qu'il y ait variété, il faut qu'on s'organise partout. Mais arrêtons de penser que le service de garde en milieu scolaire est le service de garde.
Est-ce qu'on peut commencer à penser en tant que société au sein de l'organisme social qui s'appelle l'école? Et qu'est-ce que cette école véhicule? Par exemple, au sujet de la violence, nous sommes la première génération à se demander qu'est-ce qu'on va faire avec nos enfants quand on a envie de leur donner une claque. Il y a 30 ans: la claque était un principe pédagogique de base!... On a à peine l'espace d'une génération pour se revirer de bord comme adulte responsable d'enfants (parents, professeurs, éducateurs), à se dire on ne peut pas être violents en paroles et en gestes et qu'est-ce qu'on va faire à la place? Moi, je comprends alors que si un système social comme l'école pose la question, il va poser la question non pas d'un point de vue externe en disant: c'est donc effrayant la violence mais il va se demander comment on génère encore de la violence en tant que système scolaire. Que fait un professeur qui en a ras-le-bol d'un ou d'une enfant tannant? Peut-il répliquer dans un autre langage que celui de la violence institutionnelle? Actuellement, ce qu'on fait, et c'est dommage, on augmente la liste d'attente à la Direction de Protection de la Jeunesse et la file d'attente dans les familles d'accueil..., remarquez que nous, les travailleurs sociaux, ça fait notre affaire, le travail ne nous manque pas!