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Le Regroupement inter-organismes pour une politique familiale au Québec |
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Pensons famille |
Volume 5, numéro 35, janvier 1994 |
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Madame Renée Condé-Icart
Centre haïtien d'action familiale et membre du C.A. du
Regroupement
Les enfants immigrants en garderie
Je vous salue au nom du Regroupement inter-organismes pour une politique familiale au Québec dont je suis une déléguée à cette conférence. Je vous salue également au nom de tous ceux et de toutes celles qui, comme à la garderie Ami Soleil et au Centre haïtien d'action familiale, travaillent dans la quotidienneté à faire "que chaque enfant, chaque membre de la famille puisse être lui-même et non un autre" (Paul Lansbert).
Et c'est peut-être ce que nous essayons de cerner dans cette conférence sur "les droits culturels des familles". Le droit à sa culture, n'est-il pas au fond le droit d'être soi-même ? N'est-ce pas ce quelque chose de fondamental pour les sujets en formation c'est-à-dire les enfants ? Comment permettre à l'enfant de vivre l'identité culturelle de sa famille (identité de distinction et d'appartenance) sans le mettre en marge de la culture générale de la société d'accueil, sans l'empêcher d'avoir aussi accès à des valeurs universelles permettant de penser le monde d'au-jourd'hui et la coexistence amicale des peuples et des cultures ?
Avant, non pas d'essayer de répondre à ces questions mais plutôt de les développer, je voudrais faire quelques remarques préliminaires sur les droits culturels des familles :
C'est la mémoire du passé, donc un héritage. C'est l'expérience du présent et donc une intervention. C'est la représentation de l'avenir et par conséquent un projet.
La culture innée est acquise, partagée et transmise. L'acquisition de la culture renvoie à la notion de socialisation.
Parler de socialisation pré-suppose la transmission de certaines valeurs de base communes à toute société:
Si la famille est le lieu de la transmission des valeurs en Amérique du Nord, au Québec, la garderie est l'un des lieux importants de la socialisation de l'enfant dont les années sont les plus importantes pour le développement.
L'organisation, la structure des garderies constitue pour certains parents immigrants une expérience particulière.
La création de services de garde en milieu familial est une des formes intéressantes de socialisation rejoignant la mentalité des parents dans la mesure où elle réfère à des expériences de socialisation antérieures et qu'elle reproduit grosso modo le système de la famille élargie.
Parler de socialisation en garderie c'est nous attarder aux pratiques de socialisation, lesquelles apprennent aux enfants à mieux adapter leur comportement aux attentes des adultes et de leurs camarades. C'est arrêter notre réflexion aux trois niveaux à partir desquels se fait la socialisation:
À Montréal, les garderies sont à l'image de la société où l'on reconnait la présence de personnes de différentes communautés culturelles et par conséquent l'existence de plusieurs régistres de codes culturels, c'est-à-dire l'existence de plusieurs codes de référence, de grilles de lecture à travers lesquelles les individus appréhendent le réel, de différents ensembles de conditionnement dont les individus ont pu être l'objet dans les histoires personnelles.
La conséquence est que les comportements des immigrés sont parfois jugés comme des non-sens ou des paralogismes parce que non reliés à notre propre cadre de référence. L'exemple le plus évident est bien sûr le langage.
L'une des difficultés de la communication existe d'une part du fait que l'éducateur n'identifie pas ou identifie mal le cadre de référence culturelle de l'enfant et que ce dernier n'est pas encore conscient de son cadre de référence.
Exemple: Un professeur de maternelle dit a un petit garçon qui a des difficultés : "Que fait ton père quand il rentre de travailler?" Et l'enfant de répondre "Mon père, il donne des "audiences". Émoi chez le professeur... Des audiences, c'est quoi cela? Il se prend pour qui? C'est de la mégalomanie. Alerte auprès de la psychologue, qui contacte un animateur social haïtien. "Audience" dans notre langage créole signifie blaguer, se conter des histoires! La méconnaissance de certaines expressions clés de la langue parlée dans la famille peut constituer une barrière à une communication efficace.
Cet exemple, s'il est isolé, s'avèrerait bénin. Cependant multiplié sous diverses formes, il devient un problème.
Certains considèrent que c'est autour des concepts de perception, de langage et de communication non verbale que s'effectuent les variables culturelles de la communication.
Le langage est le premier moyen par lequel une culture transmet ses croyances, ses valeurs et ses normes. Il permet la socialisation.
Paradoxalement, c'est aussi et surtout au niveau de l'image du corps que l'influence des pratiques culturelles différentes se fait sentir. Le corps est le lieu de la communication non-verbale. La communication non-verbale inclut les gestes, les regards, les mimiques, les postures, les silences, les mouvements, les touchers, les vêtements, les objets, l'espace, le temps, etc. Les différentes civilisations ont des coutumes différentes et évidemment un langage corporel différent. Les ressortissants ont des regards différents et les mêmes regards n'ont pas toujours le même sens.
Cette influence des pratiques culturelles, on le note aussi dans le choix des prénoms qui dans beaucoup de cultures sont allusifs, réfèrent souvent à la religion, au sexe, à la couleur, etc. Comment le savoir si nous n'échangeons avec les parents sur la symbolique des prénoms qu'ils donnent à leurs enfants... Au Québec on dit "la fierté a une ville..." on pourrait dans le même ordre d'idées dire "la fierté a un prénom, un nom."
