Le Regroupement inter-organismes
pour une politique familiale au Québec
 

Pensons famille     

Volume 4, numéro 28, décembre 1992

Monsieur Serge Fleury
Vice-président
Conseil permanent de la jeunesse

Le Conseil permanent de la jeunesse : sa vision de la jeunesse et de la prévention

Mes salutations à vous tous et mes remerciements au Regroupement qui offre au Conseil permanent de la jeunesse la chance de vous faire partager sa vision de la jeunesse et de la prévention.

Mon exposé comporte trois parties:

En premier lieu, je ferai un bref retour sur le rôle que joue le Conseil permanent de la jeunesse et j'énoncerai quelques principes de base sur lesquels il fonde son action.

Deuxièmement, je vous ferai part des interventions que nous avons faites ou que nous nous apprêtons à faire en matière familiale.

Troisièmement, et tel qu'annoncé dans le programme de la session, je commenterai les actions et mesures préventives associées aux enfants et adolescents et présentées à l'objectif 1.2 du chapitre 1 du 2e plan d'action en matière de politique familiale.

Le rôle du Conseil permanent de la jeunesse

D'abord, il importe de préciser que le Conseil permanent de la jeunesse est essentiellement un organisme gouvernemental dont le mandat est de conseiller le gouvernement sur toute question qui touche la jeunesse québécoise. Au Conseil, nous faisons de la recherche, des études, des consultations. Nous sommes chargés également de solliciter des opinions de personnes et de regroupements et de répondre aux demandes de renseignements qui nous sont adressées par le public. Le Conseil n'est donc pas un organisme qui offre des services aux jeunes.

La jeunesse, c'est quoi...?

Pour le Conseil, la jeunesse correspond à cette étape de vie où s'effectue graduellement le passage entre l'enfance et le statut adulte, de l'état de dépendance envers les parents à celui d'autonomie individuelle. C'est aussi l'étape où s'effectue la transition entre l'école et une participation active à la société et au marché du travail.

Notre définition de la jeunesse est donc plus large que le simple découpage en fonction de l'âge. En fait, notre définition s'appuie sur la notion d'atteinte d'un degré satisfaisant d'autonomie et d'intégration sociale.

Selon cette vision, la jeunesse se situe donc sur un continuum. Chacun y progresse à son rythme, de façon différente, et pour certains, pas toujours harmonieuse.

En effet, sur le continuum pouvant définir la jeunesse, on constate de nombreux points de rupture qui viennent entraver et retarder le cheminement vers l'autonomie et l'insertion recherchées par les jeunes. De l'avis du Conseil, ces points de rupture sont autant de facteurs de risque qui peuvent conduire à des situations difficiles mettant en cause la qualité de vie et le bien-être des jeunes qui les vivent et qui résultent en la marginalisation d'une part de plus en plus importante de jeunes.

De l'avis du Conseil, il existe bel et bien deux jeunesses au Québec : une jeunesse qui se porte relativement pas trop mal (ce qui ne veut pas dire que tout fonctionne à merveille pour elle, notamment en matière d'emploi) et une autre jeunesse plus mal en point, qui démontre des risques évidents de marginalisation, voir d'exclusion.

Les principaux facteurs de risque

La pauvreté, l'abandon prématuré des études et les difficultés d'intégration en emploi particulièrement chez les moins scolarisés.

Bien entendu, à ces facteurs s'ajoutent les situations familiales problématiques, l'isolement, les échecs répétés, les problèmes sociaux et de santé, etc. En fait, malheureusement, tout cela vient confirmer notre analyse : l'atteinte d'un degré satisfaisant d'autonomie et d'intégration sociale est effectivement compromise pour un nombre important de jeunes.

Des avis et des recommandations

Pour tenter de corriger les problèmes, le Conseil, par ses avis, ses analyses et ses recommandations, aborde la situation vécue par les jeunes de la manière la plus globale possible. Ainsi, nous ne croyons pas comme plusieurs que " comme jeunesse se passe, ses problèmes vont passer". Nous pensons plutôt qu'une jeunesse actuelle mal en point représente un mauvais présage pour l'avenir de notre société. Et au fur et à mesure de nos actions, interventions et consultations, nous nous rendons compte que les problèmes rencontrés par les jeunes ne sont pas simples et ne peuvent, pour la plupart, être réglés par une intervention sectorielle. Aux problèmes graves et complexes doivent correspondre des solutions basées sur la concertation, la collaboration et une certaine vision de l'avenir.

Des interventions en matière familiale

Le Conseil s'est, jusqu'à présent, principalement fait entendre par le biais de l'avis "Etre jeune et parent" et de l'avis remis au Groupe de travail pour les jeunes du ministère de la Santé et des Services sociaux. Il fut également consulté dans le cadre des travaux menés par le Comité chargé d'établir la politique en périnatalité au MSSS.

