Le Regroupement inter-organismes
pour une politique familiale au Québec
 

Pensons famille     

Volume 5, numéro 36, mars 1994

Comment s'alimentent les familles pauvres ?

Madame Janine D. Choquette
Diététiste autonome
collaboratrice sur une base régulière
Dispensaire diététique de Montréal
Membre du C.A. de Moisson Montréal

Le Dispensaire diététique de Montréal (DDM) a ouvert ses portes en 1879. Au départ, il s'agissait d'une soupe populaire préfigurant ni plus ni moins les popotes roulantes. Vers les années '20, lorsque ces dernières se sont implantées dans les quartiers de la ville, le DDM a développé un service de conseil en nutrition et budget alimentaite avec suppléments pour les familles à faible revenu. C'est à cette époque qu'il a mis au point des outils comme le Panier de provisions nutritif et le Budget de confort minimum, outils qu'il continue de mettre à jour et qu'il diffuse encore de nos jours. Au fil des ans, dans sa lutte à la pauvreté, le DDM en est venu à prioriser la clientèle des femmes enceintes de milieu défavorisé. La méthode d'intervention nutri-tionnelle Higgins développée et utilisée au DDM diminue de 50% l'incidence du petit poids de naissance contribuant ainsi à donner aux enfants de familles pauvres un bon départ dans la vie tout en réduisant de façon importante les coûts des services de santé. Le DDM fait école: de nombreux professionnels de la santé y ont été formés en nutrition prénatale et son intervention a inspiré de nombreux programmes de prévention, ici comme à l'étranger.

L'alimentation

Dans cette présentation, le sujet de l'alimentation des familles pauvres est abordé par l'angle de l'équilibre budgétaire. Les organismes qui fournissent des services de conseils en budget établissent de la façon suivante la répartition du revenu : 25% pour le logement, 25% pour la nourriture et le reste 50% pour l'ensemble des autres besoins ( vêtements, soins personnels, entretien ménager, transport, téléphone, etc.).

Le Dispensaire diététique de Montréal (DDM) établit les sommes minimales requises pour les divers besoins des membres des familles, selon le sexe et leur âge. Si on prend comme exemple une famille-type de 4 personnes (homme de 40 ans, femme de 39 ans, garçon de 14 ans et fille de 7 ans), la somme de 1,128.$, incluant 477.$ pour la nourriture, était requise mensuellement en 1993 pour les besoins de confort minimum, sans tenir compte du logement.1

Lorsqu'il s'agit d'établir le revenu nécessaire à une famille, le DDM recommande d'utiliser le coût réel du loyer de cette famille. Pour l'item logement, j'utilise ici une donnée tirée d'une étude menée par le DDM auprès de sa clientèle à la fin de l'année 1992 (donc valable pour l'année 1993) : 515.$ pour un 5 1/2 pièces, cette somme incluant les frais de chauffage 2. Le revenu confort minimum de notre famille-type était donc de 1,643.$ répartis comme suit : 31% (515,$) pour le logement, 29% (477.$) pour l'alimentation et 40% (651.$) pour les autres besoins. On constate ainsi que les données du DDM se situent véritablement dans une perspective minimale, rognant de 10% la part du budget familial consacrée aux besoins autres que l'alimentation et le logement. Ceci est aussi l'opinion d'analystes de la situation de la pauvreté au Canada. 3

 

Nombres
d'enfants pauvres

Taux
de pauvreté

1980

984 000

14,9%

1981

998 000

15,2%

1982

1 155 000

17,8%

1983

1 221 000

19,0%

1984

1 253 000

19,6%

1985

1 165 000

18,3%

1986

1 086 000

17,0%

1987

1 057 000

16,6%

1988

987 000

15,4%

1989

934 000

14,5%

1990

1 105 000

16,9%

1991

1 210 000

18,3%

Mais ce revenu minimal nécessaire correspond-il à celui de notre famille-type si celle-ci était prestataire de la Sécurité de revenu? J'ai calculé le revenu de notre famille-type à partir des données fournies par le ministère et obtenu un total de 1,421.$ comme revenu mensuel en 1993, cette somme incluant en plus du barème de base les items suivants: revenu de travail exclus, allocation de logement, allocations familiales du Québec et prestation fiscale intégrée pour enfants du gouvernement fédéral 4 . Si on applique les montants minimum nécessaires à notre famille-type pour l'alimentation (477$) et le logement (515.$), ceux-ci représentent respectivement 34% et 36% du revenu dont la famille disposerait en tant que prestataire de la Sécurité du revenu, ne laissant cette fois que 30% du revenu pour les autres besoins.

Mais il y a pire! En effet, les données relevées auprès de 1,234 familles pauvres indiquent que le coût de leur logement aurait occupé 40% de leur revenu en 1993 si elles étaient prestataires de la Sécurité du revenu, réduisant à moins de 30% la partie de leur revenu consacrée à des besoins autres que le logement et l'alimentation. Signalons que, pour le tiers des répondants de cette étude, leur revenu - un salaire ou une prestation de chômage ou de CSST - était légèrement supérieur à celui des prestataires de la Sécurité du revenu, mais leur situation nullement plus enviable puisqu'ils ne bénéficiaient pas comme ces derniers du remboursement du prix des médicaments, de l'allocation-logement, etc.

