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Le Regroupement inter-organismes pour une politique familiale au Québec |
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Pensons famille |
Volume 3, numéro 24, mars 1992 |
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Madame Odette Ouelle
Directrice générale
Centre Mariebourg Membre du Groupe de travail pour les jeunes
Un Québec fou de ses enfants
Présentation du rapport du Groupe de travail pour les jeunes: " Un Québec fou de ses enfants ".
J'ai plaisir à venir partager avec vous ce qui fait la trame et la perspective d'un Québec fou de ses enfants; se refaire le coeur, s'appuyer sur l'intelligence pour créer des contextes capables de favoriser l'émergence et l'actualisation des forces de vie des enfants et des jeunes, d'un nombre grandissant d'entre eux quelles que soient leur origine, leur culture, leurs aptitudes.
Tracer le portrait des difficultés vécues par les enfants et les jeunes et identifier les actions à poser pour prévenir l'apparition des problèmes a été un travail tout aussi exigeant que fascinant. En présenter le résultat, c'est d'abord et avant tout rendre présents Yoan, Isabelle, Assan, Carlos, Nancy, Mario, les rendre présents en chair et en os, dans leurs émois, leurs joies et leurs peines d'aujourd'hui, leurs succès comme leurs échecs. C'est accepter de percevoir le silence qui entoure souvent les abus dont ils sont victimes, abus de pouvoir sur leurs corps, leurs élans, leurs énergies. C'est d'accepter d'entendre leurs cris d'alerte, de révolte, de refus comme autant d'indices de la vie qui cherche, parfois désespérément, à s'épanouir. C'est faire cohabiter leur vulnérabilité et leur intense vitalité.
Ce faisant, c'est rendre compte de l'esprit qui a animé nos travaux. Nous nous sommes tournés résolument du côté de l'énergie de la vie. Et la vie porte toujours un nom, ce n'est pas une abstraction, ni un concept. Je vous invite donc à rendre présent dans cette salle, avec nous, des enfants et des jeunes de votre connaissance, vos enfants, vos petits-enfants, vos voisins, ceux que vous croisez, que vous entendez jouer ou crier, dont vous vous préoccupez. Si aucun visage ne vous vient immédiatement au regard, prenez la main de l'enfant que vous connaissez le mieux, celui que vous avez été.
Les problèmes graves vécus par les enfants et les jeunes, de l'abus sexuel au suicide, en passant par la violence, le décrochage scolaire, la toxicomanie, l'itinérance et les autres laissent songeurs lorsqu'on les regarde un à un. Notre rapport fait état des données. Je ne les reprendrai pas ici. Qu'il nous suffise de rappeler le dernier à avoir fait les manchettes: le suicide, avec son taux de 17.9 par 100,000 jeunes de 15 à 19 ans. Oui, pris un à un, ces faits laissent songeurs et inquiètent.
Le partage de leur vécu par les enfants, les jeunes et les adultes qui les entourent, finit d'accentuer l'urgence d'agir en mettant en relief les clefs et les conditions d'une action efficace.
On ne sait pas tout des processus qui mènent au suicide, à la violence ou qui rendent vulnérable aux abus. On ne connaît pas toute l'interaction entre les facteurs qui contribuent au développement des problèmes graves mais ce que l'on connaît suffit pour agir.
Les enfants présentant des déficiences physiques ou intellectuelles risquent davantage d'être la cible de mauvais traitements. Les enfants très impulsifs, colériques ou très agressifs dès leur trois ans se retrouvent davantage parmi les délinquants, les décrocheurs ou les suicidaires. Il en est de même pour les enfants avec un faible estime d'eux-mêmes ou moins bien entourés par des amis-es ou des adultes à qui se confier.
Les parents isolés, dépressifs, mal informés des besoins des enfants, aux prises avec des problèmes d'alcoolisme, de toxicomanie ou ayant eux-mêmes vécus des expériences infantiles de négligence ou d'abus contribuent plus fréquemment aux problèmes graves de leurs enfants.
