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Le Regroupement inter-organismes pour une politique familiale au Québec |
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Pensons famille |
Volume 5, numéro 35, janvier 1994 |
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Madame Denise T. Casimir
Présidente
du Comité québécois de l'UIOF
Représentante du RIOPFQ
Effets des médias et technologies sur la culture familiale
Caire septembre 1993
| Note : Le lecteur est
prié de prendre note que le texte a été préparé à
partir des travaux de monsieur Michel Pichette, avec son
accord et sa collaboration. Monsieur Pichette est vice-président du Regroupement inter-organismes pour une politique familiale au Québec, ex-président de l'Association nationale des téléspectateurs et coordon-nateur des Services à la collectivité à l'Université du Québec à Montréal. |
De tout temps les familles ont été soumises à des influences extérieures et elles ont dû composer avec ces influences. L'histoire démontre qu'il s'agit là d'un phénomène social normal et que tout compte fait, les familles sortent généralement enrichies de cette dynamique. Elle les contraint à se positionner, à dégager leur propre point de vue et finalement s'approprier le changement. Sauf que ces influences n'ont jamais été aussi percutantes qu'avec le déploiement généralisé des médias de communication contemporains. Nous assistons, actuellement, en vivant dans l'impuissance, à une multiplication rapide de la présence des médias et de leur usage de plus en plus diversifié dans la plupart de nos activités.
Les familles d'aujourd'hui ne peuvent plus ignorer ces influences, même quand celles-ci semblent étrangères à leurs aspirations, comme à leurs valeurs. Elles ne peuvent pas fermer leurs portes à la culture et aux produits des médias, car ils parviennent toujours à s'infiltrer dans leur vie malgré les résistances qu'elles peuvent parfois souhaiter leur opposer. Lentement, sans que les familles s'en aperçoivent, leurs valeurs traditionnelles et culturelles sont bouleversées. Dans les pays d'immigration, comme le Canada, que dire des parents et des enfants de ces familles immigrantes pour qui la télévision et les autres médias manifestent une ignorance pratiquement totale de leurs propres enjeux?
Nous nous accordons à reconnaître que la société actuelle traverse une période de crise et qu'elle est en train de faire disparaître, tout à la fois, les emplois traditionnels, les compétences, les façons de penser et les modes de communication auxquels nous avions été préparés.
Les résultats de ce phénomène se font sentir tous les jours. En effet, nous vivons plus isolés, mais davantage envahis d'informations sur ce qui se passe en dehors de nous. En même temps, nous sommes hyperstimulés par des images et des modèles de performance et de réussite, par contre nous éprouvons de la difficulté à savoir qui nous sommes et ce que nous devenons; plusieurs parmi nous souffrent d'un manque d'estime de soi. Comment peut-il en être autrement quand, après avoir perdu un emploi, on n'arrive pas à s'en trouver un autre, ou que l'on connaît plusieurs échecs matrimoniaux ? Les familles vivent la rareté économique, pourtant, elles ne cessent d'être sollicitées et même harcelées pour consommer de plus en plus. Elles vivent essoufflées, dispersées entre le centre d'achats, le bombardement des médias, leurs rôles parentaux, l'anxiété de l'avenir et la conciliation du travail et de la vie familiale.
Nous sommes mal équipés pour comprendre, en premier lieu, puis pour nous exprimer et enfin, pour agir et réagir dans le contexte de ce nouveau monde et des nouveaux comportements que génère la présence accrue des médias qui influencent notre vie en nous donnant accès à de multiples richesses d'information tout en nous incitant à en rêver, quand ce n'est pas à oublier notre vie quotidienne.
Nous commençons à percevoir que la multiplication rapide de la présence des médias et de leur usage de plus en plus diversifié dans la plupart de nos activités a des incidences sur la vie familiale, sur les activités scolaires, sur le mode de fonctionnement démocratique de la société et sur nos ondes de pensée, ainsi que sur la culture générale.
La société de l'information et des communications est faite de médias qui nous parlent sans arrêt, mais ils parlent à notre place. Omniprésents dans la vie familiale, jusque dans ses dimensions les plus intimes, les médias ne dialoguent pas avec les gens et cela malgré leurs techniques avancées d'interactivité.
Nous pouvons constater que les familles vivent un grand malaise à propos de l'influence des médias. D'après elles, la pénétration grandissante des médias dans les foyers, n'est pas étrangère à la perturbation des rôles parentaux, de la qualité de vie familiale et surtout des valeurs culturelles que les parents cherchent à transmettre à leurs enfants.