À chaque occasion, le Conseil en vient à préconiser des mesures et interventions à caractère préventif qui appellent bien souvent à agir dans plusieurs secteurs et non seulement à l'intérieur de ceux qui sont directement et traditionnellement reliés à la famille.

De son avis "Priorité à la jeunesse. Passons du discours à l'action ", le Conseil désignait, au Comité Bouchard, quatre voies prioritaires d'action : le processus de socialisation des enfants, lequel atteint la famille et l'école; la pauvreté croissante des jeunes ménages; l'abandon prématuré des études; et, l'emploi. Il est à noter que tous ces éléments ont trait directement ou ont une répercussion certaine sur la vie familiale.

Au forum "Être jeune et parent", les jeunes qui ont participé à cet événement ont souligné avec force que le désir d'enfant, la possibilité de former une famille et de s'adonner aux activités parentales de même que la contribution adéquate à l'éducation de l'enfant étaient conditionnés par les possibilités socio-économiques qu'on leur offrait. Jugeant les conditions difficiles, plusieurs jeunes disaient réprimer le désir d'enfant. D'autres, déjà parents, exprimaient tous les obstacles dressés devant la vie familiale.

Il fut intéressant de constater également que l'ensemble des propos n'était pas dirigé vers un secteur d'intervention particulier. Par exemple, les systèmes de soins et de services offerts dans le réseau de la santé et des services sociaux ne fut pas remis en cause ou placé sur la sellette de façon particulière. Les problèmes liés à la jeune parentalité furent par contre clairement désignés comme étant de nature multi-sectorielle. Le chômage, la précarité du travail, la pauvreté, l'endettement, le non-développement et l'inadéquation des services de garde, l'absence d'engagement des employeurs à l'égard de nouvelles formes de vie parentale, la fiscalité et la non-valorisation sociale du rôle de parent apparaissent bien plus déterminants et influents que les éléments sur lesquels peut agir, de façon isolée, un ministère ou acteur social quelconque ( gouvernement, organisme communautaire, employeur, syndicat, etc.).

Bref, tout ceci pour souligner le fait que les jeunes et le Conseil accordent une attention particulière à la famille et qu'ils la voient comme étant naturellement en étroite relation avec tous les éléments qui façonnent notre société.

La lutte à la pauvreté

Par ailleurs, nous entreprenons ces temps-ci une opération d'observation des interventions gouvernementales en terme de prévention de la marginalisation. De plus, nous effectuons une recherche dans le but de faire le point sur les jeunes et les jeunes familles aux prises avec un problème de pauvreté. Ces deux travaux nous permettront de raffiner notre compréhension des situations vécues notamment par les jeunes familles dans le but de recommander des pistes d'interventions au gouvernement du Québec et à ses partenaires.

Déjà, nous avons tendance à penser que le gouvernement agit trop timidement et trop sectoriellement en matière de prévention. Par exemple, le plan de lutte au décrochage scolaire nous apparaît comme une mesure improvisée, sous-financée et située à l'intérieur d'une stratégie globale visant à réduire la pauvreté. Comment intéresser les jeunes à fréquenter l'école si, en même temps, le Gouvernement décide de ne pas agir en matière de création d'emploi et maintient le régime de sécurité du revenu rétrograde, pénalisant, et qui ne favorise en rien la réintégration sociale et professionnelle des personnes et des familles qui se retrouvent en situation précaire.

Par contre, il faut constater que la nouvelle politique de santé et de bien-être annoncée par le ministre Côté fait émerger de nombreux espoirs, notamment parce qu'elle reprend plusieurs recommandations énoncées par le Groupe de travail pour les jeunes. En tous cas, cette politique positionne clairement les idées et les interventions du ministère. Les autres et l'ensemble des partenaires interpellés par cette politique réagiront-ils dans le même sens?

Les actions et les mesures préventives du 2e plan d'action en matière de politique familiale

Toutes ces observations m'aident à introduire la troisième partie de cet exposé, soit la réaction face aux recommandations proposées par le plan d'action pour assurer le développement harmonieux des enfants et des adolescents.

D'abord, il est bien entendu qu'après avoir pris connaissance rapidement des 19 recommandations formulées de façon à favoriser l'atteinte de l'objectif 1.2 qui est d'assurer le développement harmonieux des enfants et des adolescents, je me dis : "Pourquoi pas ?". En effet, on ne peut être contre la vertu qui transparaît dans les résultats attendus et dans les moyens d'action proposés. Mais, disons que je suis resté sur mon appétit. Je me suis finalement posé la question : "Ouais, et puis après ?".

