Le Regroupement inter-organismes
pour une politique familiale au Québec
 

Pensons famille     

Volume 5, numéro 37, avril 1994

Monsieur René Simard
Agent de recherche
Conseil permanent de la jeunesse

"Dites à tous le monde qu'on existe"

Le Conseil

Avant de débuter, j'aimerais présenter brièvement ce qu'est le Conseil Permanent de la Jeunesse. Fondé en 1988 sous la responsabilité du Premier Ministre, le Conseil est formé de 15 jeunes, tous issus de différents milieux et régions, avec un secrétariat composé d'environ 10 personnes. C'est un organisme d'étude et de recherche, chargé de conseiller le Premier Ministre et le gouvernement à propos des questions reliées à la jeunesse: éducation, travail, loisirs, famille, etc. Le Conseil n'offre pas de services directs aux jeunes et il est apolitique.

Depuis le début de son existence, le Conseil a accordé une attention particulière au secteur de l'éducation. Il a effectué des travaux sur la formation professionnelle initiale, les prêts et bourses, le décrochage scolaire, la réforme du collégial, le travail des étudiants pendant l'année scolaire et le plan de réforme du Secondaire annoncé récemment par la ministre Lucienne Robillard.

Avis sur la pauvreté des jeunes

Aujourd'hui, il sera plutôt question d'un avis déposé par le Conseil en septembre dernier, avis portant sur la pauvreté des jeunes. Dans cet avis, il est évidemment question des tendances prises par la pauvreté au Québec, de la définition du concept de pauvreté et des particularités de la pauvreté des jeunes. Tout cela nous a amené à étudier le marché du travail, la sécurité du revenu, le développement régional, la politique familiale, le logement social, la santé et les services sociaux et bien sûr, le secteur de l'enseignement.

Pour réaliser cette étude, le Conseil a lu ce que d'autres avaient écrit sur le sujet, consulté un certain nombre d'experts et est allé recueillir des témoignages de jeunes. Pour ce faire, nous avons constitué un groupe à Québec (point de vue du milieu urbain), un à Ville-Marie (point de vue semi-urbain) et un autre à Laforce (point de vue du milieu rural). Chacun de ces groupes était constitué d'une quinzaine de jeunes agés de 18 à 29 ans, vivant une situation de pauvreté: donc, des jeunes vivant d'aide sociale, dont les parents sont dans la même situation, ou des jeunes travaillant au salaire minimum, souvent dans des emplois précaires, à temps partiel, etc. Ces jeunes-là, dans différents milieux, nous ont beaucoup parlé du chômage, de la honte de vivre de l'aide sociale et du manque d'accès à l'école, y compris à l'école secondaire. Et par manque d'accès, ils entendent à la fois le manque d'accès physique ou géographique (dans certains cas), le manque d'accès financier et surtout, le manque d'accès culturel ou pédagogique. Ce manque se traduit par une perte de motivation qui amplifie les difficultés financières et les problèmes d'accès physique aux études.

En fait, et ce peu importe la région d'appartenance, les jeunes issus de milieux défavorisés ne se reconnaissent pas à l'école. Ils ne reconnaissent ni leur monde, ni leurs valeurs et ne sentent pas que l'école va répondre à leurs attentes. Dans chaque région, ils nous ont dit: "Ecoutez, l'école, c'est pour l'élite; on aide toujours ceux qui réussissent et qui en ont le moins besoin, alors que nous autres, on se fait tasser, on nous dit qu'on est pas bons et qu'on dérange." Souvent, le résultat, c'est l'abandon scolaire. Comme ils savent qu'ils n'ont pas de place à l'école, ils tentent au plus vite d'intégrer le marché du travail, dans l'espoir de commencer une vie autonome et de fonder une famille. A ce moment-là, la réalité du marché de l'emploi les rejoint très rapidement. Qu'il suffise de mentionner qu'il existe un taux de chômage de 17% chez les moins de 30 ans, un taux en hausse constante depuis 1990 (près de 28% pour ceux qui n'ont pas complété leurs études secondaires). La durée du chômage est passée de 15 à 21 semaines de 1990 à aujourd'hui. Les moins de 30 ans ont subi une perte nette de 158,000 emplois depuis 1990, pour la majorité, des emplois à temps plein. Aussi, 70% des travailleurs au salaire minimum (170,000) sont des jeunes et il y en a 150,000 inscrits à l'aide sociale, ce qui constitue une hausse de 50% depuis 1988. Donc, on ne peut se surprendre du fait que:

