Le Regroupement inter-organismes
pour une politique familiale au Québec
 

Pensons famille     

Volume 4, numéro 31, juin1993

Madame Christine Corbeil
Chercheure
Département de travail social
Université du Québec à Montréal

Madame Françine Descarries
Chercheure
Département de sociologie
Université du Québec à Montréal

La réalité des mères au travail: les multiples enjeux et défis de la conciliation

Pour répondre à l'invitation que le Regroupement nous a adressée à titre de chercheures universitaires travaillant sur la problématique de la conciliation famille-travail, nous avons structuré notre exposé en deux parties. Dans une première partie, afin de mettre en perspective notre propre démarche de recherche, nous rappellerons brièvement les diverses contributions des chercheures et chercheurs québécois qui s'intéressent au travail salarié des femmes et leur vécu maternel dans le contexte socio-économique des années '90 et nous évoquerons les principaux constats qui s'en dégagent et qui doivent nécessairement servir de toile de fond à toutes réflexion sur la conciliation. Dans une seconde partie, après avoir introduit les grandes lignes de la recherche que nous avons menée auprès des mères en emploi, nous présenterons quelques résultats préliminaires relatifs à leur évaluation des mesures et des législations susceptibles de les aider à mieux concilier famille et travail salarié.

Les recherches en cours

Bien sûr, les recherches sur le travail des femmes et sur les diverses facettes de la maternité se sont multipliées au cours de la dernière décennie. Par contre, les recherches sur l'articulation entre le vécu maternel et le vécu professionnel des femmes et ses effets sur les plans individuel, familial et sociétal sont encore paradoxalement peu nombreuses.

Celles qui s'y intéressent sont, pour la plupart, reliées à quatre grands univers disciplinaires, soit la psychologie, l'éducation, les sciences administratives et la sociologie. En psychologie, l'accent est naturellement mis sur la santé physique et mentale des mères en emploi. Dans ce créneau, on notera les recherches réalisées par l'équipe de Roger Tessier, professeur à l'UQAM et membre du LAREHS (laboratoire de recherche en écologie humaine et sociale) et celle de Ursule Streit et de Yolande Tanguay de l'Université de Montréal.

En sciences administratives, dans la foulée de recherches entreprises par l'équipe de Françine Harel-Chiasson de l'École des Hautes Études Commerciales, Louise Martel et Marie-Françoise Marchis-Mouren ont cherché à savoir comment les femmes comptables agréées parviennent "à allier leur rôle professionnel et leur rôle familial" et comment elles arrivent à résoudre le dilemme du deuxième enfant.

À partir d'une approche interdis-ciplinaire, Pauline Fahmy et Hélène Lee-Gosselin de l'Université Laval ont interrogé des femmes au sujet du difficile équilibre entre les exigences de leur vie familiale et leurs aspirations de carrière. Pour sa part, Claudine Baudoux également de l'Université Laval s'est penchée sur le vécu professionnel et familial des femmes gestionnaires en éducation, alors que Cécile Coderre, Caroline Andrew et Ann Denis, respectivement sociologues et politi-cologues à l'Université d'Ottawa, ont regardé de plus près les trajectoires de carrière des femmes gestionnaires de la fonction publique fédérale en fonction de leur situation familiale.

Plusieurs des recherches menées jusqu'à maintenant ont ciblé des catégories socio-professionnelles particulières des mères en emploi, alors que leur angle d'analyse a surtout été celui de l'impact des responsabilités familiales sur leur cheminement de carrière. Quant à nous, le fil conducteur de nos recherches aura été une volonté de mieux comprendre comment les mères en emploi, de milieux socio-professionnels diversifiés, pensent et vivent l'articulation maternité et travail salarié dans une conjoncture qui, d'une part, valorise l'autonomie et la réalisation de soi tout en continuant d'exercer des pressions à la maternité et dans laquelle, d'autre part, les données socio-démographiques rappellent constamment la fragilité des liens conjugaux.

Parmi les questions de recherche qui nous préoccupent davantage se profilent toutes celles qui nous aident à savoir comment les femmes s'adaptent ou résistent aux incitations et contraintes de la double tâche; entremêlent le temps maternel et le temps salarié; négocient la division du travail au sein du couple, évaluent leur situation et formulent leurs demandes au conjoint, à l'employeur et à l'État.

Notre recherche a été entreprise en 1989 grâce à une subvention du Programme d'action stratégique du CRSH. Nous avons interrogé, par voie de questionnaire, 310 mères de statuts socio-professionnels diversifiés, à l'emploi d'une institution d'enseignement supérieur de la région de Montréal. Nous reviendrons un peu plus tard sur cette enquête pour vous communiquer, en primeur, quelques résultats préliminaires qui nous permettront d'identifier les mesures de soutien à la conciliation jugées les plus essentielles par nos répondantes.

