![]() |
Le Regroupement inter-organismes pour une politique familiale au Québec |
|
Pensons famille |
Volume 5, numéro 33, octobre 1993 |
|
Monsieur Jean-Guy Bruneau
Psychologue
Centre d'accueil Vert-Pré d'Huberdeau
La vie familiale est plus que jamais menacée
En cette décennie des années 90, la vie familiale est plus que jamais menacée. Cette menace vient de tous les côtés.
La cellule familiale comme élément constituant le tissu social, subit les contrecoups des modifications importantes de notre société. Et à l'intérieur de cette cellule familiale, l'enfant est l'élément le plus vulnérable qui écope par voie de conséquence de tous les bouleversements sociaux.
Mentionnons rapidement quelques modifications sociales ayant une conséquence négative importante sur la vie et l'équilibre de la cellule familiale.
Le progrès technique a apporté certes de grands avantages, mais il n'a pas été sans véhiculer de nombreux inconvénients sur la famille. Il ne s'agit pas ici de porter un jugement de valeur sur la technique, mais de voir comment celle-ci ébranle la vie de famille. Le développement technique et l'urbanisation ont amené les parents à travailler à des distances de plus en plus grandes du milieu de vie, et les enfants à faire de longs trajets pour fréquenter l'école. Ceci a diminué d'autant les périodes d'échanges des membres de la famille.
Les valeurs de consommation et de production ont mis en brèche le sens de l'économie valorisé par nos ancêtres et ont poussé inexorable-ment les familles à s'endetter : "Achetez aujourd'hui et commencez à payer seulement en juin prochain". Il en est résulté un endettement constant des familles qui oblige les parents à consacrer de plus en plus de temps au travail afin de joindre les deux bouts. Comme les créanciers n'attendent pas et que les journées n'ont que 24 heures, c'est sur le temps donné aux enfants que l'on rogne.
La publicité a amené notre génération à croire que pour être heureux on devait posséder la toute dernière auto, le tout dernier shampooing, nous faisant ainsi perdre la richesse des joies simples (non dispendieuses), la capacité d'émerveillement devant la nature.
La mentalité sociale de compétition en valorisant la performance, la médaille... a amené les familles elles-mêmes à valoriser la performance des enfants. Ceci génère souvent des parents déçus... et des enfants assombris, se dévalorisant dans le silence de leur chambre de ne pas répondre aux attentes parentales.
Depuis les années 70, on remet en question les valeurs de fidélité, de responsabilité. Ce qui a facilité la dissolution des unions stables et fait augmenter en flèche le nombre de familles monoparentales. Dès lors, la charge du gagne-pain, de l'entretien, de l'éducation, repose sur les épaules d'un seul parent qui, dans la très grande majorité des cas est la mère.
Mais dans la famille tendue, étriquée, soumise à toutes sortes de pressions, quels sont les membres les plus affectés ? Ceux qui sont les plus faibles moralement, ceux qui ont le plus besoin d'affection, d'amour, surtout de présence : les enfants, les plus jeunes surtout.
Quelles sont les répercussions sur nos enfants des changements sociaux affectant la cellule familiale ?
La plus importante, c'est que, de moins en moins, les enfants ont des moments de contact avec les parents, avec les grands-parents. Les parents sont complètement absorbés par la nécessité de gagner la vie, toujours plus exigeante. Ils ont besoin d'aide pour maintenir le navire et assurer une présence significative auprès des jeunes. Une recherche de Bettelheim faisait ressortir que le temps réel d'échange entre les parents et leurs enfants (à part :"Passe-moi le sel... À quelle heure tu reviens") était d'environ 10 minutes par semaine pour nos voisins américains.
Le désarroi des jeunes prend de nombreux visages. Quand l'enfant ne sent pas que c'est lui comme personne qui est aimé, il décroche. Il cherche à être en lien avec quelqu'un. Il va voir dans la "marge sociale" les jeunes comme lui; il se marginalise. On constate régulièrement l'augmentation du nombre des "enfants de la rue". Qu'est-ce qu'ils apprennent dans la rue ? Ils apprennent la survie, l'entraide. Ils y trouvent de la tendresse. Mais ils y apprennent aussi qu'ils souffrent et qu'ils se font abuser quand ils sont seuls.
D'autres vont combattre leur isolement par la recherche des paradis artificiels de la drogue. La drogue n'est pas en soi un problème, elle est la conséquence d'un problème, d'une solitude. On donne présentement beaucoup d'autonomie aux jeunes alors qu'ils ont besoin de présence, d'attention et de fidélité des adultes. Le plus grand drame des jeunes, c'est le sentiment de solitude et d'inutilité. Ce n'est pas pour rien que le taux de suicide des adolescents du Québec est l'un des plus élevés au monde. Mais cet isolement émotionnel est la conséquence du manque de liens affectifs.
