![]() |
Le Regroupement inter-organismes pour une politique familiale au Québec |
|
Pensons famille |
Volume 5, numéro 39, août 1994 |
|
"La révolution inachevée"
Nous reproduisons in extenso un article publié dans le Devoir, édition du 26 juillet 1994. Cet article intitulé : "La révolution inachevé" de monsieur Jean-Pierre Duplantie, directeur général, Régie régionale de la santé et des services sociaux de l'Estrie et membre du Forum national sur la sécurité des familles, ne peut mieux décrire à notre avis, la réalité vécue par les familles québécoises !" N.D.L.R.
"En cette Année internationale de la famille, d'innombrables activités se déroulent un peu partout au pays et à travers le monde. Toutefois, en ce mi-temps de l'Année internationale, il faut s'inquiéter de l'absence de signes avant-coureurs annonçant un renouveau fondamental de nos politiques économiques et sociales pour répondre aux réalités des familles d'aujourd'hui. Pourtant, les familles, l'économie et les fondements sociaux connaissent une mutation aussi profonde que lors de la révolution industrielle ou de la révolution tranquille.
Les structures familiales ainsi que les rôles des hommes et des femmes évoluent. Il en va de même pour le marché de l'emploi où le travail à contrat ou à forfait, sans avantages sociaux, prend de l'ampleur et où les périodes de chômage s'étirent souvent interminablement. Au sortir de l'université, plusieurs se préparent à aller livrer les commandes pour le restaurent du coin pendant que leur diplôme décore le mur du salon. Quant aux adolescents d'aujourd'hui, ils sont la première génération de québécois depuis belle lurette pour qui les perspectives d'avenir sont moins glorieuses que celles de leurs parents. Les femmes, par ailleurs, cumulent souvent une double tâche, soit le soin des enfants et le travail rémunéré; certaines héritent même d'une troisième tâche : prendre soin des parents vieillissants.
Ce n'est donc pas sans raison que les familles vivent aujourd'hui dans l'inquiétude. Elles craignent une perte ou l'hypothèque. On se demande où on donnera de la tête si l'un de gagne-pain de la famille perd de l'emploi ou quitte le foyer familial. Dans la même foulée, on espère que notre jeune a assez bien mangé pour pouvoir se concentrer sur ses livres d'école et on surveille l'heure pour bien s'assurer d'aller chercher le petit à la garderie avant la fermeture sans quoi il faudra payer une amende. Sur le chemin du retour à la maison, on se demande si on s'occupe assez de son vieux papa et ce qu'on va faire s'il perd son autonomie.
Dans cet univers empreint d'insécurité, les familles cherchent une oreille attentive, de l'aide, du soutien et des piliers, que ce soit dans la famille immédiate, dans les organismes communautaires, auprès des employeurs ou dans des programmes sociaux, fiscaux et économiques de nos gouvernements.
Le milieu communautaire a su répondre en partie aux besoins des familles avec des services terre-à-terre du genre cuisines collectives ou échanges de gardiennage; ou encore avec des services d'intervention du type groupes d'entraide ou de partage. Pourtant, la survie des organismes communautaires est toujours précaire parce que dépendante du bon vouloir des bénévoles, des donateurs ou des organismes qui versent des subventions.
Dans le monde du travail, le congé de maternité ou de paternité fait maintenant parti des avantages de certains emplois et on retrouve quelques garderies annexées à l'entreprise. Par ailleurs, on s'attend encore à ce que maman ou papa laisse tomber son chapeau de parent en franchissant les portes de l'entreprise. De plus, rentabilité rime encore avec bénéfices et profits et non avec la qualité et le nombre d'emplois générés.
Du côté du gouvernement, l'on travaille certes à une révision des programmes sociaux, sans pour autant revoir les principes qui ont présidé à leur création. Pourtant, nos services sociaux ont été conçus à une époque où l'on pouvait garder le même emploi durant 50 ans, où les couples duraient toute une vie et où la communauté et l'église fournissaient d'innombrables soutiens. Tel n'est pas le cas aujourd'hui.
Pour leur part, nos politiques économiques ont été conçus avant l'ère de la mondialisation et de la globalisation des marchés qui force les entreprises les plus saines à rationaliser leurs opérations. Pendant ce temps, la santé et le bien-être des familles ne figurent toujours pas parmi les indicateurs économiques.
En cet Année internationale de la famille, nous devons nous atteler à la tâche de réviser nos politiques économiques, sociales et communau-taires de façon globale en fonction des familles d'aujourd'hui et de l'an 2000. Pour ce faire, il importe de repenser la façon de taxer et de dépenser des gouvernements; de modifier les indicateurs économiques pour y inclure la qualité et le nombre d'emplois générés ainsi que le bien-être des familles; de redéfinir la notion d'emplois rémunérés pour y inclure des services importants maintenant offerts bénévolement; de s'intéresser au développement du potentiel humain, non seulement des travailleurs mais aussi des jeunes enfants; de concevoir un système de transfert des revenus, adapté aux nouvelles réalités démographiques et économiques.
La famille n'est pas un sous-produit de notre société, elle en est le coeur. Il importe donc de la situer au centre des réformes."
Sources : Le Devoir, 26 juillet 1994