Parler du sensi-moteur, c'est renvoyer principalement au schéma corporel et à l'image du corps. L'image du corps est reliée à l'histoire individuelle et émotionnelle de la personne. Elle se structure par la mémoire successive des relations avec autrui. La qualité de ces expériences peut toucher la nature fondamentale de la personne plus tard dans sa vie sociale.
Dans l'élaboration de l'image du corps, le stade du miroir est très important dans la culture occidentale. Ce n'est en effet qu'après l'expérience du miroir que l'image du jeune enfant l'informe de son propre schéma corporel. Or, dans certaines cultures, il y a des tabous très forts dans l'utilisation du miroir surtout pour de très jeunes enfants. Quoi qu'il en soit, le jeu du miroir est fait à la garderie. Mais il faut être conscient que le miroir peut devenir un étalon de comparaison. "Je me vois, je suis belle, mais comparée à quel modèle!"
Le miroir, ce sont aussi les modèles qu'on nous présente dans les contes de fée. C'est qui la bonne fée? La mauvaise fée ? Ces personnages ont-ils un référent dans l'univers familial de l'enfant... Quelle est la description que l'on en fait ?
Je ne m'attarderai pas plus longtemps la-dessus car beaucoup d'intervenants et de sociologues ont déjà parlé du phénomène par lequel des enfants noirs se décrivent dans leurs dessins comme ayant les yeux bleus et les cheveux blonds.
En garderie, nos enfants sont à l'âge où ils ont besoin d'explorer, de conquérir, de courir librement à leur guise... Bien souvent, ils sont dans des appartements où l'espace est restreint et où il faut tenir compte des voisins. Parler d'espace pour les enfants des parents qui ont migré peut aussi revenir à parler de cet espace lointain des parents, espace qui a subi des transformations dans l'imaginaire familial...
À Montréal, les enfants de parents d'origine haïtienne ont parfois des difficultés spatio-temporelles. Ces difficultés ne seraient-elles pas dues à une entrave de l'espace intérieur, c'est-à-dire à une incapacité d'occuper l'espace, c'est-à-dire de prendre leur place. Ces difficultés ne renvoient-elles pas au choc culturel des parents ? Aux troubles affectifs des enfants ?
Chez l'enfant, les quatre grands groupes émotionnels : la honte, l'inquiétude, le désappointement, l'espoir apparaissent généralement au cours de la troisième année. Cependant, selon les cultures, les manifestations de ces émotions peuvent être encouragées ou réprimées. C'est souvent à ce niveau que se révèle plus nettement le processus d'apprentissage des règles et des rô-les sociaux dans différentes cultures.
Par exemple, dans plusieurs cultures des Caraïbes on demande aux enfants de ne pas regarder les parents dans les yeux, ce qui au Québec peut être considéré comme un signe de sournoiserie et non de politesse. Dans beaucoup de cultures, les garçons ne doivent pas pleurer, etc. Ces comportements sont généralement renforcés par l'imitation que les enfants font des adultes.
À la garderie, c'est au "Coin de la poupée" lieu privilégié de cette imitation que les influences culturelles deviennent évidentes dans les comportements des enfants. Ces jeux aident à liquider les émotions refoulées et permettent donc de découvrir les sentiments non exprimés ouvertement.
D'autres mécanismes permettent également de comprendre ces influences interculturelles. L'observation des dessins que les enfants font pour décrire leurs familles à la maternelle laisse voir les rôles de chacun des membres. Bien entendu, une certaine prudence est requise dans l'interprétation de ces dessins.
Enfin les sanctions utilisées dans les différentes cultures ont également une grande influence dans le développement socioaffectif des enfants. Corriger son enfant est un devoir et un droit très important pour les parents qui ont migré, ce qui les met dans une situation très inconfortable avec l'application de la Loi de la protection de la jeunesse du Québec telle que pratiquée parfois...
Nous avons parlé plus haut de honte, d'inquiétude, de désappointement, d'espoir, c'est à ces niveaux subjectifs que le mal peut être fait sans le vouloir.
Certains cas beaucoup plus dramatiques nous sont connus. Un enfant demande à sa mère si vraiment il ressemble à un singe comme le lui a laissé entendre sa maitresse de maternelle quand ils sont allés au zoo.
On n'a pas assez souligné dans la pratique quotidienne autant qu'au niveau des recherches et des politiques pédagogiques que la gestion des différences est tout un art. Car sans le vouloir on peut endommager le sens de l'identité, très important chez les jeunes personnes.
"L'éveil culturel est donc ce travail infiniment patient qui consiste à jouer sur les différences pour arriver à faire émerger aux yeux des enfants la ressemblance. Notre ressemblance d'êtres humains malgré la variété de cultures. C'est à travers la diversité de celles-ci que se devine le profil d'une humanité unique..." CIAP - France.
Socialiser en garderie où différents groupes coexistent, c'est tenir compte comme nous disions au début du droit des parents à choisir pour leur enfant la garderie susceptible de respecter leur culture sans le mettre en marge de la culture générale de la société d'accueil.