On se rend compte assez aisément que l'abandon scolaire n'est pas la voie de l'avenir, et que pour les jeunes qui viennent de milieux défavorisés, cela ne fait que contribuer directement à reproduire les conditions de vie qu'ils ont rencontrées chez leurs parents. Alors, si la culture scolaire pose un problème, imaginez le résultat lorsque la famille d'origine ne valorise aucunement la fréquentation de l'école, entre autres, parce que les parents ne peuvent payer tout le matériel scolaire requis, ou ne sont pas en mesure de fournir les vêtements à la mode aux jeunes.

Imaginez aussi lorsqu'en plus, on habite une municipalité rurale en région éloignée comme Laforce, au Témiscamingue, où pour pouvoir terminer son secondaire, on est obligé de quitter sa famille, de prendre pension car à cet endroit, l'école secondaire offrant des programmes de formation professionnelle se trouve à deux heures de route.

Donc, il est certain que la pauvreté des jeunes s'explique largement par la situation rencontrée sur le marché du travail, mais il y a peut-être aussi un problème d'accesssibité à l'école qui en vient à amplifier des situations difficiles. Bien que l'on soit très conscient que ce n'est peut-être pas la majorité des élèves qui le pensent, ceux que l'on a rencontré lors de notre recherche nous ont lancé ces quelques phrases:

"L'école secondaire ordinaire, c'est pour les bollés qui obéissent. L'école secondaire ordinaire, c'est quasiment une prison. L'école, c'est un monde artificiel, c'est impossible de se motiver pour y aller."

"Se former, ça coûte cher et il n'y a pas plus de jobs après."

"On décroche parce qu'on ne sait pas qu'est-ce que ça donne d'aller à l'école."

"La meilleure façon d'apprendre un métier c'est de le faire."

"Aller au Cégep, on n'y pense même pas."

Malgré le fait que cette situation soit décourageante pour les jeunes et les enseignants, malgré le fait que le système scolaire n'est pas l'unique responsable de ces problèmes ni uniquement responsable des solutions à trouver et à appliquer, il reste que l'école représente l'un des seuls moyens permettant de réduire l'inégalité des chances que rencontrent ces jeunes, issus de milieux défavorisés.

Il est tout à fait clair que les gens plus scolarisés ont davantage accès aux services, peuvent plus facilement faire valoir leurs droits et sont plus autonomes. Une scolarité avancée va de pair avec un bon revenu, un emploi valorisant et l'accès à la culture. De plus, à revenu égal, les gens scolarisés affichent un meilleur état de santé et de bien-être.

Par contre, on sait aussi que sortir du système scolaire sans le diplôme du secondaire constitue un facteur déterminant d'exclusion sociale et professionnelle. Il faut donc que l'école devienne le premier agent d'insertion sociale pour tous les élèves, quel que soit leur milieu social d'origine. Au Conseil, l'on croit qu'il faille agir de façon à améliorer l'accès culturel, financier et géographique à l'école secondaire, tout en accordant une attention spéciale au secteur de l'enseignement professionnel. C'est le préalable à toute politique de développement social et économique efficace. Evidemment, on ne pourra y parvenir sans mobiliser le gouvernement, le ministère, les commissions scolaires, les syndicats, les directions d'école, les enseignants et enseignantes ainsi que les jeunes eux-mêmes. On ne pourra pas y parvenir non plus si, au départ, on laisse tomber les élèves qui ont le plus de difficultés ou qui vivent en régions éloignées.

