![]() |
Le Regroupement inter-organismes pour une politique familiale au Québec |
|
Pensons famille |
Volume 2, numéro 21, juin 1991 |
|
Monsieur Jacques Lizée
Secrétaire général
Fédération des unions de Familles
Risques et défis de la collaboration inter-organismes
Il nous fait plaisir de reproduire l'allocution prononcée par monsieur Jacques Lizée à l'ouverture du 1er congrès provincial des maisons de la famille, le 29 avril dernier. Monsieur Lizée dans son exposé portant sur les "Risques et défis de la collaboration inter-organismes", parle des différentes solidarités à l'interne de la famille et à l'extérieur de la famille.
Les risques et les défis de la collaboration inter-organismes ont une prémisse de première importance: la solidarité. Sans elle, l'action des organismes familiaux est vaine. Elle ne peut se limiter à un exercice technique qui consisterait à mettre ensemble des services et des actions. C'est davantage une action concertée de solidarité humaine entre des personnes concernées par une cause commune, qui peut générer véritablement la qualité de vie recherchée.
Le dictionnaire nous en donne plusieurs définitions. J'ai retenu celle qui faisait le mieux mon affaire tenant compte de mes propos d'aujourd'hui. La solidarité c'est un sentiment qui pousse les personnes à s'accorder une aide mutuelle. Nous sommes donc loin de l'époque des tricots des dames patronnesse reconnus à la messe le dimanche. De son côté, le verbe solidariser dit: s'unir par des actes de solidarité. L'action familiale en est un d'une grande importance
Elle fait partie de nos us et coutumes: à titre d'exemple, pensons aux corvées, de jadis, à la campagne qui permettaient en un rien de temps de rebâtir une grange suite à un incendie; pensons aussi au rôle important qu'ont joué les sages-femmes dans les naissances des enfants.
En même temps, force nous est de constater que les familiaux vivent cette réalité à l'intérieur d'un grand paradoxe: Nous sommes dans une société où des valeurs d'individualisme sont prônées alors que la solidarité fait appel à des valeurs d'entraide et des valeurs d'humanisme.
Il y a la solidarité apportée par le désir du prolongement de la vie: donner naissance à un enfant. C'est un acte de vie par la vie. N'est-ce pas là le sens premier et le plus profond de la solidarité. C'est l'espérance et la foi en la vie.
Il y a aussi la nécessaire solidarité dans le couple: solidarité qui s'exprime à travers un projet familial où les rôles dans la famille et le partage des tâches sont concernés. Force nous est de constater aussi que les bouleversements actuels de la vie moderne rendent difficiles ce quotidien de la vie du couple. Sans l'amour et un respect du cheminement des personnes, la solidarité dans le couple ne peut s'exprimer véritablement.
Il y a aussi, la solidarité familiale: plusieurs écrits sur la famille présentent une définition autour des points suivants: "le groupe parent(s)-enfant(s) uni par des liens multiples et variés pour se soutenir réciproquement au cours d'une vie et favoriser à leur source le développement des personnes et des sociétés". Ces éléments de définition illustrent bien la dynamique de solidarité générée dans la famille. C'est tout un contrat.
Il y a la solidarité dans le quartier, dans la paroisse et dans la ville. Aménagement d'un parc, la sécurité dans le quartier, parents-secours, la maison de la famille sont des exemples qui viennent soutenir le tissu social. Il y a aussi la solidarité nationale et internationale: aide humanitaire lors d'un sinistre et des projets dans les pays en développement.
Ces niveaux de solidarité sont multiples et ont en commun le mieux-être des personnes et la qualité de vie.
La solidarité s'exerce aussi dans un contexte donné.
Il y a des situations qui intensifient la solidarité et d'autres qui la réduisent. Par exemple, dans des situations de crise: les années d'après guerre ont été très intenses au niveau de la solidarité. Sur une petite échelle, un problème de transport en commun génère de la solidarité alors qu'une situation d'abondance en diminue son intensité.
Au fil des ans, dans nos sociétés occidentales, la solidarité n'a pas toujours été le fait de la spontanéité ou de la générosité naturelle. Nous nous sommes dotés d'une solidarité sociale. Nous nous sommes dotés graduellement d'un régime social qui consiste entre autres à percevoir des impôts et des taxes et à effectuer par la suite une redistribution sous la forme de prestations et de services.
Mais attention, dans une solidarité organisée, nous avons pris pour acquis, à titre d'exemples, que les naissances se passent maintenant en milieu hospitalier et on a oubliée que l'accueil à l'enfant et aux nouveaux parents demeurait important. L'acte de naissance a été médicalisé et on oublie l'impact sur les personnes. Ailleurs, on a pris pour acquis que pour favoriser le maintien à domicile quelqu'un passerait faire le petit ménage et un repas mais on a oublié que l'écoute, l'affection, l'amitié ne seraient pas automatiquement assurée. Le choix du mot "maintien" à domicile sous-entend quelque part, une démarche pour reporter l'institution. Récemment dans un colloque organisé par la Fédération des CLSC on a retenu le terme "soutien à domicile" au lieu de "maintien". Voilà une notion davantage centrée sur la personne qui a besoin d'un support. Il ne s'agit pas ici de faire de la sémantique mais plutôt de constater que derrière les mots il y a nécessairement des approches qui sont privilégiées.