Nous ne nageons pas ici en pleine science-fiction. Nous vivons bel et bien dans une société d'information, de communication et de médias dont la caractéristique est de transformer les façons traditionnelles de nous informer et de nous divertir et de faire des productions et du travail intellectuel, une marchandise. De plus, cette marchandise, non seulement elle est produite par une nouvelle génération de concepteurs, d'idéateurs et d'intellectuels, mais elle n'obéit plus aux mêmes modèles qui présidaient, hier encore, aux productions de la pensée humaine.
Il est facile pour les médias de rejeter la faute sur les familles en parlant de libre arbitre et de liberté d'action et de choix. Mais comment ne pas s'interroger sur l'irresponsabilité des mass-médias en voyant le nombre incroyable de scènes de violence et de sexe, en constatant la pauvreté de l'imaginaire et du vocabulaire ainsi que la pauvreté des modèles et l'unifor-misation des valeurs qui sont véhiculées massivement par les médias dans les familles comme dans la société en général. Comment ne pas s'interroger quand des familles peuvent assister, bien calmement, dans le confort de leur foyer, à la destruction d'un pays, à l'assassinat de personnes humaines comme s'il s'agissait d'un simple jeu vidéo . On fait actuellement la publicité du prochain film d'un acteur bien connu, en disant :"Il y a une scène de violence à toutes les deux minutes!..." Toutes ces images, tous ces sons résonnent et s'impriment en nous. Quels moyens avons-nous pour les différer à notre profit ?
Les familles accusent les médias d'être froidement indifférents à leur désempa-rement. Elles attendent d'eux une plus grande responsabilité et un engagement dans la créativité et la diversification qui, disons-le, tardent à venir. Les familles voudraient que les médias fassent appel à des valeurs de respect des personnes et de l'intelligence humaine et qu'ils prennent en compte la diversité et les divergences qui se manifestent quotidiennement dans nos sociétés. Elles souhaitent que les médias deviennent un lieu d'expression et de communication.
Ce qui inquiète grandement le monde familial c'est que l'industrie des communications et des médias prend de plus en plus de place dans l'économie des nations et surtout à l'échelle internationale. Par contre, au même moment, les gouvernements dérè-glementent et laissent jouer la libre concurrence du marché.
Chaque famille est alors laissée à elle-même et doit prendre ses propres responsabilités, ce qui est bien en soi, mais comment y arriver ? Comment développer son autonomie et une attitude critique, mais surtout, comment gérer la multitude des produits offerts? Par quels moyens développer le nouveau rôle et les nouveaux pouvoirs d'un citoyen dans une société où les débats sociaux, politiques et idéologiques ainsi que les décisions et les projets de société émanent de concoctages construits par l'univers des médias et des télécommunications ? Comment faire pour continuer d'avoir du pouvoir et de ne pas se percevoir uniquement comme des consommateurs individuels, isolés et impuissants des activités spectacularisées de notre monde ?
La société des médias, c'est aussi le développement d'un mode de vie dans la distance. C'est la société du télé-achat et des télé-transactions. C'est aussi une société où se développe le travail à distance. Il n'est certainement pas facile d'être solidaire d'une équipe de travail par le moyen des nouvelles technologies de l'ordinateur, du modem, du télécopieur, de la boite vocale ou de la télé-conférence bi-multidirec-tionnelle. Ce qui est vrai pour le travail l'est également pour le loisir. La télévision envahit quotidienne-ment notre univers sonore et visuel. On sait que bientôt le prolongement de la télévision par câble nous donnera accès à plus de deux cents canaux qui agrandiront les fenêtres de chacun de nos foyers. La famille nord-américaine et québécoise est désormais composée d'une mère, parfois d'un père, d'un enfant et ... d'un téléviseur. Au Québec on calcule que les enfants et les jeunes sont "branchés" au téléviseur de 20 à 21 heures par semaine et les parents environ 25 heures.
La télévision n'est cependant pas le seul média à envahir l'univers familial, il y a la musique, la publicité, les journaux et les revues, les films loués, les jeux vidéo et l'ordinateur avec toutes ses banques de données.
