Le Regroupement inter-organismes
pour une politique familiale au Québec
 

Pensons famille     

Volume 4, numéro 30, avril 1993

Madame Raymonde Folco
Présidente
Conseil des Communautés culturelles et de l'Immigrationdu Québec

Semaine interculturelle nationale

Mes premiers mots iront naturellement au Regroupement inter-organismes pour une politique familiale au Québec afin de les remercier de m'avoir invitée à ouvrir ces assises, bien sûr, mais surtout afin de les féliciter pour dix ans de réflexion et d'action autour de la famille. Nous souhaitons tous une longue vie au Regroupement.

Cette journée-rencontre se tient dans le cadre de la Semaine interculturelle nationale 1993, organisée et parrainée par le ministère des Communautés culturelles et de l'Immigration. En effet, depuis trois ans maintenant, suite à un avis et une recommandation de notre Conseil, le gouvernement du Québec a institué cette Semaine qui vise le rapprochement entre les Québécoises et Québécois de toutes les origines.

Le thème de la Semaine, PRENONS LE TEMPS DE NOUS CONNAITRE, est chargé d'un sens profond en cette veille du 21e siècle. Dans une société où tout change aussi rapidement, dans ce "monde où tout est temporaire" comme le disait si bien l'anthropologue américaine Margaret Mead, ce thème peut sembler anachronique. "Prenons le temps de nous connaître" peut tout aussi bien s'appliquer à la cellule familiale qu'à la société en général marquée par l'individualisme, la course au succès et à la rentabilité. Heureusement, plusieurs ne l'ont pas oublié, investir temps et énergie dans la connaissance de l'autre, de ses particularités et de son héritage est rentable et profitable.

Je salue donc les organisateurs de cette journée pour leur initiative. De plus en plus de groupes qui n'oeuvrent pas directement dans le champ des communautés culturelles s'intéressent à l'intégration des nouveaux arrivants et des communautés plus anciennes. C'est là l'amorce d'un véritable rapprochement.

Avec le beau temps qui revient, ceux et celles qui iront se promener au Jardin botanique ou à la montagne, dimanche prochain, ne manqueront pas de remarquer un phénomène de plus en plus évident: des familles de toutes les couleurs, de toutes les origines et regroupant souvent plusieurs générations vous côtoieront dans votre marche dominicale. Qu'en est-il vraiment?

Un portrait statistique

Il y a, au Québec, environ 200 000 familles issues des communautés culturelles. Comparativement à la population totale de la province, les immigrés se retrouvent davantage dans une structure familiale traditionnelle. Si j'avais à vous dresser un portrait de la famille-type issue des communautés culturelles - tout en reconnaissant les limites d'une telle formule - je vous la décrirais comme ceci : monsieur et madame ont quatre enfants et travaillent tous les deux à l'extérieur du foyer. L'âge des enfants est très étalé et il est possible que le grand-père et la grand-mère vivent avec eux. Leur revenu annuel moyen sera généralement plus élevé que celui des familles de l'ensemble du Québec.

Les études du Conseil démontrent que globalement et malgré les quelques différenciations mentionnées, les familles immigrées, toutes origines et toutes périodes d'immigration confondues, ne se distinguent pas fondamentalement des familles de l'ensemble du Québec. En revanche, les quelques éléments relevés entraînent des implications majeures dans le quotidien de ces personnes.

Pensons logement, par exemple. Ces familles étant plus nombreuses, tant par le nombre d'enfants que par leur tendance à vivre en famille élargie, ont en toute logique, besoin de plus de places. Et l'étroitesse ne crée-t-elle pas également un espace plus propice au développement de conflits interpersonnels, principalement entre les générations. Bien que ce soit là des sujets que vous aborderez en profondeur lors des ateliers cet après-midi, permettez-moi de vous livrer quelques réflexions sur ces thèmes.

Le logement

Le Conseil des Communautés culturelles et de l'Immigration du Québec publiait, en septembre 1991, un avis sur le logement et les communautés culturelles.

