Le Regroupement inter-organismes
pour une politique familiale au Québec
 

Pensons famille     

Volume 3, numéro 22, octobre1991

Monsieur Richard Langlois
Conseiller à la recherche Central de l'enseignement du Québec

S'appauvrir dans un pays riche...

Le fossé s'élargit entre les riches et les pauvres au Québec. La montée du travail précaire, la persistance d'un sous-emploi massif et l'érosion du salaire minimum ainsi que de plusieurs mesures sociales représentent quelques-uns des facteurs qui créent les conditions propices à l'appauvrissement d'une part grandissante de la population. *

Mon intervention partira d'une question d'actualité dont on a beaucoup entendu parler au cours des derniers mois. C'est la question de la pauvreté des enfants. J'essayerai de situer cette question dans un cadre un peu plus large.

Donc, dans mon exposé, il y a trois temps:

1. Quelques constats: on a tous été sensibilisés au caractère dramatique de cette situation de la pauvreté des enfants ou de la population en général.

2. Est-ce possible dans une société comme la notre en 1991, de réussir à lutter contre la pauvreté?

3. La question du marché de l'emploi.

Au niveau des constats:

On peut effectuer quelques rappels pour montrer un peu l'ampleur du phénomène auquel nous sommes confrontés. Il y a au moins un enfant sur six qui vit dans la pauvreté, cela signifie qu'il y a un million d'enfants au Canada et trois (3) à quatre (4) cent mille au Québec qui vivent dans la pauvreté.

Des données récentes de Statistique Canada font aussi ressortir que les riches continuent de s'enrichir aux dépens de la classe moyenne et que l'endettement des familles atteint un niveau sans précédent. Après la "Semaine du petit déjeuner", qui a soulevé l'indignation générale, il est certes permis de se demander où nous mènera cette paupérisation galopante.

Évidemment les conséquences de cette pauvreté sont multiples en terme de santé, d'éducation, de mortalité infantile et comme tous les problèmes dont les conséquences néfastes sont associées à cette situation de dénuement. Et toutes ces conséquences se traduisent par des coûts sociaux et économiques assez faramineux et aussi des coûts humains.

D'autant plus que nos gouvernements ont continué, au cours des derniers mois, à faire preuve d'une insensibilité chronique face à la détérioration de la conjoncture sociale. Les récents budgets restrictifs, la stratégie du "pelletage de déficits" et l'entrée en vigueur de la TPS et la TVQ - taxes régressives - témoignent de cette indifférence.

Il y a des comités sénatoriaux permanents des affaires sociales qui, l'an passé avait souligné dans une étude qu'au cours des 20 prochaines années, il y aurait 180,000 à 200,000 enfants qui abandonneraient l'école en raison de la pauvreté. On a aussi produit une estimation au coût économique associé à ce phénomène, et on considérait que cela coûterait au dessus de 600, 000.$ en assurance chômage supplémentaire, 700,000.$ supplémentaire en aide sociale, 4,8 milliards en recette fiscale et au moins 28 millions de perte en terme de production nationale. Ces chiffres-là sont tout à fait démesurés.

Ma perception du problème de la pauvreté des enfants, malgré tout ce qu'on en dit, c'est en quelque sorte un faux problème. C'est un phénomène que l'on ne peut pas dissocier du reste; on met beaucoup le focus là-dessus par les temps qui cours, comme si c'était plus tolérable que des adultes au lieu des enfants vivent dans la pauvreté.

La pauvreté des enfants, c'est un corollaire à la question de l'appauvrissement chez les adultes, chez les familles et cela nous amène à dire que si l'on veut lutter contre la pauvreté chez les jeunes et chez les enfants, l'on ne peut pas que prendre des mesures du type de programme de nutrition dans les écoles. Dans ce type de programme ce sont les mesures palliatives qui visent à s'attaquer aux conséquences et non aux causes. Je suis d'accord qu'il y ait des mesures semblables, c'est nécessaire, mais ce n'est pas suffisant.

Si on veut faire quelque chose de concret, il faut absolument s'attaquer à la question de l'appauvrissement des familles, des ménages, des parents, des adultes qui ont la charge des enfants.

La pauvreté, loin de régresser, gagne du terrain un peu partout autour de nous et a commencé à semer l'émoi dans l'opinion publique, comme en fait foi la prolifération de colloques, d'émissions et de reportages qui ont abordé ce thème sous toutes ses coutures récemment. Puisse cette prise de conscience "nouvelle" s'ancrer suffisamment pour qu'un virage s'amorce enfin.

Au niveau de la lutte:

On peut se demander, si c'est possible en 1991 de lutter efficacement contre la pauvreté, et je pense que c'est possible présentement. Pour se convaincre, il suffit de regarder ce qui se fait ailleurs.

Il y a des niveaux de pauvreté très bas dans certains pays et très hauts dans d'autres. Aux États-Unis le niveau est plus élevé qu'ici, en Norvège, en Suède et en Allemagne, c'est beaucoup plus bas qu'ici. Dans une étude récente du communiste, le taux de pauvreté chez les familles monoparentales avec des comparaisons internationales variait de beaucoup. Au Canada, c'était dans l'ordre 29%; en France 10%; en Suède 3.6%, donc, on mettait en évidence le fait que le Canada avait la pire performance en ce qui a trait aux familles monoparentales pauvres. Il y a sûrement des raisons à cela, la preuve c'est qu'il y en a qui réussissent et qui performent beaucoup mieux que nous. Et si c'est possible, on peut se demander comment?