Avec la venue d'une approche interventionniste de l'État, et que nous avons d'ailleurs voulue, dans la mise sur pied de services qui traditionnellement étaient assumés par la communauté, on a oublié qu'il y avait des dimensions dans les services qui ne pourraient jamais être prises en charge par un service institutionnel. D'ailleurs, très rapidement on a parlé du besoin d'humanisation des services. Comment peut-on imaginer qu'un service qui s'adresse à des humains puisse être désincarné d'humanisation! On a scindé le service de l'approche elle-même.
La solidarité c'est aussi une complémentarité entre les divers intervenants spécialisés et le communautaire. Un rapport bilan sur le maintien à domicile dans les CLSC démontre que c'est l'action conjuguée "action communautaire" et " services à domicile" qui semble le plus jouer sur la variable hébergement des personnes âgées. Les deux niveaux d'actions sont nécessaires pour une plus grande efficacité.
Comment se fait-il que nous en soyons venus à créer des Maisons de parents et de la famille? Les CLSC n'ont-ils pas été créés pour répondre localement aux services communautaires comme l'indique leur nom. Je sais que plusieurs intervenants et intervenantes de CLSC n'ont jamais cessés de réclamer des postes enfance-famille, mais souvent en vain. Je sais aussi qu'en même temps, la prévention n'est pas en tête de liste dans le développement des services. Les urgences toujours les urgences. On a un peu trop le nez rivé à la vitre. La création des Maisons et la prolifération des organismes communautaires et familiaux tels les Barbaparents, les Parents-anonymes, les entraide-gardiennage, les soupapes, les parentèles, les bambineries, les parenti..par-ci et les famili..par-là sont la démonstration que le développement des services est en train de s'organiser à l'extérieur de nos institutions. Ou encore serait-ce l'évidence que le dialogue organisé entre les professionnels et les aidants naturels se réalise plus facilement à partir des organismes communautaires qu'à partir des structures officielles: 11 serait plus facile d'intégrer des professionnels à des services bénévoles que l'inverse. Les Maisons de la famille en sont un exemple frappant. Le beau rêve du lendemain de la révolution tranquille de la fin des années soixante à l'effet que le domaine communautaire trouverait sa place dans le réseau formel est-il en train de s'écrouler? Rappelons nous qu'à cette époque il y avait le développement des maisons du citoyen et des maisons de quartier. Un grand nombre de promoteurs et promotrices de ces maisons sont ensuite devenues des membres de comité d'implantation des CLSC voyant dans ces futures structures un développement organisé du secteur communautaire et familial.
C'est à cette même période que les Unions de familles ont quitté le champ des rencontres prénatales, qu'elles avaient créées, voyant que les CLSC prenaient le relais. Mais, lorsqu'on constate qu'actuellement ces rencontres sont offertes en priorité à des clientèles à risques, futurs bébés de petits poids et mères célibataires (à qui, tous reconnaissent l'importance d'un soutien) on ne peut cependant faire autrement que de s'inquiéter de cette orientation.
On nous dit que cette situation se passe seulement lorsqu'on est assuré qu'un organisme du milieu est en mesure d'organiser des rencontres pour les autres futurs parents. Une fois de plus, c'est à côté du système qu'il faudra réorganiser ce qui existe déjà.
N'ayez crainte, je ne m'éloigne pas de mon sujet de la solidarité. En effet, le modèle initial des rencontres prénatales prévoyait qu'entre nouveaux parents et futurs parents il se développe des liens de solidarité et d'accompagnement. Et qui plus est, que des parents qui bénéficiaient de telles rencontres apportent à leur tour leur concours à la série de rencontres suivantes: on n'offrait pas de venir consommer un service, on venait offrir de partager une préparation à la naissance et la découverte de liens entre nouvelles familles.
Je ne m'éloigne pas non plus de mon sujet premier lorsque je développe sur ce cas particulier, alors qu'il me permet d'illustrer que l'équipe qui réalisait ces rencontres était composée de professionnels et de parents et que les deux parties étaient reconnues comme essentielles au bon fonctionnement du service.
Le chercheur "Litwak" (1985) dans une étude sur le partage des rôles entre les réseaux d'aidants naturels et les services formels dit "un des problèmes cruciaux est d'assurer la coexistence heureuse de ces deux mondes malgré leurs caractéristiques fondamentalement différentes, motivation basée sur l'affection versus l'incitation économique, connaissances non spécialisées versus connaissances techniques".