SEUILS DE FAIBLE REVENU DE STATISTIQUE CANADA, 1991

Taille de la famille

Population du secteur de résidence

500 000
et plus

100 000 -
499 999

30 000 -
99 999

Moins de
30 000

Rural

1

14 951 $

13 132 $

12 829 $

11 695 $

10 179 $

2

20 266

17 802

17 390

15 852

13 799

3

25 761

22 626

22 103

20 149

17 539

4

29 661

26 049

25 449

23 200

20 192

5

32 406

28 462

27 805

25 347

22 062

6

35 177

30 893

30 180

27 512

23 947

7 et plus

37 833

33 230

33 463

29 593

25 757

Les familles à faible revenu peuvent-elles consacrer 30% et moins de leur revenu aux besoins autres que le logement et l'limentation ? La réponse est NON : la dépense pour le logement est incompressible et la plupart du temps c'est l'alimentation qui, en conséquence, subit les compressions que les familles pauvres doivent faire pour arriver. Comparativement à celles de milieux mieux nantis, les pauvres consomment moins de fruits et de légumes et moins de lait et produits laitiers, ont une alimentation inférieure en calcium, en fer, en vitamines A, B et C et ont, pour l'ensemble de leurs repas, une plus faible densité nutritive. 5

Les familles pauvres paient souvent plus cher les aliments, et ce pour toutes sortes de raisons comme l'absence de moyens de transport pour se rendre au supermarché, le besoin de crédit, etc 6 . Une étude réalisée dans deux quartiers de Montréal a révélé que, comparativement à celui mieux nanti, le quartier dont les résidents avaient de faibles revenus était moins bien servi en aliments préconisés pour la santé, que ce soit en termes d'offre, de coût et de qualité. 7

Les effets de l'insuffisance de revenu sur la santé sont connus : mortalité plus précoce, plus de morbidité, plus de bébés trop petits à la naissance, etc. sont le lot des milieux éco-nomiquement faibles compa-rativement aux milieux mieux nantis. Il apparaît évident que l'insuffisance de revenu limite de plusieurs façons la possibilité de s'alimenter correctement des familles à faible revenu et influence leur état de santé. Les conseils documentés par l'Atelier Action-Alimentation du Carrefour d'alimentation populaire de Pointe Sainmt-Charles sont pratiques et réalistes et peuvent aider les familles pauvres à équilibrer leurs menus de même qu'à faire face aux fins de mois difficiles. 6

Toutefois, le fardeau trop lourd représente par le coût du loyer sur le revenu des familles pauvres demeure une contrainte contre laquelle des actions doivent être envisagées. Dans l'étude sur le logement réalisée par le DDM, sur 1,321 répondants , seulement 85 bénéficiaient de logements subventionnés et, pour ceux-ci, le loyer aurait représenté seulement 24% de leur revenu en 1993. Pourquoi plus de logements subventionnés ne sont-ils pas mis à la disposition des familles pauvres alors que, pour le Front d'action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU), le logement social est un moyen de lutter contre la pauvreté et de créer des emplois. 8

Il me semble que dans l'analyse de l'ensemble de la situation des familles pauvres, on doit considérer la problé-matique de l'alimentation sous deux angles. Le premier, c'est le fait que les personnes pauvres mangent moins bien que les autres et ont en conséquence un moins bon état de santé, naissent trop petits, sont davantage malades, ont de moins bons résultats scolaires ou un rendement insatisfaisant au travail, etc. : le fait même de ne pas pouvoir se nourrir adéquatement entraîne un cercle vicieux dont il est pratiquement impossible de sortir. Le second, c'est celui des problèmes de toutes sortes engendrés par le besoin pour les pauvres de se procurer de l'argent pour pouvoir manger ou faire manger les leurs : ce n'est pas par hasard que la prostitution et le trafic de la drogue, sévissent dans les quartiers pauvres.


Références

1. Dispensaire diététique de Montréal. Budget de subsistance et Budget de confort minimum, Montréal, 1993.

2. Dispensaire diététique de Montréal. Étude sur le coût du logement en milieu défavorisé, Montréal, (à être publié).

3. Ross, DP et Shillington R. Données de base sur la pauvreté au Canada - 1989, Conseil canadien de développement social, Montréal/Ottawa, 1989

4. Ministère de la Main d'oeuvre, de la Sécurité du revenu et de la Formation professionnelle. Barèmes 1993 et com-munication personnelle, Québec, 1993

5. Corporation professionnelle des diététistes du Québec. Commentaires concernant la situation des personnes de milieu économiquement faible Montréal, 1991

6. Carrefour d'éducation populaire de Pointe Sain-Charles. Mange mieux... à quel prix?, 2e édition, Montréal, 1991

7. Département de santé communau-taire de l'Hôpital du Sacré-Coeur. Alimenvi : une étude sur l'accès socio-économique aux choix alimentaires préconisés pour la santé, Montréal, 1989

8. (FRAPRU). Plus qu'un toit - Le logement social, c'est un moyen de lutter contre la pauvreté et de créer de l'emploi, Le Devoir, A7, 23, novembre 1993

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