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Le Regroupement inter-organismes pour une politique familiale au Québec |
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Pensons famille |
Volume 4, numéro 30, avril 1993 |
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Madame Maryse Alcyndo
Directrice
Direction de l'éducation
Commission des droits de la personne du Québec
L'apport de la communauté haïtienne à la société québécoise
Avant de commencer, vous me permettrez de remercier spontanément les organisateurs de cette journée pour m'avoir ainsi invitée, si gentiment, à vous adresser la parole ce matin. Le plaisir était déjà réel de venir vous rencontrer. Me convier de plus à venir vous parler de l'apport particulier de la communauté haïtienne au Québec, c'était presque "too much" comme disent les jeunes. Il y avait dans cette invitation un zeste d'impudeur, une provocation au narcissisme. Je n'ai pas résisté à la tentation. Pour ne rien vous cacher, je n'ai même pas laissé de place à l'insistance. Mon côté rationnel a vite trouvé la justification de mon penchant. Dans le cadre de la Semaine interculturelle nationale, il faut, nous dit-on, prendre le temps de nous connaître. Or, qui peut mieux témoigner de nous que nous-mêmes...
Mais je sais qu'au-delà de cette justification, je peux aujourd'hui, en toute légitimité et en toute politesse (je ne fais que donner suite à une demande que je n'ai pas initiée, n'est-ce pas ?), vous parler d'une communauté fascinante, qui est la mienne d'origine, qui peut être la vôtre, de partage et de choix et qui sera la nôtre, lorsque nous y aurons retrouvé ensemble les traces de cette commune humanité qui nous unit, irrémédiablement.
Commençons avec modération cependant. De ceux-là dont nous allons mesurer l'apport tout à l'heure, comment faire le portrait global?
1. D'abord jeune en ce pays : arrivée relativement récente au Québec (selon Paul Dejean, on en comptait à peine une trentaine vers 1950), elle s'est rapidement imposée. En 1965, je me faisais systématiquement accoster en anglais. Aujourd'hui bien des Noirs doivent souvent se défendre des origines (haïtiennes) qu'on leur attribue spontanément.
2. Ensuite jeune, tout court. Environ 80% de la population immigrante née en Haïti a moins de 45 ans. Lorsqu'on y ajoute les enfants nés au Québec, on peut imaginer le profil dynamique et enlevé que l'on aurait par ailleurs soupçonné à la faveur des rencontres dans le métro, les centres communautaires, les écoles...
C'est aussi une population à prédominance féminine. On la divise approximativement entre 56% de femmes et 44% d'hommes, avec cependant un taux d'activités plus fort chez les hommes.
Au niveau de la scolarité, on estime que de l'ensemble de la population de 15 ans et plus, on en retrouve :
Il s'agit là d'une population globalement plus scolarisée que l'ensemble de la population québécoise.
J'attire cependant votre attention sur le fait que ces chiffres réfèrent uniquement à la population immigrée d'origine haïtienne. Pour les enfants nés ici, on n'a pas encore de compilation systématique. Une étude menée par Alberte Ledoyen de la Commission des droits de la personne du Québec avançait cependant l'hypothèse partiellement vérifée d'un abaissement du degré de scolarité lié à l'immigration. Ce déclin qu'on retrouverait dans la communauté haïtienne s'expliquerait, entre autres, par la discrimination raciale et les problèmes d'intégration des jeunes dans la société d'accueil.
On retrouve des Haïtiens au travail presque partout, avec une insistance dans les industries manufacturières (42%) et les services médicaux (15%).
Voilà un portrait impressionniste de nous-mêmes, un peu aseptisé par des chiffres et des recoupements qui ne rendent pas véritablement compte de l'effervescence d'une communauté en marche, ni des coups de pinceau vibrants que l'une ou l'autre y imprime régulièrement.
Car nous sommes, dit-on, hauts en couleurs, au sens propre comme au figuré. Nous nous accomodons fort mal de la grisaille, de la routine et encore moins de la fatalité. L'écho multiplié de la lutte quotidienne de nos frères restés ou retournés à notre terre natale, le souvenir inscrit dans notre inconscient collectif des luttes de nos mères et de nos pères pour échapper à toute détermination historique, ces multiples éperons à notre fierté nous ont mené et nous mènent à nous illustrer jour après jour dans des champs aussi variés qu'inédits. Regardons de plus près certains d'entre eux.