Le logement constitue le lieu privilégié où s'organisent les relations sociales de base que sont les liens familiaux. L'environnement immédiat du logement influence grandement la qualité de vie des ménages. Comme pour toutes les autres, la famille des communautés culturelles subit l'influence de toutes les forces qui modèlent le tissu urbain, et ce dernier l'influence à son tour. Ainsi, les difficultés à se loger que rencontrent souvent les communautés s'ajoutent à celles de la famille qui, surtout à son arrivée, vit un processus d'adaptation demandant beaucoup d'énergie. Par exemple, la résistance de certains propriétaires à louer à des membres de communautés qu'ils ne connaissent pas, la complexité juridique des baux, les droits et obligations des locataires et propriétaires et le comportement des voisins sont autant de facteurs de perturbation. Il ne faut donc pas s'étonner de l'existence de tensions et de frustrations chez les groupes de diverses origines.

Le problème que rencontrent les familles immigrantes est le manque d'information relative à la connaissance du marché du logement, à la réglementation, et aux modes d'entretien d'un logement qui conviennent au type de construction des maisons québécoises et au climat.

L'accès au logement est également limité par plusieurs autres facteurs : la taille de la famille, associée parfois à des revenus modestes, le fait d'être femme "cheffe de famille", etc. Mais ce sont là des problèmes communs à toutes les familles. En plus, les familles issues des communautés et surtout des minorités visibles font souvent face à la discrimination. Ces victimes de discrimination se retrouvent généralement mal logées, dans un logement qui ne convient pas à leurs besoins et qu'elles paient trop cher. Elles n'osent pas déménager de crainte de se retrouver dans une situation encore pire. Voilà l'une des raisons pour laquelle les familles des communautés culturelles se retrouvent souvent dans certaines zones peu agréables, semi-résidentielles, ou pauvres en espace vert et en équipement collectif.

Heureusement, le gouvernement du Québec, la Régie du logement, la Société d'habitation du Québec et les municipalités ont bien reçu nos recommandations et les choses ont bougé. Vous aurez sans doute l'occasion d'aborder cette question plus à fond cet après-midi en atelier.

La jeunesse

Vous traiterez aussi des problèmes qu'affrontent nos jeunes, tant dans leurs foyers que face aux autorités et aux institutions.

C'est devenu un lieu commun de dire que notre jeunesse est en quête d'un idéal. Balancées du revers de la main par la révolution tranquile " et l'individualisme largement inspiré par la culture américaine des années 80, nos valeurs traditionnelles n'ont pas été remplacées, et ont créé un vide.

Les conflits de valeurs

Ces grandes mutations sociales frappent de front les familles des communautés et plus particulièrement les familles récemment arrivées. En effet, puisque les parents, étant adultes, s'adaptent plus lentement, ils peuvent avoir tendance à conserver des valeurs traditionnelles héritées de leurs parents et qui ne correspondent pas toujours à celles du Québec d'aujourd'hui. Les jeunes, de par leur plus grande capacité d'adaptation et leurs contacts plus fréquents avec la société d'accueil, adopteront plus facilement les comportements de leurs pairs. D'où la naissance de conflits de génération parfois difficiles à résoudre et qui minent le rôle fondamental de l'unité familiale.

Il va sans dire que tous les jeunes, quelle que soit leur origine, peuvent vivre des difficultés d'intégration simplement parce qu'ils quittent le monde de l'enfance et doivent s'adapter au monde adulte. Chez les jeunes des communautés culturelles et des minorités visibles, cette crise d'adolescence risque d'être aggravée par des problèmes reliés à leur double identité culturelle. Cette double identité peut grandement affecter l'image que le jeune aura de lui-même, de ses parents et de la société qui l'entoure. Ainsi, la question de l'estime de soi se situe au coeur de la problématique.

L'autorité parentale

La question de l'autorité parentale, vue au sens large d'instrument premier de socialisation, est aussi fondamentale. La transmission de la culture est l'une des fonctions fondamentales de la famille.

Chez les familles des communautés culturelles, trois attitudes peuvent être constatées. Une première insiste fortement sur l'assimilation des enfants au nouveau milieu de vie. La deuxième exprime le refus de la moindre concession. Une troisième attitude, quasi-majoritaire et plus réaliste vise à concilier les deux cultures même si le degré et la forme de cette conciliation varient selon l'origine ethnique. Nous croyons qu'une intégration réussie passe par une appréciation de la culture de ses parents autant que par l'appropriation des éléments de la culture de la société d'accueil.

