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Le Regroupement inter-organismes pour une politique familiale au Québec |
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Pensons famille |
Volume 2, numéro 21, juin 1991 |
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Monsieur Jean-Claude Tardif
Conseiller à la recherche
Centrale de l'enseignement du Québec
Le décrochage scolaire et son contexte
La communication qu'on m'a demandée n'est pas reliée directement au thème de la journée c'est-à-dire "La politique familiale et l'éducation". Mais on a pris soin de me prévenir que l'on s'attendait à ce que je situe le problème du décrochage scolaire au sein de la collectivité québécoise, dans le contexte des années quatre-vingt-dix. Voilà pourquoi l'analyse pourra vous apparaître un peu plus théorique. Mais elle n'en traduit pas moins, pour la Centrale de l'enseignement du Québec (CEQ) que je représente ici aujourd'hui, une préoccupation concrète et immédiate.
Comment une société, son gouvernement, ses mouvements sociaux peuvent-ils tolérer plus longtemps que 38% des jeunes quittent l'école secondaire sans avoir un diplôme en main? Tôt ou tard celles-ci et ceux-ci sont condamnés au travail précaire, au chômage et à l'assistance sociale.
Dans une société industrielle avancée ou la connaissance, la science et la technologie sont indispensables au développement économique, industriel et social, assurer la réussite scolaire de la partie la plus large possible de la population devrait être l'objectif des gouvernements et de la société.
Au moment où l'on se prépare à redéfinir l'avenir constitutionnel et la place du Québec dans un monde où le capital s'internationalise et où la concurrence devient de plus en plus féroce, dans un monde où les conditions de travail les plus pénibles et les plus désavantageuses font pression sur les nôtres, la formation générale et professionnelle pour toutes et tous devrait être un objectif premier. En effet, le défi que la concurrence internationale pose aux pays où les conditions de travail sont plus avantageuses, c'est d'opposer à une main d'oeuvre mal formée, mal payée et souvent mal nourrie, une main-d'oeuvre bien formée, bien payée et plus productive. Mais les travailleuses et travailleurs de tous les pays doivent relever ce défi qui les oppose les uns aux autres; partout ils doivent réclamer une meilleure formation et des conditions de travail acceptables, sans quoi s'imposera le modèle d'une main-d'oeuvre mal formée, mal nourrie, mal payée.
Enfin, dans un monde où la démocratie est chaque jour menacée, où la violence, l'intolérance, le racisme, la loi du plus fort demeurent monnaie courante, l'éducation pour toutes et tous est le seul rempart durable contre la bêtise, la dictature et l'exploitation.
Et pourtant depuis trente ans, au Québec, jamais l'éducation publique n'a été aussi menacée. De toutes parts, on interpelle l'école publique, on la remet en question au nom de la lutte au déficit, on sabre dans les budgets d'éducation publique et d'un même souffle, au nom de la libre entreprise, on augmente ceux de l'école privée. On dévalorise l'école publique et on encense l'école privée. Et pourtant...
Il vaut la peine de se rappeler ce qu'était l'éducation lorsque l'État en était quasi absent! C'était un système élitiste, où l'enseignement secondaire était réservé à une minorité de privilégiés capables d'en assumer les coûts; la société québécoise affichait alors un retard considérable sur les autres sociétés industrialisées. Le statut et les conditions de travail des enseignantes et enseignants reflétaient le peu de cas que l'on faisait de l'école et même témoignaient de la méfiance que l'on en avait. La boutade de Duplessis: "L'instruction, c'est comme la boisson, y en a qui portent pas ça", met en relief l'option d'une majorité de Québécoises et Québécois ou, à tout le moins, de l'élite québécoise d'alors, de réserver l'instruction publique à celles et ceux qui portaient ça. Surtout ceux, compte tenu que les filles, destinées au rôle de mère et d'épouse, ne devaient pas être trop instruites.