Les enfants coincés dans des dynamiques de violence conjugale, ceux pris en otage lors d'un divorce réagissent souvent par des comportements de retrait social et de dépression ou de troubles de comportement. Dépendamment des conditions financières ou sociales, le fait pour un parent d'élever seul-e son enfant ne constitue pas nécessairement un facteur à risque; il pourrait, même dans certain cas, être un facteur de protection.
L'anonymat et la passivité sociale résultant de la taille et de l'organisation de certaines grandes institutions d'enseignement pourraient renforcer les comportements de retrait ou de rébellion de plusieurs de nos jeunes. Le manque de liens entre les parents et les enseignants et entre les services offerts aux enfants et à leur famille contribuent à l'appauvrissement du soutien et de la protection dont les enfants ont besoin. Il en va de même du manque de places gratuites en garderies.
L'insuffisance de revenus engendre tout un lot de problèmes et de crises chez les parents et dans la famille. La pauvreté est très fortement associée à l'ensemble des problèmes graves vécus par les enfants.
Les valeurs de consommation, d'autosuffisance individuelle et la tolérance vis-à-vis de la violence nuisent aux jeunes. L'omission des hommes dans les plans de communication et d'intervention des institutions constitue une menace au développement des enfants. L'absence des enfants dans le centre de nos vies les met à l'écart d'environnements bienveillants et d'expériences significatives. La situation des enfants de familles réfugiées ou récemment immigrées et des enfants des nations autochtones est plus préoccupante.
On connaît les faits et effets de la pauvreté
Alors que la population québécoise compte pour le quart de la population canadienne, elle fournit le tiers des pauvres. Près de 20% des enfants du Québec vivent dans la pauvreté. Près d'une famille sur trois dont le chef est âgé entre 15 et 24 ans est pauvre. Plus encore, 41 % des familles monoparentales ont un revenu inférieur au seuil de la pauvreté.
La pauvreté engendre un lot de conditions qui affectent les ressources des enfants et des parents. On recense deux fois plus de bébés de petits poids, d'enfants malades et de victimes d'accidents dans les familles à faible revenu. Les enfants pauvres se retrouvent plus facilement en difficulté à l'école primaire, puis au secondaire où le taux de décrochage est deux fois plus élevé. Quant aux parents, ils sont surtaxés par le stress, la maladie, les difficultés financières et l'isolement social. Il en résulte souvent qu'ils se montrent moins attentifs à l'égard de leurs enfants, plus sévères dans leur jugement et plus autoritaires dans leurs conduites.
Les risques d'abus et de négligence sont 6 à 7 fois supérieurs chez les très défavorisés que chez les mieux nantis. Cela ne veut pas dire que tous les enfants de familles pauvres sont condamnés à des difficultés graves. Cependant, la pauvreté c'est comme une courbe dangereuse: on ne s'y casse pas nécessairement la figure, mais le nombre d'accidents recensés y est beaucoup plus élevé qu'ailleurs. Le groupe de travail propose de redresser cette courbe plutôt que de se contenter d'installer des services cliniques à proximité.
Il était ce jour là plus fébrile et agressif qu'à l'accoutumé. Rien ne l'intéressait, il provoquait tout le monde, sans relâche comme s'il voulait convaincre de sa grande méchanceté. C'est alors qu'il lâcha sa question lourde de sens. Il avait une boule noire dans la poitrine, une charge insupportable. Oui, bien sûr, sa mère se meurt d'inquiétude. Mais ce n'est pas de sa faute si elle lui dit: "Tu vas me faire mourir d'inquiétude". Sa disponibilité intérieure pour accompagner son enfant dans son cheminement normal est limitée, si préoccupée qu'elle est du logis et de la table, sans compter le reste.
Il faut redresser la courbe, tout mettre en oeuvre pour réduire de moitié le taux de pauvreté chez les jeunes familles (de 29.1% à 14.5%) et chez les familles monoparentales (de 41% à 20.5%) au cours des dix prochaines années.
