| Volume 4, numéro 29, janvier 1993 | Pensons famille |
![]() |
Le Regroupement inter-organismes pour une politique familiale au Québec |
|
Pensons famille |
Volume 4, numéro 29, janvier 1993 |
|
Madame Gerda Guillaume-Célestin
Directrice
Centre Haïtien d'Action Familiale
Au départ, chaque immigrant éprouve des peurs: répression, faim, guerre... et des rêves pour recommencer une vie nouvelle sur une terre d'accueil et d'abondance, sur un coin de planète duquel on entend dire que la liberté et la justice règnent.
Chacun est animé de la bonne volonté de participer et de contribuer à part entière à édifier cette société.
J'apprécie chaque jour d'être présente sur le marché du travail. Je suis responsable de la pouponnière de la garderie Amie Soleil. Je reçois quotidiennement: un enfant québécois, un d'origine indienne et un autre d'origine africaine parmi d'autres enfants.
Je suis comme à un carrefour où je rencontre des cultures uniques, des façons d'être et de faire différemment. Celà me demande beaucoup de souplesse et de respect dans les échanges avec les parents concernant leurs enfants.
Non seulement dois-je m'ajuster à la langue parlée (pour la majorité des parents), l'anglais mais suis-je aussi appelée à gérer toutes les émotions qui se véhiculent. Les parents partagent des inquiétudes et je les rassure, consciente que tous ces parents désirent avant tout le bien-être de leurs petits et que ces derniers deviennent bien outillés dans une société où ils auront la chance de se tailler une place.
Je pense que ma participation à la société est valable.
Cependant, au fil des jours, je constate que "vivre avec ma différence culturelle" n'est pas chose facile. Je le sens quand je vais à la recherche d'un logement, d'un boulot, quand il s'agit de me faire accepter comme un membre actif et une citoyenne.
J'ai donné naissance à cinq enfants au Québec. Je me rappelle qu'à cha-que grossesse, certaines personnes à l'hôpital me demandaient: "Est-ce voulu ou est-ce un accident ?", avec des soupirs qui voulaient me faire comprendre que je prenais de la place. Je m'interroge: "Est-ce celà qu'on désirait vraiment m'adresser comme message?"
Je me sens vite perçue comme un élément qui dérange, qui menace la paix et le bonheur des gens déjà installés et plus encore, je fais partie d'une catégorie qui fait perdre à l'autre ses acquis: l'avortement, le contrôle des naissances. J'ai mis à terme cinq grossesses.
Pour la plupart des femmes immigrantes, tout enfant est bienvenu; c'est une richesse. Pense-t-on de même ici?
Hélas, j'en viens à dire que toute cette chaleur et ces sourires dont j'étais l'objet au jour de mon arrivée n'auront pas de suite. Ma présence ici est souvent remise en question.
Alors, je me contente de vivre un jour à la fois sans avoir une vraie perspective d'avenir pour mes enfants. Je suis consciente que je dérange ici alors que je suis la première à être dérangée dans mes habitudes, mes croyances et coutumes. Je suis consciente de la personne que j'étais mais je ne saisis pas vraiment mon devenir à l'intérieur de ces nouvelles habitudes, croyances et coutumes non définies que je mentionnais précédemment.
Nous, parents, éprouvons des difficultés envers les normes et les règles de la société québécoise. Nous butons contre l'individualisme et la liberté. Nos enfants adhèrent à la liberté individuelle de la société d'accueil et remettent en question l'autorité parentale exercée jusque là. Bien des parents se sentent impuissants devant une telle situation et les enfants vivent de l'angoisse, de l'hostilité et de la solitude coincés entre deux cultures.
Les parents n'acceptent pas certains points de la Loi sur la protection de la jeunesse dû à une méconnaissance et à une certaine incompréhension de cette loi.
Souvent la cour les exclut quand il s'agit de prendre des décisions concernant leurs enfants. Les parents sont souvent réprimandés en présence de leurs enfants. La cour les mettant face à leur incompétence. Ils se voient "dicter" des réponses à leurs besoins, ce qui n'est peut être pas la bonne façon d'aider. Si seulement les parents pouvaient être au courant au départ des normes au Québec! Cela pourrait constituer un atout pour un échange égalitaire responsable parents - enfants.
Bien des parents de la communauté haïtienne ont une connaissance limitée de la langue française. C'est une des difficultés majeures de la communication. Ils ont peur de s'exprimer, se sentent humiliés devant leurs enfants qui parlent diffé-remment.
En même temps, les enfants ont une image négative d'eux-mêmes parce qu'ils ne comprennent pas la langue des parents. Ce pourquoi, ils sont réprimandés. De plus, les parents et même certains enfants acceptent avec difficulté l'approche spontanée et sans rituel des Québécois lors de la communication.
Les parents ne savent pas comment entrer en contact. Ils restent en silence avec la peur et la gêne, repliés sur eux-mêmes dans l'isolement social. Parfois, le parent fait un effort pour connaître la loi mais ne se sent pas écouté.
Je sais que le seul critère d'admissibilité à la dérogation au ministère de l'Éducation, c'est le passage d'une ou deux années à l'adaptation scolaire. Quand comme parent et d'accompagnatrice, je fais valoir ce droit, je ne suis pas prise au sérieux.
Il est simple à comprendre que dans une telle situation, la femme et l'homme haïtiens perdent leurs moyens de reconnaître et d'identifier leurs besoins pour aller chercher eux-mêmes des solutions.
Le profond désir du Centre Haïtien d'Action Familiale, c'est d'amener les gens tranquillement à découvrir des réalités pour que des changements s'opèrent. Et je remarque qu'on apprécie toujours ce que l'on découvre. À cet effet, nous avons présenté des pièces de théâtre de la troupe Parminou qui se sont avérées des outils fort utiles pour bien comprendre la réalité des adolescents.
Nous désirons amener chaque membre à se sentir soutenu par l'autre, en l'écoutant et en partageant ses expériences. Les membres s'enrichissent ainsi pour une prise de position éclairée. Je suis confiante en la capacité d'émerveillement et le goût du rire des femmes et des hommes haïtiens pour se prendre en main. D'ailleurs, c'est un moyen que nous utilisons pour passer des messages et dédramatiser les problèmes.
C'est aussi travailler avec les intervenants de la société d'accueil dans une collaboration harmonieuse à la compréhension des deux cultures.