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Le Regroupement inter-organismes pour une politique familiale au Québec |
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Pensons famille |
Volume 1, numéro 3, août 1989 |
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Grandir entre deux cultures
Colette Sabatier et de Jean Durivage
Grandir entre deux cultures, tel est le sort de tous les enfants de migrants, qu'ils soient nés dans leur pays d'accueil ou dans le pays d'origine de leurs parents. Ce phénomène de la double appartenance, des doubles identifications et de l'acculturation n'est ni neuf ni local. Il est universel et aussi ancien que l'histoire des peuples. Cependant il est devenu, au cours des années 60 et 70, du moins, en Amérique du Nord, sujet à la mode. Les groupes ethniques minoritaires ont revendiqué le respect de leur culture et le droit de conserver leurs coutumes traditionnelles. Ils ont affirmé leur spécificité avec vigueur, ébranlant ainsi le postulat américain du melting-pot. Le monde de l'éducation et de la santé, poussé par les groupes eux-mêmes, a dû s'intéresser à ce phénomène et l'a étudié avec sérieux. Le Québec participe également à ce mouvement...
Écologie sociale de la famille du migrant
... Bien que la plupart des enfants d'âge préscolaire que nous ayons rencontré soient nés au Canada, leur situation diffère de celles de leurs compagnons. Ils sont témoins, de près ou de loin, des problèmes rencontrés par leur famille.
L'enfant des migrants vit un environnement différent de celui de son congénère resté au pays et, s'il est semblable à bien des petits Canadiens -français, cet environnement sera vécu sur un tout autre registre symbolique. Son écologie sociale est considérablement modifié.
Parmi ces divergences, nous citerons les barrières de la langue. Certains immigrants arrivent au pays en ne connaissant ni l'anglais ni le français. Ils doivent apprendre rapidement à se débrouiller dans les deux langues. Leur maîtrise de la nouvelle langue d'usage reste parfois tellement faible que cela contribue à augmenter les difficultés de communication. Le cas des Caraïbes pose un problème particulier, en raison des attitudes négatives de certains à l'égard de leur langue vernaculaire, le créole. Ce serait la langue de l'esclavage, et, encore à présent, il y a certaines gens cultivées qui prétendent ne pas pouvoir le parler.
La plupart des enfants migrants, même quand ils sont nés ici, possèdent deux langues, la langue vernaculaire et une des deux langues officielles. Ce bilinguisme pose certaines difficultés, elles deviennent vives dans le cas de retard ou de trouble de langage, mais sont toujours présentes lors de la communication des émotions.
La situation socio-économique de ces familles, qu'elle soit actuelle ou passée, est toujours un problème. Le migrant vit, pendant au moins les deux premières années après son arrivée, une période d'instabilité aux niveaux du logement, de l'emploi et du budget. Qu'il soit appauvri ou enrichi en changeant de pays, le migrant vit une grande période d'insécurité. Il est obligé de se réajuster et d'accepter des emplois auxquels il n'était pas forcément préparé. Le migrant se voit ainsi contraint de s'adapter à des normes de travail et des horaires différents, et, bien souvent, ses habiletés professionnelles antérieures ne sont pas reconnues ou ne sont d'aucune utilité, son sentiment de compétence peut donc s'en trouver considérablement diminué. Or si l'argent ne fait pas le bonheur, on connaît l'effet nocif de la pauvreté sur le comportement humain et combien la lutte pour la survie laisse peu d'énergie disponible pour les relations humaines.
Le changement de climat et des habitudes culturelles constituent un autre point. Le soleil et la chaleur des pays d'émigration sont loin, les migrants en manquent. Ils sont obligés de modifier leurs habitudes vestimentaires et de logement, et le coût peut leur en paraître excessif. De plus, dans nos sociétés de consommation, la vie prend une grande importance. Les rapports sont fonctionnels, tout est fait pour que les relations soient simples, efficaces, rapides, policées mais dépersonnalisées. Ainsi, les téléphonistes n'ont qu'une minute par client pour répondre aux informations; passé ce temps, on considère qu'elles sont trop bavardes et sont pénalisées. Imaginez le migrant ayant des difficultés à s'exprimer face aux pressions mises sur lui par la téléphoniste! Les rendez-vous sont fixés à la minutes près, les contacts corporels sont différents, à peine une poignée de main dans le cadre professionnel, mais les embrassades ou rien dans les relations personnelles. Le temps, dans l'espace et les rapports corporels sont donc ainsi largement modifiés.