Aussi, devant un phénomène social et culturel aussi massif et à peine sorties de leur indifférence, l'école et la famille entreprennent de plus en plus de s'interroger, essaient de comprendre et cherchent à s'exprimer à travers leurs propres langages. Malheureusement, à part quelques expériences dues à l'initiative isolée de rares enseignants, le secteur francophone de l'école québécoise est encore endormi et ignore l'enseignement aux médias et l'initiation des jeunes aux nouvelles données de la culture moderne dans laquelle nous sommes entrés. Le secteur anglophone est à peine plus avancé. Pourtant, l'éducation aux médias est une nécessité et une urgence; c'est mettre l'école québécoise à l'heure de la culture moderne. Nous en avons besoin pour la qualité de notre présent et notre futur immédiat. Il ne faudrait surtout pas accueillir ces nouvelles technologies comme nos ancêtres ont accueilli l'imprimerie à l'époque de Gutemberg.
Selon monsieur Jean-Pierre Boyer, de l'Université du Québec à Montréal, et je cite : "L'enjeu critique de la société de l'information et des communications est, et demeurera dans les années à venir, la nécessité d'une meilleure liaison entre les impératifs du progrès et les exigences du développement humain [...] la responsabilisation des citoyens et la participation consciente de ces derniers à l'organisation sociale, constituent bien ce véritable enjeu démocratique et culturel auquel nous sommes collectivement confrontés à l'aube de 21e siècle".
Il ne faudrait pas croire que rien ne bouge pour autant. Au contraire, dès son premier plan d'action 1989 - 1991, le Secrétariat à la famille reconnaissait l'importance de l'univers médiatique qui ponctue les familles. Il faisait état, à juste titre, que les parents reconnaissaient les services rendus par les différents médias et, plus particulièrement, les avantages que peuvent en retirer les enfants. Le préambule du chapitre 9 du plan d'action faisait aussi état de certaines difficultés vécues par les familles avec les médias, dont l'image qu'ils véhiculent de la famille et la grande place occupée par la violence. Considérant l'importance de l'environnement des médias, le plan d'action considérait alors qu'il devenait important de connaître avec plus de précision l'influence des différents médias sur les membres des familles. Dans la foulée de ce premier plan d'action, le Secrétariat à la famille a fait réaliser une recherche bibliographique sur la famille et la télévision.
Le deuxième plan d'action 1992 - 1993, revient sur le thème des médias par le biais de l'importance de promouvoir les comportements pacifiques. Entre autres objectifs, le plan d'action vise la diminution de la violence dans les médias.
C'est à ce titre que s'est tenu à l'automne 92, un Colloque organisé par le Centre d'études sur les médias de l'Institut québécois de recherche sur la culture, en collaboration avec les ministères des Communications, de la Culture et du Secrétariat à la famille. Cet événement s'inscrivait dans la foulée de nombreuses demandes formulées par les milieux familiaux au cours des dernières années dans le cadre d'actions qui se sont réunies autour de la Coalition contre la violence dans les émissions pour enfants 1989-1991, et de la pétition nationale de Virginie Larivière 1992.
Diffusé au printemps 1992 par le Conseil de la famille, le document d'études et de recherches "Familles et télévision" jette un éclairage sur l'environnement médiatisé des familles. Constatant que de nombreuses recherches étudient ce qui se déroule à l'écran ou encore sont menées au point de vue des télédif-fuseurs, les auteurs de l'étude veulent plutôt décrire l'écoute de la télévision dans les familles et en fonction du point de vue de ces dernières. Explorant les avenues pouvant conduire à l'élaboration d'une éventuelle politique de la famille en cette matière, cette contribution du Conseil à la réflexion, sur l'expérience vécue par les familles avec les médias, conclue à la nécessité d'une prise en charge des familles et des téléspectateurs eux-mêmes, de leurs relations avec le monde de la télévision et des médias. Le document propose à cet égard la création d'un Conseil des téléspectateurs.
En terminant je vous livre quelques principes et objectifs généraux proposés par monsieur Michel Pichette, sur comment développer la concertation et l'action des familles, à propos de la télévision et des autres médias.
1. Le pouvoir de ceux qui décident ou font la télévision et les autres médias doit être contrebalancé par le pouvoir de ceux qui en font l'usage et vivent sous leurs influences
2. Agir à propos de la télévision et des médias en général concerne la qualité du milieu de vie des familles, comme de toute la société. S'occuper de la télévision et des médias, c'est un moyen d'action préventive et une responsabilité du citoyen pour la santé de la vie démocratique
3. La voix des familles a besoin de se développer et de se faire entendre sur la base de leur propre point de vue, de leurs besoins et de leurs désirs et ce, aux plans locaux, nationaux et internationaux
4. Il ne suffit pas de parler uniquement des émissions et des produits médiatiques ou encore, se contenter de réagir aux offres médiatiques
Il importe de jeter les bases d'un partenariat. Il ne suffit pas de s'interroger sur la façon dont l'usage des médias influence notre vie, mais de développer la réflexion sur ce que l'on veut faire de sa vie, en vue de favoriser une libération réelle, une autonomie et des actions critiques des citoyens dans l'usage qu'ils veulent faire des médias.