Plusieurs de nos compatriotes ont eu l'occasion de faire reculer les limites du possible.
Saviez-vous que le docteur Yvette Bony a réalisé la première greffe de la moëlle osseuse au Québec, le 2 avril 1980? On parlait alors d'expérimentation. Depuis, environ 500 opérations de ce genre ont été réalisées à l'hôpital Maisonneuve-Rosemont où pratique le Dr Bony. En décembre 1990, le Dr Bony, bien connue dans la communauté où elle soignait gratuitement des patients qui n'avaient pas la carte d'assurance-maladie, recevait également le prix du meilleur professeur de l'hôpital Maisonneuve-Rosemont. Elle partage cette excellence avec le Dr Freeborg, qui est reconnu comme un pédagogue original et compétent.
Saviez-vous que le Dr Claude Jean-François a réalisé une première en greffant une hanche à un patient?
Saviez-vous que le Dr Hervé Blanchard a réalisé, il y a une douzaine d'années, une séparation risquée de bébés siamois reliés par le bassin et le ventre? Qu'il a récidivé, récemment, avec des bébés siamois reliés par le ventre? Que le même Dr Blanchard a pratiqué à plusieurs reprises des greffes du foie?
Ce que le Dr Blanchard tenait à me dire cependant quand je lui ai parlé, c'est qu'il place de très grandes attentes dans celui qu'il a appelé son fils spirituel, un jeune et brillant médecin, le Dr Duken Sainvil, qui fait partie de son équipe médicale et s'initie aux greffes hépatiques. Le Dr Blanchard, dont j'ai dû résolument attaquer la modestie pour obtenir des renseignements sur ses performances, s'est animé en parlant de la jeunesse haïtienne pour laquelle il souhaite le plus brillant avenir. Il a consenti à parler de lui "si ça peut aider", m'a-t-il dit. Son voeu demeure de rester dans l'ombre pour pratiquer la profession qui lui tient à coeur et mettre son art au service des patients.
Écrivains et poète haïtiens ont acquis une réputation fort enviable; dans certains cas consacrés par des prix littéraires. Qu'il me suffise de citer Émile Olivier, dont le dernier roman "Passages" a reçu le Grand prix littéraire de la ville de Montréal, Jean-Claude Charles, Stanley Péan, Gérard Étienne, Dany Laferrière et les poètes Anthony Phelps, Joël Desrosiers, Robert Oriol, Marie-Célie Agnan.
Faut-il vous rappeler le prix obtenu par Samuel Pierre qui a également publié un manuel imposant sur les réseaux locaux; en mathématiques, la parution du livre de Jean-Marie Bourjolly sur "Une approche algorithmique dans l'enseignement collégial" ?
Le Québec profite depuis longtemps déjà d'économistes réputés et reconnus d'origine haïtienne, tels messieurs Vely Leroy et Yvon Valcin, de Georges Anglade, géographe, de Claude Moïse, historien...
Les jeunes de la communauté haïtienne apportent au Québec fierté et... médailles. D'Alain Metellus à Bruny Surin, en passant par Ducarmel Cyprius et Nathalie Belfort, les performances de nos athlètes unissent les Québécois de "vieille souche", comme de "nouvelle branche".
De toutes ces actions illustrées dont la liste est fort loin d'être exhaustive, retenons ce trait sur lequel je reviendrai plus tard et qui, selon moi, est une marque de l'excellence à l'haïtienne : la volonté de transcender sa condition, de reculer les limites et les frontières. Certains ont l'occasion de le démontrer avec éclat, d'autres sont plus discrets. Mais tous le vivent au quotidien.
Nous sommes arrivés parmi les avant-dernières vagues d'immigration. Mais nous avons aussi voulu être les premiers dans des milieux qui semblaient jusque là "réservés". Les brèches n'étaient pas seulement pour nous-mêmes, mais pour les autres qui auraient le goût de nous y suivre. C'est en Haïti, dit Aimé Cesaire, que "la négritude se mit debout pour la première fois". Et j'ajouterais : "Et pour toujours! "
Le premier policier noir du SPCUM est assermenté. Il porte sur ses épaules, comme chacun d'entre nous, mais de façon amplifiée, l'honneur de toute la communauté. En 1990, il deviendra le premier officier noir au service de police. Vous aurez reconnu Édouard Anglade.