On est bien loin des rituels de salutations, des discussions à n'en plus finir sur la place publique, et aussi de la nonchalance qui agrémente tout en la compliquant la vie des pays de soleil. L'isolement de la famille éloignée prend une importance démesurée, et son poids est plus lourd que les migrants veulent l'avouer.
A tout cela s'ajoutent les habitudes culturelles, dont il est difficile de se départir, et la nostalgie du pays natal toujours présente à des degrés divers, qui alimentent les désirs de retour et le mythe d'un lieu où un jour le bonheur sera parfait. La rupture avec son réseau naturel de personnes-supports et avec sa famille élargie devient plus difficile à assumer.
Ces difficultés sont évidemment atténuées lorsqu'il existe une collectivité solidaire de leur ethnie dans leur localité, qui peut les accueillir et les supporter, ou quand ils sont déjà habitués à manier les structures sociales à leur avantage. A chances apparemment égales, en fait les résultats sont inégaux...
Le migrant, sa famille et nous
Les recherches ont montré qu'en raison des difficultés d'adaptation, c'est le noyau familial qui subit les changements les plus tardifs. Le migrant a besoin de conserver et de préserver le noyau familial pour y retrouver sa propre identité et les souvenirs de son enfance. Pourtant, pour les raisons que nous avons décrites, le groupe familial se restreint. Il est réduit à la cellule nucléaire, formé du couple et des enfants. Les échanges ne se passent plus sur la place publique. La télévision, le téléphone et les amis ou invités de passage sont les seuls éléments de la vie extérieure. Ainsi, peu à peu, sans même s'en rendre compte, le migrant, qui avait une vie sociale très riche, devient vite isolé dans son appartement. C'est le drame des grands-mères haïtiennes qui, parce qu'habituellement elles restent à la maison pour garder l'enfant, se retrouvent à Montréal extrêmement isolées...
... Les rapports parents-enfants ne sont pas simples. Le parent, soucieux que son enfant participe à la vie qui l'entoure, le met en contact avec elle par la télévision, la rue et les garderies. Il l'habille et le nourrit en suivant les normes de la majorité, tout en y rajoutant une petite note ethnique. L'enfant, en grandissant, chante des comptines qui s'avèrent très différentes de celles de ses parents, il désire des jouets et des aliments typiquement nord-américains et s'identifie aux personnes des émissions enfantines.
Le fossé s'agrandit entre les parents, qui sont tournés vers leur passé, leurs attaches, leur pays, et les enfants qui sont tournés vers l'avenir. Dans quelques familles, cette intégration de l'enfant est mal vécue par les parents, qui perçoivent les enfants comme une barrière au retour possible dans leur pays. Ils privent souvent l'enfant de la connaissance de leur pays d'origine, en gardant jalousement cette culture comme un secret de parents et même comme une arme contre eux : Cela se voit que vous n'avez pas été élevés comme moi à la dure ou qui parlent devant leurs enfants leur langue vernaculaire, pensant ne pas être compris...
... L'importance que les parents donnent dans le développement de l'enfant varie d'un parent à l'autre, mais aussi d'un groupe culturel à l'autre, et d'une classe sociale à l'autre. Cette attitude est certainement à la base d'un grand nombre de malentendus entre les intervenants, qui croient peu au déterminisme ou à la mauvaise volonté innée de l'enfant et les parents qui y croient parfois fortement. Et si on arrive à les persuader de leur rôle, ils se sentent de toutes façons tellement impuissants eux-mêmes dans la société, qu'ils traduisent ce sentiment d'impuissance devant l'enfant.
La façon de s'occuper de l'enfant est aussi variable: nous accordons dans notre culture une très grande importance au jeu, c'est un facteur de développement et c'est par le jeu que l'enfant va apprendre; dans d'autres cultures , s'occuper de l'enfant, c'est faire l'école, et très tôt, bien avant que l'enfant soit prêt, on lui apprend les lettres, les chiffres. On apprend à l'enfant à bien prononcer d'emblée, peu importe le contenu de sa pensée; on doit par exemple apprendre les prières, signe d'une bonne élocution.