On aura beau vouloir instaurer la plus belle des politiques familiales, basée sur les plus beaux principes, si on oublie la place que les familles elles-mêmes doivent jouer à l'intérieur on n'y arrivera jamais. Il y a une dimension humaine de solidarité à laquelle on n'échappe pas si on veut véritablement avoir un impact positif. L'État peut bien faire des belles routes, des beaux ponts et de belles centrales électriques sans les familles, mais il ne pourra jamais faire de véritables services de santé, sociaux et familiaux sans l'interaction des familles elles-mêmes.
Et là, je ne vise pas seulement l'État qui a un rôle capital à jouer en ce domaine et qui depuis quelques années a affiché ses couleurs. Je pense à la société en général qui doit développer de nouveaux réflexes de partenariat avec les familles. Cette nécessité concerne le monde du travail qui doit tenir compte de la conciliation travail-famille, l'organisation du travail doit être solidaire de ses travailleurs et travailleuses parents. Il y a aussi le monde municipal qui doit offrir une qualité de vie pour les familles et avec elles. C'est d'ailleurs le niveau de gouvernement où l'interaction "gouvernement-familles" est le plus palpable et où les familles touchent du doigt le résultat de leur implication. Il y a aussi le monde religieux qui, par exemple, au delà du sacrement du baptême doit penser à la solidarité humaine entre les nouveaux parents, l'acte sacramentel doit venir couronner la solidarité humaine développée préalablement. Je pense aussi au monde économique qui, à l'instar d'Alphonse Desjardins, se doit de penser à la solidarité envers les plus démunis, au monde de l'éducation qui dans la formation des intervenants-es doit tenir compte de la participation active des familles elles-mêmes et du secteur communautaire et repenser ses méthodes d'intervention: Dans tous les domaines, les intervenants, médecin, travailleur social, psychologue, éducateur, etc... doivent être formés à une démarche qui fait appel aux familles. Je pense enfin, aux familles elles-mêmes qui ont à réfléchir sur leur propre niveau de solidarité dans leur famille immédiate et avec les familles de leur entourage. Nous avons tous et toutes à nous départir du réflexe de "la demande sans investissement personnel". Cependant, à l'inverse, ceci ne doit surtout pas signifier un désengagement de l'État et du milieu. Il faut redéfinir globalement et ensemble la manière interactive de penser le développement des services.
Je ne peux passer sous silence le rôle important que les femmes ont joué et jouent encore dans la solidarité des familles: s'occuper des aînés, des personnes handicapées, des enfants en santé et malades, des rencontres familiales. Dans notre société en changement, on observe que beaucoup d'entre elles, ont décidé, par choix ou par nécessité, de partager leur disponibilité de temps entre le travail à l'extérieur, leur vie familiale, leurs activités personnelles et leur engagement communautaire.
Comment ne pas comprendre que nos compagnes aient de telles aspirations. Et pourtant, on ne doit pas le comprendre tant que ça. Mon affirmation vient du fait que la lenteur des changements en cette matière démontre que dans le quotidien ça dérange beaucoup et la théorie est vite oubliée.
Ce contexte en mutation a certes une incidence sur l'expression même de la solidarité familiale. J'ajouterais même que c'est un euphémisme que de parler de la solidarité familiale alors qu'on devrait davantage parler de la solidarité dans la famille assurée par la femme. Les exemples en matière de soutien aux aînés où les études démontrent qu'il y a un fils pour quatre ou cinq filles qui soutiennent un parent et la présence à un enfant malade par un parent travailleur assumée presque exclusivement par les mères, illustrent bien cette réalité.
De plus, dans un contexte ou la disponibilité des personnes et des parents a ses limites, il se développe une solidarité thématique. On observe de plus en plus dans le mouvement associatif, que les familles solidarisent à partir d'un thème spécifique. On n'appartient plus à un organisme familial pour la cause globale mais on y adhère surtout pour un secteur ou une activité spécifiques qui retiennent notre attention dans notre quotidien. Exemple, je participe à l'Union des familles pour son service de gardien-gardiennes alors que les cours sur les relations parents-enfants ne retiennent pas nécessairement mon attention et réciproquement.
Avons-nous pensé un seul instant comment il peut devenir difficile voire même impossible à un parent déjà impliqué dans un service, de s'engager à d'autres niveaux et dans des secteurs différents. Un même parent peut être interpellé à la fois à la garderie, au comité d'école, dans des rencontres entre-parents; parce qu'il développe une certaine expertise on lui demande de s'engager au niveau régional ensuite au niveau national. Certains sont même sollicités pour le niveau international. C'est tout un défi à relever! N'oublions jamais que les parents ont des limites dans cette belle aventure de la solidarité, pourtant nécessaire à leur propre évolution.
À l'aube du 2ième millénaire, le défi d'une société enfants et parents admis tout comme le défi majeur de l'environnement sont impossibles à réaliser sans la solidarité. Nous tous et toutes ici, le savons, mais nous devons le partager avec d'autres. C'est ce que Brel appelait "le rêve de l'inaccessible étoile". Cherchons ensemble dans la solidarité et regardons dans la même direction.