Il y a beaucoup de spécialiste de la critique sociale, qui pensent qu'en réformant les programmes sociaux et en utilisant mieux les ressources pour les clientèles les plus démunies, on pourrait diriger les ressources là où les besoins sont les plus criants en canalisant mieux ces ressources, on pourra enrayer une partie de la pauvreté, disent-ils.

Par exemple: en réformant le système de prestation pour les enfants, (qui est assez chaotique comme système), pour en faire un bon crédit d'impôt remboursable, on pourrait améliorer la condition économique des parents défavorisés. Il est important de bonifier ou d'améliorer le mécanisme de redistribution afin de le rendre le plus efficace possible.

Depuis un quinzaine d'années, majoritairement les réformes, les mesures et les politiques sociales sont à l'inverse d'un mouvement de bonification. Citons que les mouvements de déréglementation, de privatisation, de politiques monétaires, de taux d'intérêt très élevés, de libéralisation des échanges, bref une foule de politiques économiques et sociales, comme celui de l'aide sociale, politiques qui sont vraiment contrastantes de ce que l'on pourrait souhaiter pour lutter contre la pauvreté.

On peut déplorer le fait que ces réformes inspirées par le courant néo-libérale auraient pu être différentes, mais le problème fondamental réside en amont du système de redistribution, autrement dit sur le marché de l'emploi.

Dans une société comme la notre, l'insuffisance de revenu constitue la source principale de la misère et les inégalités de revenus expliquent une foule d'autres inégalités. En effet, même si l'inégalité des revenus ne représente qu'une des multiples inégalités sociales, elle est à la fois la résultante de certaines autres (par exemple: inégalités devant l'emploi et le chômage) et la cause de beaucoup d'autres (inégalités en matière de santé, d'accès à l'éducation, d'accès à un logement décent et un environnement sain, etc.). Bref, sans déterminer totalement les autres inégalités, l'inégalité des revenus les résume. Le revenu est sans doute le facteur qui explique le mieux à la fois le niveau de vie et le mode de vie des individus.

Au niveau de l'emploi

La principale source de revenu des ménages demeure toujours les revenus d'emploi. En 86, par exemple: sur un revenu moyen total de 29,000.$ au Québec, il y en avait 22,000.$ qui provenait de l'emploi, soit 75 à 76%. Donc, ce qui se passe au Canada et au Québec depuis une quinzaine d'années, ce sont de profondes modifications du marché de l'emploi qui font en sorte que la distribution des revenus de l'emploi est à la hausse.

Une très bonne étude a été faite par le Conseil économique du Canada et met en évidence ce phénomène de l'emploi. Cette étude: "L'emploi futur", date d'un an ou deux environ. Ce qui est mis en exemple dans cette étude, c'est le fait que cette polarisation est prise en grande partie du fort mouvement de précarisation des emplois sur notre marché du travail. Ce qui fait que d'un côté, il y a des gens qui de plus en plus ont une certaine stabilité de revenu de l'emploi, avec une certaine sécurité, de bonnes conditions de travail, de salaire... et de l'autre côté, c'est un peu à l'inverse, on assiste à un mouvement de précarité, et on parle même de macdonalisation du marché du travail.

Ainsi, les revenus personnels se sont effrités de plus en plus entre 1975 et 1989 au Québec. Les salaires par rapport aux revenus personnels en 75, représentaient 70%, et l'ensemble du revenu personnel des ménages, en 89 s'est effrité à 64%, cela veut donc dire que pour de nombreux ménages, une part de plus en plus grande de revenus provenait des transferts sociaux. Il y a une partie de cette situation qui s'explique par le vieillissement de la population; de plus en plus de personnes vivent des revenus de pensions, mais c'est seulement une partie de la situation.

Plusieurs personnes réussissent à se trouver de l'emploi ou encore mieux, se trouvent un emploi stable afin de pouvoir vivre à l'année de leur travail. Une des conséquences, c'est que les transferts des programmes sociaux pèsent de plus en plus lourd sur les revenus de l'emploi dans la collectivité et sur les personnes actives, et toute chose étant égale, par ailleurs, la fiscalité se trouve alourdie principalement pour la classe moyenne qui elle aussi s'appauvrit. Ce qui m'amène à dire qu'au cours des dix à quinze dernières années, la classe moyenne a été très touchée au Québec.

On se retrouve donc dans une situation où le terrain est idéal, pour dénoncer les programmes sociaux trop généreux, trop coûteux et dénoncer aussi une fiscalité trop lourde. On assiste depuis un certain nombre d'années à un mouvement de révolte des contribuables vis-à-vis la fiscalité. On est à un stade ou il semble utopique de croire que l'on va améliorer significativement les politiques sociales. Si on continue à laisser des centaines de milliers de personnes en dehors de l'activité économique la solidarité entre les payeurs de moins en moins nombreux et les bénéficiaires des programmes sociaux de plus en plus nombreux, s'effrite de plus en plus; en fait, les programmes sociaux n'ont pas été conçus pour supporter le quart ou le tiers de la population.

Théoriquement, il y a moyen d'aller chercher 5 à 8 milliards en ne donnant plus de pensions ou d'allocations familiales aux personnes à revenus annuels de 50,000.$ et plus. ll y a moyen d'aller chercher un ou deux milliards ailleurs, c'est possible aussi de relever le taux de pauvreté en faisant une réorientation des ressources. Je pense toutefois qu'on ne peut s'en sortir si on ne réussit pas à développer une politique d'emploi. On ne pourra pas se payer de bonnes politiques sociales, en effet, si on ne réussit pas à régler la question de l'emploi.


Référence

*Langlois Richard, 2e édition, 1991. S'appauvrir dans un pays riche, Publication en collaboration: Centrale d'enseignement du Québec et les Éditions Saint-Martin.

 

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