Le Regroupement inter-organismes
pour une politique familiale au Québec
 

Pensons famille     

Volume 5, numéro 39, août 1994

Madame Denise T. Casimir
Directrice du YMCA Saint-Laurent
ex-présidente du Regroupement inter-organismes pour une politique familiale au Québec

Texte d'ouverture du colloque de la Corporation des travailleurs sociaux du Québec : "Nouveaux enjeux, nouvelles pratiques".

Nouveaux enjeux, nouvelles pratiques

Vous comprendrez que c'est avec modestie que je partage avec vous mes réflexions sur le thème choisi par votre Corporation pour ce colloque. Thème qui, à mon avis, est très pertinent compte tenu de l'évolution des choses de notre société. Je ne suis pas spécialiste, d'ailleurs aucune lettre ne vient enjoliver mon nom et attester de ma formation. Cependant, pour utiliser un terme à la mode, du vécu, ça j'en ai! Dix ans dans l'enseignement et douze autres dans le réseau communautaire, à la fois comme bénévole et comme professionnelle, peuvent certainement servir "d'expérience pertinente".

Au Canada, et peut-être de façon accentuée au Québec, nous avons vécu, au cours des cinquante dernières années, en essayant de ne prendre que le meilleur des différents régimes politiques: du régime capitaliste et du régime socialiste. Des mots comme : droits de la personne, libre entreprise et état providence se bousculaient dans notre vocabulaire jusqu'à tout dernièrement.

Pour accepter de les élire, nous avons demandé à nos hommes et à nos femmes politiques de voter de plus en plus de lois et de plus en plus de mesures sociales sans vraiment nous inquiéter du "comment" nous allions payer ces services. Car, il faut bien l'avouer, nous oublions trop souvent que l'État, c'est nous. Comme société, nous avons également une forte tendance à nous désintéresser du pouvoir et des élus une fois que les élections sont passées.

Certains diront que le pouvoir corrompt. Je dirai qu'à connaître le pouvoir on y prend goût et que l'on évite alors de prendre des décisions ou des mesures qui pourraient mettre en danger cette possession du pouvoir, et évidemment les avantages qui s'y rattachent.

C'est ainsi qu'au cours des années se sont succédés: assurance-sociale, assurance-chômage, assurance-maladie, régime de rentes, assurance-automobile, assurance-accident de travail et allocations de toutes sortes. La liste s'est allongée au fur et à mesure que les besoins surgissent. C'est merveilleux, la lune de miel, quoi! Jusqu'au'au moment où certains parmi nous, probablement plus perspicaces, ont réalisé que nous vivions largement au-dessus de nos moyens et que nous avions déjà fortement hypothéqué l'avenir de nos enfants. Ils ont tiré le signal d'alarme.

Un peu tard, car dans ce processus de prise en charge par l'État de nos besoins et de notre vie, nous avons sournoisement anesthésié nos compétences, notre savoir, notre entraide naturelle et notre combativité innée pour ne dépendre que du dieu-État.

Prenons par exemple les services de garde. Pendant six ans, j'ai été directrice d'une agence de services de garde en milieu familial et je crois fermement, encore aujourd'hui, que nous devons avoir d'excellents services de garde pour les parents qui en ont besoin.

Une mère se présente un jour à mon bureau pour faire garder son enfant de deux ans et demie. Elle ne travaille pas à l'extérieur, elle aime jouer avec son enfant, lui parler, sortir avec lui. D'ailleurs, elle va au parc avec lui aussi souvent que possible pour qu'il rencontre d'autres enfants. Le petit me semble tout à fait à l'aise avec les gens, même dans un endroit qui lui est inconnu, il est très près de sa mère, mais ne semble pas surprotégé. Mais voilà, ses amies lui ont conseillé de l'envoyer en garderie afin qu'il se développe soi-disant "normalement" et qu'il soit prêt à entrer en maternelle.

Cet événement m'a fait réfléchir et j'ai réalisé que l'on avait fait des services de garde, non plus un service comme il se devait, mais une manière de vivre, une obligation et que, tout en voulant bien faire, on avait dépossédé les mères et les pères de leurs compétences parentales.

Je vous avoue que je serais curieuse de savoir combien de parents, comme cette mère, envoient un ou des enfants à la garderie, non par nécessité à cause du travail des deux parents, mais en croyant que c'est mieux pour l'enfant que de rester à la maison. Vous me direz certainement que dans certain cas, l'enfant est mieux en garderie. C'est vraie, je suis d'accord. Il demeure vrai cependant que cette situation est occasionnelle et bien malheureuse. Pour moi, cette mère comme bien d'autres, avait les compétences voulues pour bien éduquer son enfant. Sans compter les ressources du milieu, la formation accessible à tous et la littérature abondante peuvent venir combler des désirs légitimes de perfectionnement. Nous pourrions sûrement trouver des exemples similaires dans d'autres secteurs.

C'est pourquoi un beau jour, après avoir remis sagement notre vie entre les mains de l'État, ce qui était inévitable arrive. Il n'y a plus d'argent pour garder les personnes handicapées en institutions, plus d'argent pour garder les personnes âgées dans des foyers, plus d'argent pour les femmes qui se retrouvent seules avec les enfants, ni pour celles qui sont victimes de violence, plus d'argent pour les jeunes qui décrochent, je pourrais continuer la litanie, mais vous connaissez bien ces problèmes.

Sans être mathématiciens et mathématiciennes, nous pouvons tous faire l'équation suivante : moins d'emplois et plus de taxes égalent, en bout de ligne, plus de misère. Cependant ne craignez rien, il ne faut pas s'en faire, la misère si on ne la fréquente pas, elle ne dérange pas trop.