Pour la première fois dans l'histoire du service de prévention des incendies de Montréal, un jeune Québécois d'origine haïtienne, Jean-Ricky Jeremy, accède au poste de pompier.
Marie-Anna Murat, 28 ans, devient lectrice de nouvelles au réseau TVA. Pour les Haïtiens du Québec, cela signifiait concrètement pouvoir se voir tous les jours à l'écran. Pour une femme, jeune, noire de surcroît, c'était relever ainsi un défi énorme.
Si tous les exemples auxquels j'ai référé précédemment et combien d'autres non cités, car la liste pourrait être longue, allaient dans le sens de la glorification ethnonationale, leurs effets n'ont certes pas été aussi restreints. Certes, notre fierté en demeure toute émoustillée et c'est tant mieux. Mais les effets bénéfiques de ces prestations personnelles ont profité autant, sinon plus, à la société d'accueil.
Au-delà de ces apports qui peuvent être isolés dans le temps et l'espace, il existe un enrichissement difficilement mesurable et même quelquefois imperceptible. Pensons à l'aspect économique important de notre vie au Québec : nous sommes des payeurs de taxes, des consommateurs et des producteurs, à l'instar de la majorité des citoyens. Dans certains quartiers, notre apport est quasi-tangible. Pensons au quartier Saint-Michel que nous avons très largement contribué à revitaliser. Certains quartiers de Laval, tel Saint-François, ont vu leurs propriétés appréciées, grâce à des propriétaires haïtiens. Dans l'industrie du taxi, deux dénominations. L'une est coopérative et l'autre ne l'est résolument pas. Mais de Métro-Montréal à Taxi Lasalle, la fierté est haïtienne. L'Association des gens d'affaires d'origine haïtienne regroupe des commerçants divers, fournissant des services qui débordent le cadre de la communauté. Bref, l'implication des Haïtiens dans le développement économique du Québec, et de Montréal en particulier, n'est pas à démontrer. En fait, comme le souligne le rapport 1992 de la Commission permanente du développement économique de Montréal intitulé "Les communautés culturelles, des partenaires essentiels dans le développement économique de Montréal" :
"Au départ, chaque immigrant représente un investissement en capital humain que le pays d'origine, qui a assuré sa formation, transfère au pays d'accueil" .
Cet investissement de départ a un effet multiplicateur formidable. Il consomme, produit, croît et... fait tourner l'économie à l'infini.
En fait, toute tentative de quantifier l'apport économique des Haïtiens du Québec serait forcément approximative et conservatrice, donc en-deçà de la réalité. Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette situation. Les sources officielles de Statistique Canada nous aident fort mal à cause, entre autres, d'un taux de réponse peu élevé et aussi d'une relative dispersion des données. Quoi qu'on puisse penser, la communauté haïtienne n'est pas regroupée dans des enclaves ethniques et, à certains points de concentration, comme Montréal-Nord, Saint-Michel, Saint-François, correspondent de multiples points d'ancrage isolés à travers la province. Stanley Péan soulignait ainsi que trois écrivains haïtiens avaient mérité trois prix littéraires au Saguenay-Lac-Saint-Jean. Les Tremblay n'ont qu'à bien se tenir! En fait, nous sommes partout. Pensez à l'érection du barrage La Manic à la Baie James. Plusieurs Haïtiens se sont retrouvés dans cette aventure à l'époque, comme ingénieurs en particulier.
D'autre part, notre implantation au Québec a eu pour effet, dans certains cas, de dramatiser des problèmes sous-jacents et de les faire ressortir, accélérant une évolution sociale. Nous avons été, non des catalyseurs, mais des agents de maturation fort actifs.
Prenons l'exemple de la revendication du droit à l'égalité et à la non-discrimination. L'enquête sur les alléguations de discrimination raciale dans l'industrie du taxi a été forcée par les Haïtiens qui ont refusé d'accepter une situation discriminatoire et ont voulu crever l'abcès. Cette discrimination n'était pourtant pas nouvelle. La communauté noire anglophone, et particulièrement le Congrès national des femmes noires du Canada a fait valoir, lors d'auditions publiques, les difficultés de longue date connues au sein de la Veterans Association. Les chauffeurs haïtiens, soutenus par Paul Dejean, encouragés par Antonin Dumas-Pierre, ont décidé quant à eux de porter la lutte sur la place publique.