Ces jeunes auprès desquels nous travaillons depuis de nombreuses années nous ont beaucoup appris sur leurs misères, leurs espoirs, leurs immenses besoins de présence. C'est d'eux que nous avons découvert à quel point les grands-parents sont importants...
Les adolescents nous ont révélé que très souvent leurs grands-parents avaient été des personnes importantes dans leurs vies. Ils n'ont jamais fait mention de cadeaux matériels de leurs grands-parents, mais combien de fois ils ont parlé de leur présence, de leur attention, des activités toutes simples vécues avec eux. Et c'est souvent avec les aînés qu'ils sont les plus enclins à communiquer. Voici certains témoignages verbatim :
Martine : "J'arrêtais souvent chez mes grands-parents au retour de l'école une ou deux fois par semaine. J'aimais beaucoup ça. J'avais toujours hâte d'y aller."
Stéphane (15 ans) : "J'ai lâché les gars avec qui je faisais des coups. Je vais le samedi à l'atelier de soudure de mon grand-père. J'aime ça, ça me stimule, j'ai de très belles notes en soudure..."
Paul (16 ans) : "J'ai jamais oublié mes vacances passées sur la ferme de mes grands-parents. Dans les moments difficiles, c'est là que je voudrais aller..."
Sonia (17 ans) : "C'était pas facile à la maison. Mon grand-père était la personne en qui j'avais le plus confiance. Quand il est mort j'avais 12 ans. Après j'avais plus personne..."
Philippe (16 ans) : "Ma mère fait sa vie avec quelqu'un d'autre. Mon point d'attache c'est mon grand-père. Il a accepté de me recevoir quelques mois pour que je puisse ramasser mon argent pour aller en appartement".
Nancy (14 ans) : "Hier j'ai rencontré une personne aînée. Elle devait avoir 65 ans. Elle était tellement cool. J'ai causé deux heures avec elle... Pourtant, moi je suis une enfant de la rue et je ne voulais rien savoir des adultes..."
Une chose est cependant très surprenante, c'est de constater que les aînés ne se rendent pas compte à quel point ils ont été importants dans la vie émotive de leurs petits-enfants. Ils ne réalisent pas que les contacts chaleureux et attentifs s'impriment profondément dans l'âme des jeunes et s'inscrivent en un souvenir qu'ils désirent renouveler.
La constatation de l'importance des grands-parents dans la vie des adolescents a amené Ginette Piché, agente pastorale et moi-même à tenter le rapprochement entre les jeunes et leurs aînés. Depuis nous avons voulu aider les jeunes à dire leurs besoins aux aînés, à aller chercher auprès d'eux l'assistance dont ils ont besoin. Ils ont réussi à faire entendre leurs voix au Congrès de la Fédération Internationale des Associations de Personnes Aînées (FIAPA)1 en 1990 grâce à monsieur René Lusignan, président du Club de l'âge d'or de Saint-Adolphe d'Howard. De ces rencontres est née l'Opération grands-parents2 qui poursuit sans cesse son mouvement visant le rapprochement et l'échange entre les jeunes et les aînés.
1989. Des adolescents de l'Accueil Vert-Pré d'Huberdeau parlent de l'importance des grands-parents. (Visite d'aînés à Sainte-Jovite).
1990. Les adolescents envoient par télécopieur un Message à tous les grands-parents du Congrès de la Fédération Internationale des Personnes Aînées (FIAPA) réunis à Montréal. Ce message est distribué dans 60 pays.
1990 & 1991. Nombreuses rencontres avec le Club de l'âge d'or de Saint-Adolphe d'Howard. Échanges sur les thèmes : adolescence, travail...
1992. Création officielle de l'Opération grands-parents visant le rapprochement des grands-parents et des jeunes.
1993. Participation au Salon des Aînés. Sondage sur la vision que les grands-parents ont de l'avenir de leurs petits-enfants.
1993. Participation au Congrès de la Fédération de l'âge d'or du Québec. Des jeunes qui veulent prendre contact avec la génération de leurs grands-parents.
1993. Présentation du projet au Conseil de la famille.
l'Opération grands-parents vise les objectifs suivants :
Nous tenons, tout spécialement, à remercier Patrick Anderson et Frédéric Dagenais pour les magnifiques témoignages comme membres du programme "Opération grands-parents", ainsi que madame Ginette Piché, agente de pastorale, pour leur accueil au kiosque d'information et de leur disponibilité à répondre aux questions des participants à la rencontre : La famille au coeur de l'intégration.
Notes
1. 8ième Congrès de la Fédération Internationale des Associations de Personnes Aînées 1990. Actes du Congrès, p.25.
2. Pour obtenir le résumé détaillé des activités de l'Opération grands-parents, consulter le document "Témoignages" disponible à l'Accueil Vert-Pré d'Huberdeau.