Quelques éléments de diagnostic

D'entrée de jeu, rappelons les constats majeurs qui se dégagent de nos recherches et de celles de nos collègues sur la situation actuelle des mères en emploi:

1. Le travail salarié des mères, même celui des mères de jeunes enfants, est maintenant une réalité incontournable puisque la survie économique des familles bi-parentales s'avère maintenant dépendante de l'apport du double salaire et que la fragilité du couple contemporain entraîne une augmentation considérable des familles monoparentales dont la responsabilité financière incombe majoritairement aux femmes.

2. Ce sont encore les femmes qui assument la majorité des heures de travail consacrées aux soins aux enfants et à l'entretien domestique, soit, selon des données récentes de Statistique Canada, 75 % et 70 % respectivement.

3. L'organisation et la culture du travail demeurent encore basées sur le modèle du travailleur masculin et fermées aux réalités familiales,

4. Dans un contexte économique difficile, les revendications des mères en emploi apparaissent souvent comme "un luxe", et donc prioritaires, alors même que les mesures de soutien déjà existantes comme les congés de maternité et de parentalité sont souvent inaccessibles pour les travailleuses "au bas de l'échelle".

5. Sur le plan individuel, les femmes éprouvent de nombreuses difficultés à répondre aux exigences et contraintes de leur double rôle de mère et de travailleuse. Elles sont nombreuses à se sentir coupables, inadéquates ou incompétentes. Nos résultats de recherche confirment à quel point une forte majorité de mères en emploi manquent de temps, se sentent bousculées et happées par le rythme essouflant de la double tâche.

À ce jour, tout semble indiquer que les femmes ont surtout développé des stratégies individuelles pour s'adapter et survivre à leur réalité de mères et de travailleuses. Elles comptent avant tout sur elles-mêmes et sur leurs ressources personnelles pour faire face à la situation et, en second lieu, elles font appel au conjoint, quand il est là, pour venir à bout de leurs tâches parentales et domestiques. Plusieurs d'entre elles ont également tendance à rechercher un travail offrant des conditions moins rigides ou conventionnelles au niveau des horaires, de la durée et de l'organisation du travail. Elles continuent ainsi à combler les rangs des emplois précaires : travail à la pige, sur appel, surnuméraire, à domicile ou à temps partiel.

À nos yeux cette situation révèle, dans un premier temps, la responsabilisation individuelle des femmes face aux problèmes de l'articulation et aussi, faut-il le dire, la non reconnaissance, tant de leur part que de celle des organismes qui pourraient être porteurs de leurs revendications, de la dimension sociale et politique de la question.

Mettons ici un terme à cette liste de constats qui pourrait être beaucoup plus longue et détaillée, et contentons-nous de conclure que ce n'est pas sur une base individuelle ou seulement à l'intérieur de leur couple que les femmes pourront trouver des solutions aux multiples défis de la double tâche. L'obtention et le plein exercice de leur droit au travail, à l'autonomie financière et au libre choix en matière de procréation ne peuvent, selon nous, demeurer "affaires de femmes".

Pour les fins de la présente recherche, nous avons également réalisé une analyse des mesures concernant la conciliation présentées dans la première version du Plan d'action du Secrétariat à la famille (1989-1991), à la lumière des principales critiques et revendications formulées par les groupes de femmes et les comités de condition féminine des syndicats. Il ne s'agit pas de reprendre ici les résultats de cette étude que nous avons déjà publiée dans la revue Nouvelles pratiques sociales, mais de mentionner que ce Plan d'action , pas plus que le deuxième selon toute vraisemblance, n'a réussi que partiellement à rendre compte des nouvelles pratiques sociales des familles et des femmes et propose très peu de mesures concrètes aptes à l'exercice des responsabilités parentales. Il ne crée pas de véritable cohésion entre l'ensemble des programmes et les institutions sociales, pas plus qu'il ne propose des réaménagements des structures du travail en fonction des responsabilités parentales. De plus, si le plan gouvernemental adopte un axe de réflexion relativement novateur en faisant intervenir constamment la notion des responsabilités parentales, il produit aussi l'effet pervers d'occulter la réalité des mères en emploi, cheffes de famille ou conjointes, qui assument encore l'essentiel des responsabilités et des contraintes parentales.

En conséquence, on déplore le manque de dynamisme et d'originalité du gouvernement dans ce dossier. Car, outre l'amélioration des mesures touchant les congés de maternité ou de parentalité, tout programme vraiment axé sur l'amélioration des conditions de conciliation devrait remettre en cause le mode sexué d'insertion des femmes dans la structure du travail, la culture organisationnelle qui favorise un modèle de fonctionnement et d'hiérarchisation insensible aux valeurs et aux besoins de la sphère domestique, et le primat de l'économie qui inhibe trop souvent l'expression de solutions novatrices.