Taux de chômage selon la scolarité,
pour certains groupes d'âge, Québec, 1992

Niveau de scolarité 15-24 ans 25 ans et plus
8 années ou mois 35,2% 17,5%
études secondaires partielles 26,8% 16,4%
études secondaires complétées 17,7% 12,4%
diplôme d'études postsecondaires partielles 14,3% 11,9%
certificat ou diplôme d'études postsecondaires 12,1% 9,6%
grade universitaire 13,4% 6,2%

Recommandations au gouvernement

Donc, après avoir examiné toutes ces doléances et ces positions, le Conseil a jugé utile de faire quelques recommandations au gouvernement, tout en sachant pertinemment qu'il n'y a pas de formule magique ni de recette miracle; que tout va dépendre des investissements du gouvernement dans l'éducation et que bien souvent, il faudra tenir compte de la volonté, du dynamisme et du degré de conscientisation présents dans les commissions scolaires et les écoles. Ainsi, au Conseil, on pense généralement que tout le monde devrait se mettre à l'écoute des élèves et devrait chercher à les engager dans les processus de décision (ex. les conseils étudiants). On voudrait aussi que l'on maintienne les écoles de raccrochage actuelles, sans favoriser toutefois la création d'un réseau d'éducation parallèle. Il faut donc amorcer une réflexion sur l'élitisme qui semble caractériser le système et sur les objectifs de l'école, dans un contexte où le marché du travail est fermé pour de nombreux jeunes.

On recommande également au ministère, aux commissions scolaires et aux syndicats de faire en sorte que le personnel enseignant et professionnel travaillant dans les milieux défavorisés, possède une formation et une connaissance qui optimiseront la portée de leurs efforts. D'ailleurs, dans ces milieux en particulier, il faut penser offrir des services de soutien aux élèves et enseignants et offrir des formules d'enseignement adaptées au vécu et aux valeurs des jeunes. Dans cette optique, les personnes travaillant dans les organismes communautaires de jeunes pourraient être mises à contribution pour renseigner aussi bien les jeunes que les professeurs.

Pour favoriser l'accès financier et l'accès physique

Le ministère doit penser à aider davantage les jeunes vivant en région, afin qu'ils puissent terminer leurs études secondaires, générales ou professionnelles. Le ministère pourrait, par exemple, rendre son régime d'aide financière accessible à ces étudiants.

Sans créer de nouveaux cégeps ou de nouvelles universités, on doit chercher à implanter plus de points de services dans les régions dépourvues, pour redonner espoir aux jeunes. En plus, ceci aurait l'effet de limiter l'exode des jeunes et offrir des perspectives de développement nouvelles aux régions.

Pour ce qui est de la formation professionnelle

Au Conseil, on pense que bien sûr, il faut la revaloriser, d'autant plus que même si ce n'est pas la panacée au problème de chômage des jeunes, une formation professionnelle est davantage susceptible d'intéresser des jeunes attirés par la pratique et une intégration rapide au marché du travail. Il faut aussi améliorer l'accessibilité aux programmes, offrir des stages en milieu de travail, des programmes de formation par alternance et des services facilitant l'intégration professionnelle.

Par l'amélioration de l'accessibilité, on entend permettre la poursuite simultanée des études de base et professionnelles après le secondaire 3, sans diminuer les exigences qui permettent l'obtention du diplôme.

Pour ce qui est des stages et de la formation par alternance, on s'attend à ce que le ministère investisse dans ces formules et que l'on trouve des moyens incitatifs ou coercitifs pour que les entreprises participent à leur mise en oeuvre.

Finalement, pour ce qui est des services d'intégration professionnelle, il ne fait aucun doute que le monde scolaire doit chercher à établir une collaboration avec le monde de la main-d'oeuvre (société régionale de développement ou autre) pour améliorer ses services d'orientation scolaire et professionnelle et pour instaurer des services de placement en milieu scolaire.

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