Il en est de même pour les relations avec la police. Les morts récentes et tragiques d'Anthony Griffin, de Marcellus François et Trevor Kelly nous auraient-elles fait oublier les incidents du Parc Sainte-Bernadette, où un jeune haïtien Molière Théard, s'était fait frappépar des policiers, à l'issue d'un match de soccer? Cette affaire, survenue après le dépôt presqu'inaperçu d'un mémoire sur les relations difficiles entre la police et la communauté noire devant la Commission de la Sécurité publique, allait connaître un retentissement formidable, provoquant des éditoriaux indignés et une remise en question à l'interne même du Service de police.
En fait, la revendication des droits par les Haïtiens dans plusieurs domaines a accéléré la prise de conscience sociale forcée, même la définition identitaire, et accentué le choix ou le maintien de valeurs dans la société québécoise.
Sans m'étendre sur la question identitaire qui travaille l'ensemble du Québec, permettez-moi de souligner que nous constituons peut-être la communauté la plus "interpellante" pour un Québec qui s'était jusqu'ici défini presqu'exclusivement par l'usage de la langue. Dans une recherche menée par Anne Laperrière portant sur les interactions entre des jeunes Haïtiens et des jeunes Québécois de langue française dans une école où ces derniers se retrouvent majoritaires, l'auteure note l'intensité dramatique de la relation entre les deux groupes, qu'elle soit d'acceptation ou de rejet. En fait, nous constituons, comme l'a noté le journaliste Gérald Leblanc, un véritable test pour le Québec. Si notre apport n'eut été que celui-là , il demeurerait inestimable pour un peuple en définition distincte.
Mais nous faisons plus encore. Nous avons solidairement mené les mêmes luttes. Pour le français d'abord (comptera-t-on un jour le nombre de professeurs dédiés à la promotion du fait français dans les écoles du Québec?). Pour les droits des travailleurs et travailleuses ensuite. À ce titre, femmes et hommes se sont courageusement illustrés :
- Marcelle Duvalsain, première femme noire présidente du Syndicat des travailleurs et travailleuses de l'Hôtel des Gouverneurs, Place Dupuis, et qui siège au Comité immigration du Conseil central du Montréal Métropolitain de la CSN.
- Serge Adolphe, secrétaire, Hôtel Méridien.
- Marie-Maude Mirville, présidente, Syndicat de l'Holiday Inn de Côte-de-Liesse.
- Odette Richemond, secrétaire, Syndicat de l'Hôpital Rivière-des-Prairies et membre du Comité sur l'immigration et les relations ethniques du Conseil central de la CSN.
- Georges Rémy, président, Syndicat des travailleurs de l'Hôtel Méridien.V
- Antoine Sajous, vice-président, Syndicat de l'Hydraulique Machinerie, ville de Laval.
- Mélanie Piou, Syndicat de l'Hôtel Sheraton et responsable à la condition féminine.
- Marc-Arthur Joseph, secrétaire, Syndicat du Terminus Voyageur.
- Guy Étienne, membre du Comité sur l'immigration et les relations ethniques du Conseil central de la CSN.
- Carlo Desir, président du Syndicat des volailles Marvide.
- Maurice Edma, président du Syndicat des Métallos Artopex.
Un jour, une Québécoise francophone m'a dit: "À force de vous entendre chiâler, on s'est dit que nous autres les Québécois, on avait aussi des droits". Je lui ai répondu : "Dis-moi merci." Et ma réponse ne se voulait pas arrogante... La solidarité humaine s'exprime dans le coude à coude, mais quelquefois aussi dans le nez à nez. De toute façon, il faut l'avouer, les Haïtiens adorent le Québec. Ils y ont investi trop d'émotions, trop d'espoir, trop d'enfants, trop de coups de pelle pour ne pas rêver tous les jours d'une société harmonieuse et belle à y voir leurs enfants grandir.