Mais attention! De façon quasi-unanime chez les familles des communautés culturelles, il y a consensus autour de la perception de la famille comme d'un espace privé. L'éducation est perçue comme faisant partie de la vie intime du foyer. Toute intervention extérieure constitue une menace à l'intégrité du foyer. Les interventions de la Direction de la protection de la jeunesse, par exemple, sont souvent très mal accueillies. Vous ne devez pas perdre cette donnée de vue dans vos discussions.

Une politique nécessaire

Voici, chers amis, quelques éléments que je voudrais apporter afin de contribuer à votre réflexion. Devant un tel défi, la nécessité de s'interroger sur la politique à mener vis-à-vis des familles des communautés culturelles n'est plus à faire. Il est également clair que l'on ne peut mettre dans un même sac toutes les familles du Québec. Les ménages des communautés culturelles traversent la grande majorité des problèmes que vivent les familles canadiennes-françaises. Il existe toutefois une problématique propre à ce groupe et il faut maintenant s'arrêter aux solutions.

Globalement, deux politiques sont possibles. L'une que l'on pourrait qualifier de multiculturalisme, est basée sur le renforcement et la promotion systématiques de la spécificité et de la différence comme base de comportements et des relations entre groupes, y compris avec les groupes majoritaires. Cette attitude tend à isoler les individus de la dynamique sociale et à produire un repli sur soi. Elle incite également la société d'accueil à adopter vis-à-vis l'immigrant un comportement de rejet.

Une seconde attitude essentiellement volontariste,appelée intercultura-lisme, vise plutôt le dépassement des différences et leur atténuation par l'adoption de normes consen-suelles définissant un projet commun de société. Cette approche nécessite une volonté réciproque de changement et de transformation. C'est ici que le gouvernement du Québec a fait son nid par sa politique d'immigration et d'intégration proposée au Québec en 1991. Le Conseil en est fort heureux.

Des accommodements raisonnables

Mais quelle que soit la politique mise de l'avant et à cause d'une multitude de facteurs, il y aura toujours des sources de mésententes et de tensions entre la société d'accueil et les groupes ethnoculturels. Ces conflits inévitables, il ne faut pas uniquement les entrevoir de façon négative. Ils peuvent, sous certaines conditions d'acceptation et de respect mutuels, être interprétés comme porteurs d'une dynamique de changement réciproque et d'adoption. Ce qu'il importe de trouver maintenant, c'est une méthode de gestion de ces conflits. C'est ce à quoi la Ministre des Communautés culturelles et de l'Immigration a demandé au Conseil de réfléchir.

Pour réussir ce réaménagement de nos rapports sociaux et croyez-moi, l'expression n'est pas trop forte, il importe que l'intervention des gouvernements, des institutions et des groupes comme le vôtre porte uniquement sur les valeurs reconnues comme étant à la base de notre société et non essentielles à la construction d'une société juste, démocratique, respectueuse des individus et ouverte sur le monde.

Cela commence par un ques-tionnement et une ré-interprétation des comportements, normes et valeurs des deux parties. C'est là, à notre sens, le noyau à privilégier dans une démarche qui prône le rapprochement entre les Québécois de diverses origines. Il faut savoir reconnaître l'essentiel de l'accessoire.

On ne peut concevoir une politique d'intégration hors d'une politique familiale et inversement. En partant du postulat que la famille est au centre de nos valeurs collectives, et il ne saurait y avoir de valeur aussi universellement partagée, nous sommes sur la bonne voie.

Vous en conviendrez, il y a, dans une telle proposition, la base de quelque chose de beaucoup plus grand qu'un projet d'intégration des familles. Il y a un projet de société enlevant et quasi-unique au monde, soit le respect des individus et de leur diversité autour d'un tronc commun qui constitue les bases fondamentales du consensus social. N'est-ce pas là une façon de faire du Québec une société résolument distincte ?

 

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