Plein emploi, formation professionnelle, partage intergénérationnel des postes de travail, soutien aux communautés autochtones dans la prise en charge de leur économie locale, abolition de la clause partage du logement, accroissement de logements sociaux qui évitent la ghettoïsation et l'étiquetage, perception automatique des pensions alimentaires, simplification et rehaussement des programmes de soutien aux enfants pour relever le niveau de vie des familles à très faibles revenus sont des mesures à caractère économique tout à fait essentielles à la poursuite d'une baisse significative des problèmes.
Réduire la pauvreté est une nécessité absolue qui interpelle tous les acteurs et intervenants sociaux. Notre rapport le rappelle et nous y engage tout en sollicitant l'action de tous les partenaires qui en possèdent les leviers.
Mais cela ne suffit pas. Les ressources et caractéristiques personnelles des parents et de leur environnement, de même que les liens qu'ils tissent entre eux viendront faciliter ou entraver le développement et l'expression des ressources personnelles des enfants et des jeunes. C'est pourquoi il importe d'appuyer les parents.
On rend facilement les parents responsables de tout, surtout quand ca va mal. Ils sont en fait porteurs de tous les mandats, de la santé au social, en passant par l'éducation scolaire et les loisirs. Replacer les enfants au centre de nos vies, c'est aussi reconnaître que les parents sont les personnes les plus importantes pour les enfants, que ce sont eux qui peuvent au premier titre être fous de leurs enfants, et qu'il faut tout mettre en oeuvre pour que cela soit. Cela reste la meilleure garantie que l'enfant intégrera l'estime de lui même et qu'il deviendra apte à faire ses choix, à investir à son tour selon ses intérêts et ses coups de coeur. Les connivences que d'autres adultes qui l'entourent établiront avec les parents en seront également garantes.
Nos propositions sont par ailleurs, pour la plupart, regroupées par groupe d'âge tiennent compte des tâches de développement qui leur sont propres et des défis qu'ils représentent pour ceux qui entourent les enfants et les jeunes, l'objectif ultime étant de soutenir les enfants et les jeunes dans leurs élans de développement.
En bout de ligne, les jeunes qui réussissent à se développer seront aptes à reconnaître leurs besoins, à prendre des décisions et à poser des actions pour réaliser leurs objectifs. Et c'est très tôt qu'est rendu manifeste leur élan vital. La curiosité de découvrir, le goût d'apprendre, d'être utile et reconnu comme personne à part entière avec ses potentialités a guidé d'autres recommandations. Nous soucier de rendre tangible aux jeunes la richesse qu'ils sont, aujourd'hui, c'est alimenter et rendre possible la réalisation de leurs élans vitaux. Programme de stimulation infantile, lieux accueillants pour les enfants, rôles sociaux valorisants pour les adolescents sont des exemples parmi d'autres.
Je terminerai en soulignant que tout ce qui apparaît au rapport ou presque, nous a été proposé par les jeunes eux-mêmes. Quelques témoignages des huit cent (800) écrits que nous avons reçus apparaissent au début de noire rapport. Nous en avons eu d'autres de vive voix. Les propositions apparaissant dans la section "À tous les âges" en sont directement inspirées. À la question "S'il n'y avait qu'une chose à dire aux adultes, que serait elle ?"
Une jeune fille nous a dit:
"Dites leur de ne pas dire aux enfants des mots qui tuent"
Il y a une clef. Au quotidien, les écouter dans ce qu'ils vivent et pas seulement dans ce qu'ils font. Il nous faut pour cela d'abord tendre l'oreille... et le coeur à l'enfant que nous avons été.
Et il nous faut, nous aussi, sortir de ce que l'on a fait avec eux, pour saisir et accompagner la vie, toute la vie, infiniment plus vive, quand on l'écoute, que tout ce que l'on peut imaginer.
Je nous souhaite cette bonne folie.