D'une société juste et forte aussi. D'une société que se relève de tous les défis. À notre image, car nous croyons toujours en notre capacité de rire des défis en nous retroussant les manches. Et nous convions les autres à partager avec nous nos moments de ressourcements. Nos "coumbites " ont emprunter des visages plus ou moins occidentalisés. Mais la force de vie multipliée demeure. Combien de fois, pensive et émerveillée, j'ai assisté à la joyeuse bousculade des sorties de manufactures, à la sonorité simple et exprimée entre les travailleuses qui s'entassaient dans les autobus de la ligne Crémazie, des jeunes et moins jeunes étudiantes de cours en alphabétisation, toutes couleurs confondues. Je les entendais parler, parfois gauches ou au contraire autoritaires, partageant des secrets de cuisine ou d'éducation, autour de problèmes d'enfants, de maris, de contremaîtres ou de professeurs, encourageantes, généreuses, mais toujours optimistes. Toujours fortes de la force des jeunes.
Notre force de vie, nous la tenons de notre appétit, de notre goût de vivre. Nous ne sommes pas encore passés sous la houlette des censeurs d'une esthétique contrôlée ou standarisée. Nous vibrons toujours et faisons vibrer le Québec. Pendant combien de temps encore? Nos enfants, par exemple, pourront-ils être longtemps gardés de la lente désespérance qui gagne l'ensemble des jeunes de cette société? La violence qui nous guette tous ne nous épargne pas. Elle semble se traduire en explosion plus qu'en implosion, le taux de suicide effrayant chez les jeunes Québécois de souche n'ayant pas encore atteint notre communauté en dépit de conditions de vie nettement plus difficiles.
En attendant, la ferveur nous anime encore et devient quelquefois contagieuse. Le sens de la fête explose dans le Montréal jazzé du Festival. Et nous n'avons pas encore donné notre pleine mesure à la Carifête. Mais déjà, Les Grands Ballets Canadiens, sur une chorégraphie lancinante et superbe de Nacho Duante, ont présenté à un public fasciné et séduit "Rassemblement", dansé sur les mélodies de Toto Bissainthe. D'après le chorégraphe d'origine espagnol, cette chorégraphie a été créée comme un poème violent pour dénoncer l'horreur de la guerre, de la torture et du racisme. Les gestes transposés sur la musique de Toto Bissainthe restent avant tout des émotions et à ce titre, visent et atteignent en plein coeur, si l'on en juge la réaction enthousiaste des spectateurs.
Notre influence atteint aussi la langue. Après la triste naissance des Boubou-macoutes ou Inspecteurs du ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec, voilà qu'on va peut être ranimer un mot bien français. Un éditorial du quotidien Le Soleil titrait récemment, suite aux déclarations contreversées de monsieur Parizeau, qu'il faut penser à "désoucher le Québec". Quand on sait ce que nos tentatives de "déchoukage" ont amené, en termes de brasse-camarades, on n'a qu'à bien se tenir. La version québécoise du "déchoukage" devra se faire, néanmoins, en échange d'un enracinement réel d'une communauté trop longtemps tiraillée entre le retour au pays natal et l'ancrage au pays d'accueil. Nous avons déjà beaucoup donné certes, mais il nous faudra donner davantage.
Donner plus et réclamer plus aussi. Réclamer de façon organisée, non pas réactive. Les Haïtiens participent de facto à l'édification de cette société, en labeur, en taxes, en sueur et en sang. Le temps est venu de sauter à pieds joints en politique active, en représentation officielle (à quand le premier ambassadeur ou la première ambassadrice canadien-ne d'origine haïtien), dans les forums de décision. Servir une société au niveau approprié peut être l'infanterie, l'intendance ou la direction générale de la planification ou des opérations.
Et nous sommes prêts. Nous avons acquis de la maturité qui, jointe à notre formation de départ, conjuguée à notre ferveur de vivre, alimentée par notre créativité, donne l'essence d'un leadership remarquable. Pour ceux qui ont lutté (je pense à Karl Lévèque, tombé comme le dit Paul Dejean, à l'orée de la terre promise) pour Haïti, qui lutte encore(en partie grâce à nous) pour leurs enfants qui auront encore à lutter, les Haïtiens devront continuer à se dépasser, donner tout ce qu'ils ont dans le ventre. Ce n'est qu'à cette condition que nous pourrons tous, vous et nous, légitimement espérer que les lendemains meilleurs répondent à la promesse des fleurs.