Par ailleurs, on note un certain attentisme pour les normes de développement : qu'un enfant ne se nourrisse encore qu'au biberon à trois ans n'inquiète guère, qu'il soit hyperactif ne dérange pas, mais que le même enfant ne parle pas dérange. Tout cela peut nous surprendre, nous ne partageons pas les mêmes valeurs, et nous heurtons certainement les parents si nous ne sommes pas avertis.
De la même façon, nous nous ne nous entendons guère sur les vertus éducatives du châtiment corporel et de la discipline. Notre loi est stricte, elle interdit tout châtiment corporel et tout parent qui l'utilise peut être dénoncé.
Les migrants ayant connu, dans leur petite enfance, une telle situation s'en trouvent heurtés : on les blâme de faire leur devoir de parents et de corriger leur enfant, et ils se sentent démunis puisqu'ils perdent ainsi toute leur autorité. Certains en concluent qu'ici les enfants sont rois et maîtres, sans aucune discipline ni morale. En fait, en y regardant de près, ces parents dispensent leur autorité de façon différente de la nôtre; ils sont à la fois très tolérants, se laissent manipuler par l'enfant, et très sévères en élevant facilement le ton et la main quand ils sont excédés...
... Dans nos discussions cliniques, le rôle des parents revient constamment et nous sommes obligées de comprendre chaque parent en fonction de sa propre culture. Nous tâchons toujours de faire la part de ce qui relève de leur propre dynamique personnelle et de ce qui est supporté par les valeurs culturelles...
L'enfant et sa famille, certaines données:
- Leur vie passée au pays d'origine, avec leur adaptation sociale, leur niveau socio-économique, le degré de scolarisation et les figures d'attachement laissées au pays. Ce qui nous donne des indices sur leurs capacités de manier des structures sociales, les pertes subies et les possibilités de nostalgie.
- Le contexte et le motif du départ. Nous nous informons des dates de départ, afin d'évaluer leur temps d'adaptation au pays, mais aussi sur le contexte politique, aussi bien au départ du pays d'origine qu'à l'accueil au Canada. Nous attachons une importance particulière aux conditions politiques, économiques et émotives du départ. Nombre d'immigrants ont vécu des traumas affectifs importants en raison d'un climat socio-politique violent.
- Leurs conditions de vie sociale, leur niveau socio-économique, leur réseau d'amis. Sont-ils isolés ou entourés? Ont-ils des amis québécois ou uniquement de leur ethnie ? Comment vivent-ils leurs relations avec leur groupe ethnique ? Les voient-ils comme un support, un encadrement ou une pression, une obligation ?
- L'usage de leur langue vernaculaire. Dans quelle mesure l'emploient-ils à la maison ? Quelle langue parlent-ils aux enfants ? Comment encouragent-ils l'enfant à apprendre le français ?
- Le mythe du retour. Comment ont-ils résolus ce problème ? Quelles relations entretiennent-ils avec leur pays d'origine ? Et surtout, les enfants sont-ils inclus dans ce mythe, ou sont-ils vécus comme une barrière de retour ?
- L'adhérence aux valeurs familiales du Québec. Comment est vécue l'autonomie des individus à l'intérieur de la famille : autonomie des enfants et de la femme ? Comment sont vécues les valeurs véhiculées par l'école ?...
... L'espace n'est pas le même non plus. L'enfant migrant est habitué à vivre à l'extérieur sans trop de limites et de contraintes. Les familles sont souvent nombreuses et les enfants s'élèvent entre eux. Par contre, nos habitudes culturelles et la durée du climat obligent à vivre dans un espace intérieur très restreint, où, pour pouvoir s'y retrouver et en profiter, il faut que chaque chose soit à sa place et que les pièces soient bien ordonnées.
Au moment où l'enfant migrant arrive dans son pays d'accueil, la question de l'identité corporel se pose : l'enfant idéalise par exemple le fait d'être blanc, d'avoir des cheveux blonds, etc. Il se sent à part et souvent ne comprend pas très bien ce qui lui arrive. C'est alors que nos expériences vécues dans d'autres pays, dans leur pays, nous permettent d'encourager l'enfant à garder son identité et à prendre conscience de ses différences, de ses forces, comme le sens du rythme, l'agilité corporelle, la capacité de relaxation , la capacité de rire, de prendre plaisir... Qualités que nous devons lui faire découvrir, investir et utiliser, comme autant de forces qui lui sont propres dans son droit à la différence.