Des mesures de conciliation

À la lumière des ces brefs énoncés, certains résultats de notre recherche concernant le point de vue de mères en emploi sur les diverses mesures qui seraient susceptibles de les aider à concilier maternité et travail apparaissent fort pertinents pour documenter toute critique du deuxième Plan d'action en matière de politique familiale.

L'enquête qui nous a permis de rejoindre 310 mères en emploi pour les interroger sur leur vécu maternel et leur expérience de la conciliation a été réalisée en avril 1992. Nous sommes présentement à analyser les premiers résultats informatisés. Plusieurs questions avaient trait à leurs conditions de travail, à la façon dont elles gèrent la double tâche, aux problèmes de garde, à leur degré de satisfaction face à leur capacité d'articuler famille et travail, à leurs besoins en la matière et à leurs opinions sur les différentes mesures susceptibles d'améliorer les conditions de la conciliation.

L'invitation du Regroupement nous a donc forcées à sauter des étapes d'analyse puisque nous souhaitions présenter certains résultats inédits sur le sujet précis de la discussion au programme. Ces mêmes résultats inédits sont soumis ici sous toute réserve de vérifications ultérieures et devront être mis en relation avec les caractéristiques particulières de notre échantillon pour interpréter plus finement les tendances générales observées.

Notre enquête a été menée dans un milieu syndiqué relativement bien protégé par rapport à l'ensemble du marché du travail et offrant des conditions de travail assez souples et même flexibles à un nombre significatif de nos répondantes. En moyenne, les mères en emploi de notre échantillon ont 40 ans et elles ont deux enfants d'âge scolaire. Presque tous leurs enfants vivent avec elles, mais un enfant sur trois, par ailleurs, vit dans une famille monoparentale ou recomposée. De fait, on compte 25% de femmes cheffes de famille monoparentale dans notre échantillon.

Nos informatrices se caractérisent par un haut niveau de scolarité, les deux tiers ont un diplôme universitaire, et se répartissent entre différentes catégories d'emploi : 3% sont des cadres, 62,6% du personnel de soutien, 18,7% des professeures et 15,5% des chargées de cours. En dépit d'un niveau moyen de scolarité très élevé, plus de 50% de nos répondantes gagnent un salaire annuel inférieur à 30,000$ et un autre 25%, un salaire annuel inférieur à 50,000$. Les mères en emploi de notre échantillon consacrent, en moyenne, 36 heures au travail salarié et 35 heures au travail au foyer.

Même si plusieurs aspects de notre enquête pourraient vous intéresser, passons immédiatement à la lecture d'un tableau qui ordonne, selon l'importance que leur accordent nos répondantes, différentes mesures que l'on retrouve généralement comme voies de solution ou même qui sont déjà en vigueur dans les milieux de travail les mieux protégés. Répétons-le il s'agit d'une première compilation qui devra être approfondie et plus systématiquement documentée.

Les mères en emploi privilégient clairement les mesures qui visent à leur assurer une plus grande flexibilité dans leurs horaires de travail et une meilleure disponibilité. Cette tendance est confirmée par plusieurs autres résultats du questionnaire. Par ailleurs, c'est autour de trois dimensions principales que se regroupent les mesures jugées essentielles par les mères en emploi pour faciliter la conciliation. Elles ont trait, dans une double perspective économique et organisationnelle :

On note, en effet, que les premières mesures favorisées par les femmes touchent:

1. La déduction complète des frais de garde. C'est la dimension économique de la question qui est visée ici et la revendication s'adresse à l'État. En quelque sorte, les femmes indiquent par là qu'elles ne veulent pas être les seules à assumer le coût de l'enfant.

2. Quatre semaines de vacances payées. Une telle mesure est sans aucun doute perçue comme essentielle pour mieux gérer, notamment, la période de vacances scolaires pendant l'été. Elle s'adresse aux employeurs et revient encore à réclamer des moyens concrets pour assurer une meilleure disponibilité auprès des enfants.

3. Programme d'accès à l'égalité. On peut être surpris de retrouver cette mesure aussi haute dans l'échelle. Vraisemblablement, on peut y voir là une prise de conscience de la part des femmes à l'effet que les possibilités d'améliorer les conditions de la conciliation passent obligatoi-rement par des modifications de la structure du marché du travail et une amélioration de leurs conditions salariales : sortir des ghettos d'emploi, ne pas être discriminée par ses maternités, promouvoir une culture orga-nisationnelle ouverte aux réalités familiales, etc. Cette revendication s'adresse tant aux employeurs qu'à l'État qui fait la promotion de tels programmes.