Grosso modo, les 19 recommandations portent sur : la concertation interministérielle en matière de services à la petite enfance; une attention particulière à accorder aux familles des milieux défavorisés; aux jeunes issus des communautés culturelles et des enfants handicapés ou gravement malades - attention qui sert surtout à améliorer le travail des intervenants auprès des personnes-cibles - ; des changements mineurs à apporter à l'école (amélioration du soutien aux élèves du secondaire pour la réalisation de leurs travaux personnels) et en particulier à l'apport des parents au suivi scolaire de leurs enfants; et, le renforcement de la contribution active des adolescents à la vie communautaire par le biais de l'instauration de bureaux de services communautaires-jeunesse. D'autres actions portent plus spécifiquement sur l'éducation sexuelle, l'aide aux enfants vivant des situations familiales difficiles et des solutions alternatives au placement d'enfants.

Je dis "oui" à ce type d'actions mais je suis loin d'être certain qu'elles seules pourront assurer le développement harmonieux des enfants et des adolescents, et ce même si celles-ci permettent de rencontrer chacun des résultats attendus.

En fait, je crois que c'est par l'amélioration globale des conditions sociales et économiques que l'on pourra contribuer à hausser la qualité de la vie familiale et ainsi assurer un peu mieux le développement des jeunes. J'admets d'emblée que cela puisse paraître ambitieux mais nous n'en sommes plus aux réponses ponctuelles et pointues à certains dysfonctionnements.

Une lacune majeure

Une lacune majeure de cette partie du plan d'action est de vouloir faire reposer l'ensemble des responsabilités sur des ministères ou des organismes gouvernementaux. À notre avis, c'est faire fausse route et c'est compromettre grandement l'atteinte de l'objectif. L'amélioration de la vie familiale, de l'école et du réseau de la santé et des services sociaux ne peut être assumé par le gouvernement. Premièrement, au gouvernement même, la concertation ne fait pas partie de la tradition. En matière jeunesse particulièrement, les politiques adoptées au MSSS et au MMSRFP (ministère de la Main d'oeuvre et de la Sécurité du revenu et de la Formation professionnelle) entrent souvent en contradiction. A cet égard, il nous semble que le MSSS veuille soutenir de façon particulière les jeunes vivant en milieux défavorisés (la dernière politique de bien-être le confirme) alors que le MMSRFP, par le biais du régime de sécurité du revenu, s'acharne envers les jeunes en leur imposant des pénalités en cas de partage du logement et des conditions qui les rend dépendants de leurs parents. Deuxièmement, de plus en plus, nous nous rendons compte que l'action gouvernementale seule ne peut être efficace si elle n'est pas jumelée à l'engagement responsable des organismes communautaires, du patronat et des syndicats. Et cette collaboration ne doit pas se faire à n'importe quelle condition. En particulier, les organismes commu-nautaires ne doivent pas être perçus et traités comme de simples sous-traitants qui viennent compléter le travail gouvernemental. Ces organismes, qui d'ailleurs jouissent d'une très forte crédibilité chez les jeunes, sont des partenaires à part entière qu'il convient d'interpeller lors de la définition des interventions afin de bénéficier de leur expertise et de leur compréhension particulière des problèmes qui sont en cause.

Pour assurer le développement harmonieux des enfants

Pour être en mesure d'assurer le développement harmonieux de ses enfants, la famille a besoin d'être soutenue par un milieu social solidaire et cohérent et par un marché du travail qui offre d'autres perspectives que le chômage de longue durée et les salaires qui ne permettent pas de suivre la hausse du coût de la vie.

Oui, le système d'éducation doit changer. Oui, le gouvernement doit chercher à faire collaborer ses ministères sectoriels, lesquels doivent aussi fonctionner en harmonie avec les acteurs sociaux. Oui, nous devons apporter une attention particulière aux jeunes aux prises avec des graves difficultés. Mais, nous devons permettre aussi à ces jeunes de pouvoir rêver, de pouvoir espérer, d'avoir une place... la leur. Et c'est là un défi qui doit engager tous les décideurs et tous les acteurs sociaux.

La lutte à la pauvreté, et en particulier à la pauvreté des jeunes familles, la recherche du plein emploi, la constitution d'un système scolaire plus à l'écoute des besoins des jeunes et la réponse novatrice et efficace au besoin d'insertion sociale et professionnelle manifesté par des milliers et des milliers de jeunes; voilà, à mon avis, où sont quelques-unes des pistes d'action les plus importantes.

Évidemment, il n'en demeure pas moins que les actions préconisées au chapitre qui nous intéresse peuvent contribuer à l'atteinte d'un mieux être. En particulier, la mise en place de bureaux de services commu-nautaires-jeunesse ouvrent des perspectives qui peuvent venir combler certains vides...

Mais, il reste que le plan d'action ne préconise pas la lutte à la pauvreté (en fait, on laisse entendre que l'on doit mieux faire avec elle), pas plus qu'il reconnaît que la dégradation du tissu social et le manque chronique d'emplois peut avoir des répercussions négatives sur le développement des jeunes. Il y a donc lieu de faire éclater la réflexion.

 

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