La révolution tranquille a amorcé la transformation complète de l'école et de la société québécoise: création d'écoles et de collèges publics dans toutes les régions; gratuité, polyvalence, laïcisation du système scolaire; accès généralisé de l'éducation collégiale et universitaire aux filles; promotion de l'enseignement des sciences et techniques; ouverture de l'école aux jeunes des milieux pauvres, aux jeunes en difficulté, aux personnes handicapées et, depuis la loi 101, aux immigrantes et immigrants. Ces derniers, au lieu de rejoindre de façon presque automatique la minorité anglophone, s'intégreront très majoritairement au système scolaire francophone.
Aujourd'hui, que l'on soit riche ou pauvre, de la ville ou de la campagne, d'une région centrale ou périphérique; que l'on soit fille ou garçon, jeune ou moins jeune, l'école et le collège nous sont ouverts. L'école publique est l'école de tout le monde.
C'est grâce au développement de l'école publique que la société québécoise est devenue en vingt ans une société industrielle moderne et développée. L'école publique a contribué à nous construire comme collectivité et même comme peuple, puisque c'est grâce à elle que la population québécoise a acquis les connaissances nécessaires à l'exercice de la vie démocratique. Et c'est aussi grâce au personnel de l'éducation que la société québécoise a franchi ce pas de géant, au personnel que l'on a formé...qui s'est formé en vingt ans, le soir, l'été, les fins de semaine et qui n'en finissait plus de courir après le bon diplôme, la bonne formation.
Évidemment, tous les objectifs n'ont pas été atteints en trente ans et les défis à relever demeurent nombreux:
° la démocratisation de l'enseignement n'est pas véritablement acquise puisque, si les jeunes des milieux pauvres peuvent maintenant fréquenter l'école, ils n'ont pas vraiment des chances égales d'en tirer les mêmes bénéfices que les élèves des milieux aisés;
° malgré la fréquentation scolaire obligatoire, l'analphabétisme persiste de façon alarmante. On parle de 30% de personnes analphabètes de base ou fonctionnelles;
° si les filles ont rejoint les garçons quant à la fréquentation scolaire, elles s'orientent encore très majoritairement vers des métiers traditionnellement féminins;
° malgré des gains appréciables, les francophones ont encore du chemin à parcourir pour atteindre le même taux de scolarisation que les anglophones;
° les échecs et les abandons scolaires sont très importants et ce, à tous les ordres d'enseignement: mentionnons particulièrement que près de 40% des jeunes quittent le secondaire sans avoir leur diplôme en poche;
° les services d'éducation des adultes sont incapables de récupérer tous ces élèves qui échouent ou abandonnent et ce ne sont pas les coupures récemment annoncées qui les y aideront;
° enfin, les services à la petite enfance sont beaucoup moins développés que dans d'autres pays, particulièrement en Europe, et les politiques actuelles du gouvernement favorisent le développement accru des garderies à but lucratif.
Ce qui doit nous inquiéter, ce n'est pas que nous n'ayons pas, en moins de trente ans, réussi à relever tous les défis que la démocratisation de l'enseignement nous posait! Il est déjà étonnant que nous ayons fait si vite et si bien!
Ce qui doit nous inquiéter, c'est que les politiques gouvernementales, loin de corriger les imperfections de la Réforme Parent, les aggravent et même remettent en question les acquis si durement gagnés.
En 1978, dix-huit ans après le début de la Réforme, on comptait 28% d'élèves qui quittaient l'école sans avoir leur diplôme de secondaire V. On en compte actuellement 40%. Que s'est-il passé?
Sans avoir l'air d'y toucher, sans débat démocratique, sans même que plusieurs en aient réellement conscience, le Québec a entamé, depuis le début des années 1980, un virage profond qui s'appuie sur l'idéologie néo-libérale: responsabilité individuelle, libre entreprise, concurrence entre les institutions et réorientation du rôle de l'État.
Comment cela est-il possible? Le processus est feutré! D'une part, les choix se font à la pièce, d'autre part, le discours humaniste, qui sous-tendait les choix des années 1960 et le discours néo-libéral qui remet ces choix en question, cheminent en se tenant par la main, comme frère et soeur.