4. Congé de maternité à 100%. De toute évidence, les femmes refusent d'être pénalisées économiquement par leurs maternités. Ceci explique sans doute pourquoi 62% de nos répondantes considèrent qu'il serait essentiel de rémunérer le congé de maternité à 100% et de le rendre véritablement accessible à toutes les mères travailleuses.

5. Halte-garderie en milieu scolaire. De façon significative, cette mesure est aussi jugée essentielle par 60% de nos informatrices. Ce qui nous amène à rappeler que les difficultés de la conciliation dépassent largement l'âge de la petite enfance et que toute réflexion socio-politique sur la conciliation doit tenir compte de cette réalité et aussi poser, plus largement, le problème des rapports avec les pré-adolescents et les adolescents.

6. Horaire de travail flexible. Un regroupement des jugements évaluatifs posés par nos informatrices, nous amène aussi à souligner l'importance de cette mesure. D'autant plus que lorsqu'elles sont amenées à réfléchir sur leur propre situation de travail ailleurs dans le questionnaire, elles ont jugé, dans une proportion de 75%, que cette mesure était celle qui était la plus utile ou la plus souhaitable dans leur milieu de travail.

En guise de conclusion, soulignons que si nos informatrices demandent en priorité l'assouplissement des horaires de travail et des services de garde mieux subventionnés et plus accessibles, pour notre part, nous considérons que les problèmes de conciliation ne pourront être résolus tant et aussi longtemps que les solutions organisationnelles et structurelles demeureront aussi ponctuelles et restreintes et ne toucheront, dans les faits, que les mères en emploi. Surtout si les femmes, comme les hommes, continuent de penser qu'il s'agit là essentiellement d'un problème de femmes. En d'autres mots, il nous apparaît que tant et aussi longtemps qu'il risque d'en coûter plus cher à un employeur d'embaucher une mère qu'un père, il est utopique de croire que les femmes recevront, à toutes les étapes de leur carrière, un traitement équitable par rapport à celui que reçoit leur confrère masculin.

Enfin, il nous semble que l'actuelle utilisation d'un vocabulaire socio-politique axé sur une notion de parentalité (i.e. une notion qui fait appel à la responsabilisation des deux parents dans l'éducation et les soins des enfants plutôt qu'à la seule responsabilisation des mères) doit dépasser le simple jeu de mots pour trouver une véritable correspondance dans la réalité quotidienne, dans les mesures préconisées et dans le libellé des recommandations gouvernementales.

Tableau ordonné des mesures aptes à faciliter la conciliation famille-travail salarié,

selon la catégorie "essentiel"

Intérêt des répondantes face aux mesures

Essentiel %

Très utile %

Utile %

Peu utile %

Pas souhaité %

Déductibilité complète des frais de garde

74.4

19.2

6.2

0.7

 
Quatre semaines de vacances payées

73.8

19.2

4.5

0.7

 
Programme d'accès à l'égalité

64.6

17.0

16.0

1.7

0.7

Congé de maternité payé à 100%

61.8

28.4

6.3

0.4

3.2

Halte garderie en milieu scolaire

59.3

24.9

12.3

3.2

0.4

Développement subventionné du réseau de garderie

57.7

27.1

11.3

2.4

1.4

Cinq jours de congé pour responsabilités familiales

49.7

32.5

14.0

3.8

 
Horaire de travail flexible

49.2

41.7

6.1

3.1

 
Garderie en milieu de travail

36.7

32.5

21.5

6.6

2.8

Semaine de travail de 4 jours

35.8

47.1

11.9

3.4

1.7

Congé de maternité partagé entre le père et la mère

28.2

37.8

23.4

8.6

2.1

Camps de vacances subventionnés par l'État

27.2

31.7

27.9

9.4

3.8

Congé parental sous forme de travail à temps partiel

26.7

41.3

24.3

4.2

3.5

Poste à temps partiel avec avantages sociaux

25.9

40.3

20.5

7.2

6.1

Service de garde fourni par l'employeur lors d'imprévus au travail

25.3

30.2

26.7

13.2

4.6

Journée de travail réduite de 45 minutes sans perte de salaire

24.1

45.7

16.8

8.9

4.5

Frais de garde partagé avec l'employeur

22.5

37.7

23.6

2.8

13.4

Service d'information pour parents

21.6

32.5

37.3

8.3

 
Partie de travail à domicile

14.1

38.8

17.5

12.7

16.8

Poste partagé

7.3

29.5

34.9

13.5

14.9

Source : Données préliminaires de l'enquête Concilier Travail et Maternité : la situation des mères en emploi, sous la co-direction de Françine Descarries et de Christine Corbeil, UQAM, 16 février 1993.

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