Le Regroupement inter-organismes
pour une politique familiale au Québec
 

Pensons famille     

Volume 4, numéro 29, janvier 1993

Madame Denise T. Casimir
Directrice
YMCA Saint-Laurent

Élever et éduquer des enfants dans un couple mixte

Je suis particulièrement heureuse et fière de répondre aujourd'hui à l'invitation de monsieur Sarrasin, quoi qu'un peu intimidée; car dans cette noble enceinte, vous avez l'habitude de recevoir des spécialistes sur les différents sujets qui vous sont présentés. Mais le Carrefour des affaires familiales se veut également un lieu d'échanges et de rencontres. Aussi, je crois important de clarifier un point en partant: je ne suis pas ici à titre de spécialiste, mais pour apporter un témoignage ou, pour utiliser une expression à la mode, pour vous faire part de mon vécu en tant qu'épouse d'un haïtien depuis 26 ans et comme mère de trois garçons âgés de 23, 17, et 14 ans.

L'expérience m'a montré que bien malin est celui qui peut se dire spécialiste en éducation et que bien souvent, seuls ceux qui n'ont pas d'enfant ont cette prétention. Pratiquement tous les parents que j'ai rencontrés disent avoir fait leur possible avec ce qu'ils étaient et avec ce qu'ils savaient et que, bien sûr, ils auraient aimé faire un stage avant pour se pratiquer.

Élever et éduquer des enfants dans un couple mixte, est-ce plus difficile ou plus facile que dans un couple où les deux conjoints sont de même nationalité? Je ne saurais le dire, puisque je n'ai connu qu'une facette de ce sujet étant fille unique d'une famille monoparentale, ma mère ayant divorcé alors que j'étais très jeune, et n'ayant été moi-même mariée qu'une seule fois.

Qu'est-ce qu'éduquer?

Je crois qu'éduquer c'est transmettre à ses enfants ses valeurs culturelles, ses valeurs personnelles ou principes de vie. Les valeurs culturelles nous sont transmises par nos parents et par le milieu dans lequel nous vivons. Les valeurs personnelles sont recues des parents et du milieu mais ce sont également celles que nous nous donnons au cours des années; ce sont nos principes de vie. Un sage disait que "l'on s'appuie sur ses principes jusqu'à ce qu'ils tombent", mais heureusement, ils ne tombent pas tous. Nous essayons en tant que parents, de transmettre à nos enfants certaines valeurs fondamentales sur lesquelles nous ne ferons pas de concessions.

Par exemple, dans un couple mixte comme dans un couple de même nationalité, une valeur fondamentale peut être l'honnêteté et la justice, et aucune concession ne peut être faite car on n'est pas plus ou moins honnête, on est honnête ou on ne l'est pas. Il en est ainsi pour toutes les valeurs fondamentales. Ce qui est alors important, que l'on soit de même nationalité ou de nationalité différente, c'est de s'assurer que la personne aimée partage les mêmes valeurs fondamentales. Pourquoi autant de divorces? Ce n'est pas à cause des enfants ou à cause d'un désaccord sur la façon de les élever, bien que souvent c'est la goutte qui fait déborder le vase. C'est que les gens se rendent compte que l'autre ne partage pas les mêmes valeurs fondamentales et qu'il n'est pas prêt à faire des concessions sur ces points-là, car en cédant sur tes principes de base, tu perds le respect de toi-même.

Évidemment, ce que je vous dis là est basé sur une expérience de vie, sur une observation du milieu, et non sur des études statistiques.

À mon avis, l'important pour fonder une famille est de bien se connaître et que chacun puisse exprimer clairement sa façon de penser et sa vision de l'éducation des enfants. Mais ça suppose de la confiance, de l'honnêteté et surtout du temps.

Six mois de fréquentation dans un état d'amour euphorique ne permettent pas, ou difficilement, ces échanges car l'autre nous semble si parfait que nous sommes prêts à tout accepter pour garder l'être aimé. Mais au moment où on est confronté à la réalité, face aux enfants qui sont là, c'est beaucoup moins facile d'accepter la vision de l'autre si cette discussion n'avait pas été faite au préalable.

Pour un couple mixte, donc de nationalité différente, les valeurs culturelles de l'un et de l'autre doivent également faire partie de cet échange prénuptial; la personne qui a émigrée aura nécessairement à faire certaines concessions.