La misère, vous ne la retrouverez pas au Parlement, ni à la Chambre des communes, elle ne circule pas dans les corridors de l'Édifice G à Québec; elle est bien trop occupée, la misère, dans les quartiers défavorisés, dans les rues des centres-villes.

Mais que fait-on quand elle nous rejoint et qu'elle nous tombe dessus la misère? Que fait-on une fois laissé à nous-mêmes? Le premier réflexe est de regarder autour de soi afin de voir si d'autres n'auraient pas les mêmes problèmes que nous, en espérant trouver de l'aide et du support. Alors on trouve, car parfois elle existait déjà, on forme des groupes, des associations, des organismes com-munautaires, des organismes familiaux qui nous permettent de nous ré-approprier nos compétences.

Ces organismes communautaires issus du milieu jouent un rôle très important. Le ministère de la Santé et des Services sociaux, par la Loi 120, reconnaît que l'action des organismes communautaires dans le champ social et de la santé est un travail essentiel et de responsabilité publique. De mauvaises langues diront que : "si l'État reconnaît ce travail fait par les organismes communautaires, c'est qu'il est fait à meilleur coût que par le réseau public."

Ca coûte moins cher!

Il est essentiel de souligner que les organismes communautaires comme le YMCA, ont développé au cours des années par leur contact avec le milieu, une expertise importance et qui, malheureusement est parfois sous-estimée. Les organismes ont dû, pour répondre aux demandes sans cesse grandissantes, innover et s'adapter à la réalité et cela plus souvent qu'autrement sans moyens financiers adéquats.

Compte tenu de leur spécificité, les organismes communautaires sont sur la ligne de feu et ils peuvent identifier rapidement les besoins de la communauté et que, à cause de leur flexibilité, n'ayant pas de lourdes structures à faire bouger, ils peuvent s'adapter rapidement aux changements dans les besoins des personnes avec lesquelles ils travaillent.

Le thème du colloque est : "Nouveaux enjeux, nouvelles pratiques"

Devant justement de nouveaux enjeux, les organismes commu-nautaires savent identifier des solutions adaptées avec les communautés. Ils savent trouver des solutions innovatrices et cherchent à s'attaquer plus aux causes, pour les éliminer qu'aux conséquences. Souvent les organismes communautaires trouvent des solutions qui correspondent davantage aux besoins de la communauté et sont moins coûteuses que celles offertes par le réseau public. Par contre, les organismes ne désirent pas servir de soupape au réseau public ni d'être considérés comme des services "à bon marché".

Les organismes communautaires offrent une action alternative et complémentaire à celle du réseau public. Nous voulons que soit reconnue et respectée cette action et que l'on nous donne les moyens de la poursuivre. Par exemple, si un organisme met sur pied des programmes et des services qui répondent aux besoins du milieu, il faudrait que ces programmes et services soient reconnus et soutenus par l'État, et qu'ils ne soient pas récupérés par le réseau au détriment des organismes.

De plus en plus, il est question de partenariat entre les organismes communautaires et les services du réseau public et c'est très bien en soi. Cependant l'expérience du quotidien nous prouve que l'arrimage entre les deux n'est pas chose faite, loin de là! Le problème ne vient pas des professionnels du réseau public, car comme individus, beaucoup sont prêts à s'impliquer et à travailler avec les intervenants communautaires sauf que l'action des décideurs ne suit pas leur discours politique. Ainsi, on ne tient pas compte dans la charge de travail de la personne, ni de sa participation à des tables de concertation. On se fait tirer l'oreille pour payer un 50$ ou un 100$ de cotisation à ces tables, sous prétexte qu'il s'agit des deniers publics. J'ai vu croyez-moi, des deniers publics dépensés de façon beaucoup plus frivoles. Malgré le discours politique et les bonnes intentions, nous sommes encore loin du partenariat souhaité par tous.

Par contre, une politique semble actuellement vouloir prendre de l'ampleur; une politique que je trouve inacceptable, car elle va à l'encontre de la reconnaissance de la légitimité et de l'autonomie des organismes communautaires; politique que je trouve également dangereuse, car elle risque de créer des ambiguïtés, quant au lien des organismes communautaires avec les établissements du réseau. Cette politique est la suivante : pour obtenir une subvention ou un projet, l'organisme communautaire doit avoir comme fiduciaire un établissement du réseau public.

Comme organismes communau-taires, nous devons être prudents, car nous avons un rôle à jouer et de façon différente de celle des établissements du réseau public. Nous travaillons à obtenir pour la population, une justice sociale et égalitaire. Dans tous nos documents, nous retrouvons comme objectif : l'amélioration des conditions de vie en diminuant le niveau de pauvreté, en combattant l'isolement et en donnant de la formation. Les organismes communautaires cherchent à provoquer un changement social pour un mieux-vivre des citoyens, alors que dans le réseau public, on a beaucoup plus tendance encore à essayer d'adapter les citoyens au Système.

Finalement les actions des organismes communautaires, quelque soit le mode d'intervention choisi, ne consistent pas uniquement à donner des services, mais visent de façon primordiale, la réappropriation individuelle et collective des compétences et du pouvoir des individus et des groupes sur leur vie. Celle-ci peut passer par l'organisation de groupes de pression jusqu'à la mise sur pied de ressources d'hébergement. C'est exactement la mission du YMCA, organisme pour lequel je travaille.

Oui les enjeux sont nouveaux, saurons-nous trouver rapidement les nouvelles pratiques pour le plus grand bénéfice des familles ? Je laisserai aux participants dans les ateliers de cette journée le soin d'y répondre et peut-être de nous dire comment nous y parviendront.

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