Sur la pointe des pieds, soi-disant à son corps défendant, sous la pression de contraintes économiques inéluctables, notre gouvernement exalte l'humanisme, mais choisit le néolibéralisme. L'honneur est sauf, la bonne conscience aussi et la population n'y voit que du feu. On a quand même relégué aux oubliettes nos idéaux de justice sociale et nos politiques de démocratisation.
Les pratiques dominantes et le discours qui les inspire s'élaborent maintenant autour des concepts d'efficacité de marché, de compétitivité, "d'excellence", de resserrement des contrôles et examens et de réduction des dépenses de l'État. La promotion de l'individu a remplacé la promotion du collectif et la concurrence a bousculé l'égalité des chances. Les seuils de réussite s'élèvent, les examens se multiplient, les échecs et les abandons aussi. Les ressources de soutien aux élèves qui rencontrent des difficultés sont réduites, quand elles ne sont pas carrément détournées des plus démunis vers les plus " doués ". On intègre, sans le soutien nécessaire, les enfants en difficulté et les enfants handicapés aux classes ordinaires et, d'un même souffle on instaure dans plusieurs milieux des programmes spéciaux pour enfants dits "doués'', car performances scolaires obligent: ces jeunes doivent, paraît-il, jouir de programmes spéciaux hors classe commune, pour pouvoir faire fructifier leur intelligence plutôt que de participer à des activités d'enrichissement réalisées dans la classe. La boucle est bouclée, la nouvelle "égalité des chances" ne vise plus l'instauration de mesures spécifiques pour les défavorisés, elle accentue les inégalités en favorisant celles et ceux qui le sont déjà par leur milieu socioculturel d'origine.
Le Québec de la révolution tranquille avait fait le choix d'un secteur public d'éducation. Tout en octroyant aux institutions privées déjà existantes des subventions beaucoup plus généreuses que les autres provinces canadiennes, on limitait la croissance du secteur privé par un moratoire. Les années 1980 ont vu la levée de ce moratoire et l'augmentation du nombre d'institutions privées subventionnées.
Du côté de la formation professionnelle, on assiste à un déclin majeur des effectifs au secondaire, qui ne peut être imputable qu'à la seule dénatalité. Des 100 000 élèves que comptait le réseau professionnel en 1976, il n'en restait plus que 27 000 en 1988. Parallèlement au déclin des effectifs, on constate une volonté politique de soumettre les horizons de la formation professionnelle aux besoins à court terme des entreprises.
Ici aussi, l'option politique de privatisation est manifeste et ce, tant au niveau fédéral que provincial. Pendant que la réforme de l'assurance-chômage détourne une partie des fonds de ce programme vers les programmes de formation sur mesure dispensés par le secteur privé, le ministre du Travail, de la Main-d'oeuvre et de la Formation professionnelle, André Bourbeau, invite les entreprises à considérer la formation professionnelle comme une industrie rentable et à investir dans ce secteur.
"Nous allons de plus en plus nous tourner vers l'entreprise privée. Il faut que les entreprises réalisent que c'est non seulement important de faire de la formation mais aussi rentable. La formation doit être considérée comme un centre de profit au même titre que le marketing... Les 350 millions dégagés par le régime d'assurance-chômage vont venir au Québec principalement par le canal des entreprises." (Le Devoir, 5 février 1990)
Du côté des collèges et des universités, la mode n'est pas non plus à favoriser l'égalité des chances. On a réduit les subventions à un point tel que ces institutions subissent un étouffement déplorable pour la qualité de l'enseignement. Pour pallier ce sous-financement, on permet le dégel des frais de scolarité. Voilà une mesure qui n'aidera pas à la démocratisation.
L'éducation des adultes donnait, à une fraction de celles et ceux qui avaient raté le premier bateau, une seconde chance! On nous annonce des coupures substantielles dans ce secteur. Après avoir investi quelques millions durant l'année internationale de l'alphabétisation, ce qui a permis d'identifier l'ampleur de l'analphabétisme au Canada et au Québec, on sabre dans les moyens déjà insuffisants pour réduire ce phénomène intolérable dans une société industrielle avancée.