Puisqu'il s'agit de vous communiquer mon expérience personnelle, je me rappelle qu'au moment où nous nous fréquentions "sérieusement", mon mari était toujours étudiant. J'avais besoin de savoir ce qu'il prévoyait faire après ses études. Désirait-il vivre ici ou retourner en Haïti? Car je devais m'interroger afin de savoir si moi j'étais prête à aller vivre en Haïti. Nous avons décidé ensemble de vivre et de travailler ici mais qu'au moment de la retraite nous retournerions en Haïti. Cette décision nous convenait parfaitement. Une fois cette décision prise, il nous apparaissait clairement que nos enfants seraient québécois puisqu'ils devraient vivre ici et qu'alors, nous devions leur donner toutes les chances de s'identifier à la culture québécoise. Le français a toujours été la langue parlée à la maison ainsi que l'anglais comme langue seconde. Le créole ne leur a pas été imposé. Un des trois garçons s'est intéressé à cette langue et montre certaines aptitudes, on l'encourage mais sans le forcer. La nourriture haïtienne fait partie de nos menus, mais n'est pas la seule qu'ils connaissent. Nous ne voulions pas les faire vivre en Haïti dans la maison et au Québec à l'extérieur, car nous étions persuadés, et le sommes toujours, que ces situations sont néfastes pour l'enfant qui n'arrive pas à s'identifier et qui vit deux cultures simultanément. Il se retrouve avec une culture hybride.

Il a fallu que le conjoint qui émigrait fasse le sacrifice de certaines choses. Par exemple, dans la culture haïtienne, le père a la priorité et le premier choix à table. Jacques fut tout surpris de voir qu'ici on servait les enfants en premier. On en a parlé et finalement il a conclu que ce geste n'était pas du tout un manque de respect pour le père, et il laissa tomber cette façon de faire. Par contre, il n'a jamais accepté qu'un enfant siffle en présence des adultes, et j'ai accepté cette façon de penser qui semblait très importante pour lui; et aux enfants qui parfois ne comprenaient pas pourquoi, j'expliquais que par respect pour leur père, qui dans son éducation avait appris qu'il était inconcevable pour un enfant de siffler en présence des adultes, ils ne devraient pas le faire. Et j'ai vu un des enfants dire à son copain qui sifflait dans la maison, "on ne siffle pas dans la maison ici", et son père n'était pas là.

Si nous ramenions la comparaison à un niveau beaucoup plus près: votre maison est détruite, ou choisissez n'importe quelle autre raison. Votre voisin qui a une très grande maison vous invite à emménager avec lui en vous expliquant comment lui et sa famille vivent. Vous réfléchissez, car vous n'avez pas l'habitude de vivre comme ça, mais vous n'avez pas le choix; vous devez trouver un toit. Vous pouvez choisir que ce séjour soit temporaire ou permanent. Dans les deux cas, vous adapterez votre façon de vivre et vous ne vous attendrez pas à ce que tous les occupants de la maison changent la leur. La comparaison est peut-être simpliste, mais chaque immigrant qui vient s'installer ici doit faire un ajustement, ce qui ne l'empêche pas de garder ses valeurs fondamentales qu'il inculquera à ses enfants, mais pas au détriment de ceux-ci qui finalement peuvent n'appartenir ni à une culture ni à l'autre. Ce fut notre façon de voir. Nos trois fils sont très québécois, même nationalistes, mais connaissent la culture haïtienne pour avoir visité Haïti, pour avoir mangé la nourriture, pour avoir écouté la musique, pour avoir entendu parler régulièrement, pour fréquenter des gens de la communauté haïtienne mais pas exclusivement. Et par-dessus tout, ils respectent cette culture parce qu'ils respectent et aiment leur père.

Aurions-nous choisi de vivre et de travailler en Haïti, que j'aurais dû, moi, me plier à certaines coutumes et à certaines façons de faire.

Si je veux être honnête, je dois dire que nos enfants, étant pâles, passent très facilement pour des québécois de souche. Mais même en respectant tout ce que je vous ai dit précédemment, je connais un couple mixte qui a fait le même choix que nous. Les enfants se sentent, eux, très québécois, sauf qu'ils sont plus foncés que les nôtres et c'est la société qui se charge régulièrement de leur rappeler qu'ils ne le sont pas. Alors, lorsque se présente un leader noir, genre Malcom X, ils s'identifient à ce leader.

Je n'ai pas de statistiques sur les divorces dans les couples mixtes, mais ils ne sont sûrement pas plus élevés que dans les mariages homogènes.

Deux conseils:

1. Il est important d'échanger avant de s'engager définitivement. Il est clair que certaines cultures sont plus près l'une de l'autre et sont plus souples que d'autres. Les concessions que nous avons dû faire de part et d'autre, en tant qu'haïtien et québécoise, sont peut-être moins grandes que celles que devraient faire un iranien et une québécoise par exemple. Mais même là, ce sont les individus en cause qui font la différence, il faut apprendre à se connaître et être attentif à l'autre avant de s'engager, faire confiance à son jugement et à ses sentiments, et ne pas croire que tout va changer quand les enfants arriveront.

2. Les parents qui ont des enfants qui fréquentent des jeunes de nationalité différente, n'essayez pas de leur défendre; ils le feront en cachette. Il faut, au contraire, chercher à les connaître afin qu'ils soient en contact avec votre façon de vivre, qu'ils prennent conscience de l'éducation que votre enfant a recue afin de les amener à en discuter entre eux. La différence n'est pas néces-sairement mauvaise, elle peut, au contraire, être très enrichissante.

 

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