5. Nous ne cherchons pas la censure ni l'interdit mais plutôt la responsabilisation des familles et des médias dans le respect des diversités sociales et culturelles pour que les familles aient les moyens de participer et de profiter pleinement des richesses de la société moderne, de l'information, des communications et des médias
6. La sanction du marché ne doit pas être le seul critère de production et de diffusion des responsables de la télévision et des autres médias
7. La télévision, tout comme les autres médias, doit tenir compte des droits des enfants. Ils ont droit au respect de leur éducation et de leur développement. Les médias doivent assurer le principe d'une sensibilité spécifique à l'enfant et au jeune en les protégeant contre les abus de certaines formes de télédiffusion et de diffusion médiatique. L'ensemble des programmations doit tenir compte de la présence possible des enfants. De leur côté les parents et les éducateurs ont aussi des responsabilités à développer
8. Il est impératif de supporter et de revendiquer le développement de produits médiatiques de qualité pour les enfants et pour les jeunes. Il est urgent et nécessaire, dans le contexte actuel de la mondialisation, de développer un partenariat international sur ces enjeux
9. La famille et l'école doivent développer la compétence critique des jeunes à l'égard de la télévision et des autres médias. Cela implique qu'on inclut ce volet de formation dans la formation et le perfectionnement des enseignants eux-mêmes
10. Il devient aujourd'hui nécessaire de faire reconnaître juridiquement toutes questions pertinentes aux droits et à la protection des utilisateurs et consommateurs des médias
11. Les télédiffuseurs doivent être davantage transparents, ils doivent adopter une charte éditoriale et la faire connaître
12. Les massmédias doivent développer l'habitude de parler de la télévision et des autres médias aux utilisateurs que nous sommes avec nos enfants. Ils sont devenus nos sources principales d'informations
13. Les gouvernements doivent dorénavant prendre en compte l'information, les communications et les médias dans leurs politiques d'éducation et de culture. Communication, éducation et culture font dorénavant partie d'une seule entité à développer au profit des citoyens, des citoyennes et des familles. On ne peut plus les considérer comme des réalités séparées.
14. La mondialisation des communications est un phénomène heureux, mais préoccupant pour les familles et pour les citoyens. À cet égard, il devient important de développer des liens avec les organismes familiaux et les groupes de citoyens d'autres pays.
Nous vivons au coeur d'une mutation. Les familles ont à s'adapter à ce qu'on peut dorénavant appeler une culture, à de nouveaux modes de vie et de pensée. Il faut prendre en compte que cette adaptation à faire n'est pas la même pour toutes les familles. Il faut tenir compte ici des diverses générations (enfants, jeunes parents) et éviter de faire des craintes des générations plus âgées de parents, le seul guide du travail à faire. Chacun à des besoins qu'il faut entreprendre d'identifier et de comprendre. Chacun a besoin d'outils d'éducation, d'information et de nouveaux moyens d'action pour s'épanouir et se faire entendre dans un monde où la communication et le divertissement médiatisé sont devenus, et le seront de plus en plus, le fait de marchands et d'artisants spécialisés qui pensent leurs productions bien loin des réalités familiales. Les médias, c'est plus que du divertissement. Nous avons tous ensemble une tâche moderne à assumer : celle de s'occuper des médias d'une manière positive, inventive et créatrice.
Voilà quelques premières réflexions et interrogations issues de la voix d'une majorité de familles québécoises. Nous croyons qu'il s'impose de poursuivre plus avant ce travail de penser ce monde "nouveau" dans lequel nous sommes entrés, à partir de notre point de vue de citoyens, citoyennes et de familles. C'est pourquoi, nous proposons ici la création d'une commission internationale dont le mandat consisterait à tracer un portrait de la situation vécue dans nos différents pays (état du développement des médias, besoins des familles, actions et expériences entreprises, politiques, législations... ) et à proposer des pistes et des actions utiles pour offrir à nos organismes et aux familles les moyens de participer pleinement à la société moderne des médias tout en la mettant au profit de la qualité de leur vie.