Il est évident que l'État accomplit un virage, qu'il n'accorde plus la priorité à l'éducation et encore moins au système public d'éducation. Loin de se féliciter du chemin parcouru en si peu de temps, on insiste sur ce que le secteur public n'a pas accompli et on conclut à son incapacité à le faire.
Parallèlement, on assiste à la dévalorisation de la profession enseignante, la même que cette constatée dans la plupart des pays industrialisés. On tient les enseignantes et enseignants responsables des lacunes de l'école; on les accuse d'être mal formés, revendicateurs et souvent inefficaces. On réduit les mesures de soutien et on multiple les contrôles, examens et évaluations de toutes sortes. Comme si le contrôle constituait une panacée en lui-même.
Il est évident que dans une société où l'obtention du diplôme secondaire constitue la clé pour l'obtention d'un emploi, personne ne peut tolérer un taux d'échecs et d'abandons de 40%. Il est évident aussi que le personnel de l'éducation ne peut vivre heureux et détendu avec un pareil bilan lié en grande partie à des facteurs qu'il ne contrôle pas tels, l'appauvrissement d'une partie croissante de la population avec son cortège de misères (faim, violence, abus sexuels, drogue, etc.); l'incapacité des familles à assumer leur rôle auprès des enfants, l'augmentation de la clientèle ethnique sans support adéquat: l'intégration des élèves handicapés ou en difficulté sans ressources appropriées et suffisantes et bien d'autres encore. Le lien entre la réussite scolaire et l'origine sociale n'est plus à faire; en 1986, Statistique Canada indiquait que le taux de décrochage scolaire des enfants en milieu pauvre était 2.2 fois plus élevé que chez les autres jeunes.
Mais les facteurs externes à l'école ne sont peut-être pas les seuls responsables de la situation actuelle. Certaines pratiques pédagogiques et organisationnelles doivent également être interrogées.
Le personnel de l'éducation ne pourra supporter longtemps le poids d'un tel fardeau qu'il paie au prix fort: critiques de toutes sortes, perte de prestige social, conditions de travail de plus en plus dévalorisantes et, ce qui est plus grave encore, impression d'impuissance, d'incapacité de faire face à la situation. Soulignons en passant, que plus de 40% des congés de maladie de longue durée du personnel de l'éducation sont liés à des maladies nerveuses.
Il est évident aussi qu'un gouvernement responsable ne peut supporter longtemps le poids politique d'un tel bilan. Ou bien il cherche à camoufler une telle réalité ou bien il se doit de corriger la situation en injectant les ressources nécessaires à cet effet. Le choix de notre gouvernement ne semble pas privilégier cette dernière branche de l'alternative, puisqu'on annonce des coupures supplémentaires.
Il est bon de se rappeler qu'il n'y a pas de solution unique au problème du décrochage scolaire. Il faut se garder de s'engager dans des voies d'évitement qui sont périodiquement présentées comme des "remèdes miracles". Augmenter simplement le temps de présence des élèves, par exemple, ou introduire partout l'étude après la classe sont des avenues qui, bien que paraissant intéressantes en elles-mêmes, ne peuvent à elles seules améliorer les chances de réussite scolaire de tous les élèves. Agir ainsi, ce serait, encore une fois, faire preuve d'une vision réductrice des enjeux qui confrontent l'école.
Mais nous croyons qu'il y a suffisamment de projets novateurs qui ont été tentés et qui ont fait leur preuve - l'école Marie-Anne à Montréal ou l'école Boudrau à Québec, en sont de beaux exemples, pour qu'il ne faille pas réinventer le monde. C'est une volonté politique qu'il nous faut et un consensus quant à un projet de société où l'humain primerait sur l'argent et les biens matériels. Ce n'est pas demain la veille mais c'est avec l'apport des forces vives de la société et des regroupements comme le vôtre que tous les espoirs sont permis.