Le Regroupement inter-organismes
pour une politique familiale au Québec
 

Pensons famille     

Volume 6, numéro 41, décembre 1994

L'histoire commence aujourd'hui...

Texte intégral avec l'autorisation
de madame Dominique Olivier
Éditorial - Images : Novembre 1994, volume 4, numéro 1

Culture commune ou culture des autres ?

Créée en 1991, la Semaine interculturelle se voulait un temps fort dans le nouveau souci de notre société de tisser des relations harmonieuses entre Québécois de toutes origines. Mettant l'accent sur l'adhésion à une culture commune comme base de convivialité, le gouvernement provincial tente désespérément d'établir un précaire équilibre entre les héritages historiques et sociaux du Québec, les apports culturels des nouveaux arrivants, la crise de la modernité, la montée des nationalistes exacerbés et la tendance de la mondialisation qui propulse les individus au delà des frontières.

Dans une société de moins en moins tricotée serrée, aux motifs multiples et éclatés, l'identité québécoise est de plus en plus remise en question. Tandis qu'émerge une nouvelle génération de québécois aux prises avec l'appauvrissement de la société, la crise de l'État-providence, l'avènement des médias électroniques et les déchirures politiques, le besoin devient imminent de définir des bases sur lesquelles établir les nouvelles règles du jeu du partage des espaces.

Interculturalisme, culture publique commune, multiculturalisme, trans-culturalisme, pratique interculturelles, tolérance, harmonie, identité, cosmopolitisme, nationalisme... les notions et concepts s'entrecroisent et se déchirent, s'interpellent et se contredisent pour créer un imbroglio dans lequel seuls quelques rares initiés se retrouvent. (Et encore...)

Elle se manisfestait autrefois dans les sociétés sous la forme de création d'oeuvres maîtresses qui transcendaient le temps, le quotidien, les frontières, la vie elle-même. On l'a réduite aujourd'hui à l'expression de l'âme unique de chaque peuple, d'un désir des sociétés dominantes d'imposer leur vision du monde à ceux et celles qu'elles dominent, d'une volonté conservatrice de préserver l'immuable. Du spécifique à l'universel, la culture réclame une définition.

Tiraillés entre la tentation de détruire ce qui nous heurte, de nier ce qu'on ne comprend pas et celle de trouver des bases pour vivre ensemble, nous essayons de reconnaître les expressions de notre diversité tout en aspirant à une homogénéité dépassée. Multiculturalisme ou interculturalisme, quelle culture promouvoir ?

Jamais la question ne s'est posée avec autant d'acuité et d'urgence que ces jours-ci. "L'histoire commence toujours à notre arrivée", disait récemment Desmond Morton, professeur à l'Université McGill, lors d'une table ronde sur le multicul-turalisme et l'identité. En effet comment nier que l'histoire avait commencé avec les Français de Cartier en 1534 qui les premiers réclament le sol de la Nouvelle-France, faisaient fi de la culture des Premières Nations ? Comment nier que l'histoire commença aussi avec les Britanniques qui, au lendemain de la conquête en 1760, choisirent de s'établir dans le Haut et Bas-Canada en mijotant en secret l'assimilation, voire la disparition des pauvres colons français, ce peuple considéré sans histoire et sans culture ? Comment oublier qu'elle commença cent fois depuis, au gré des associations, des dissensions, des traités, des accords et des politiques ?

Aujourd'hui encore, l'histoire s'apprête à recommencer en sol québécois avec des nouveaux partenaires, les citoyens issus de l'immigration, qui réclament à cor et à cri que l'histoire s'écrit encore et que la culture ne saurait se résumer à deux peuples fondateurs.

Encouragés par la politique multiculturelle du gouvernement Trudeau qui octroyait "l'égalité dans la différence", les dernières années ont vu naître des groupes de lobby puissants, des barons ethniques, des minorités opprimées, des majorités silencieuses, des minorités invisibles de la blanche visibilité... Ces derniers, défenseurs tour à tour du cosmopolitisme et du nationalisme sont devenus les revendicateurs du respect de la différence, de la reconnaissance des langues et des cultures d'origine, les avocats du métissage, les promoteurs de l'égalité des droits nonobstant des considérations spéciales. Tout déni de la reconnaissance devenait une forme d'oppression, tous ayant également le droit d'être Canadien. Ce droit datait du début des années soixante, lorsque le Premier ministre canadien John Diefenbaker avait déclaré que selon lui, "le Canada ne devait pas être un creuset où l'individualité de chacun des éléments serait détruite pour produire un élément nouveau et totalement différent, mais plutôt un jardin dans lequel seraient transplantées les plus belles fleurs, les plus vivaces et les plus rayonnantes des autres pays, chacune conservant dans son nouvel environnement la meilleure des qualités pour lesquelles elle était aimée et prisée dans sa contrée natale".

La notion d'interculturalisme des Québécois qui vivent une situation extrêmement tendue quant à l'équilibre à établir entre les différents groupes qui constituaient le Québec, date de la même période. Ayant décidé petit à petit que cette société était dans son immense majorité de culture française, d'héritage français et d'avenir français, il fallait pouvoir redéfinir les rapports autour d'un nouveau consensus. Lorsqu'une société dont le noyau majoritaire constitue la justification, reconnaît aussi qu'il y a d'autres groupes intervenant dans sa définition, il devient primordial de décider ensemble de ce qui est inconditionnel et de le départager d'avec ce qui est négociable dans le dialogue social.

Multiculturalisme ou interculturalisme, ces notions semblent en contradiction mais s'appuient sur les mêmes valeurs de démocratie, de tolérance, d'égalité et de reconnaissance du pluralisme. La majeure différence se situe sûrement dans l'énoncé de politique de février 1991 du gouvernement québécois qui déclarait : "il n'est pas du ressort de l'état québécois dans un contexte économique difficile de soutenir la célébration des diverses fêtes nationales ou religieuses des communautés culturelles. Il n'y aura plus d'aide à la préservation de la culture d'autrui. L'aide financière sera désormais accordée prioritairement aux activités qui développent la reconnaissance de la réalité pluraliste dans l'ensemble de la population".

Puisqu'on excluait désormais la culture des autres, il devenait urgent de définir quelle était notre culture commune car comme le dit si bien le petit proverbe africain : "le tronc d'arbre aura beau séjourner dans le marigot, il ne deviendra jamais un crocodile."

Emporter la convergence de la société québécoise, les groupes ethno-culturels réclament aujourd'hui le droit d'intégrer une partie de leurs racines dans la mouvance de la société.

Il faudrait selon les sociologues trois générations pour qu'une famille d'immigrants soit intégrée dans son milieu d'accueil. Combien de générations faut-il pour que la société d'accueil intègre la culture des citoyens d'autres origines ? Est-il vraiment possible de définir une identité commune ?

Le défunt sociologue québécois Marcel Rioux disait :"au lieu de vouloir hiérarchiser les cultures, pourquoi ne pas admettre que chacune d'elles constitue un possible parmi l'infinité de façon d'être humain ? En quoi leur épanouissement appauvrit-il une autre culture ? Reconnaître aux autres le droit de vivre avec leur pensée ne nous enlève aucunement la possibilité de la vie avec la pensée."

Multiculturalisme ou interculturalisme? Comment permettre la coexistance pacifique de plusieurs raisonnements différents pour ne pas dire contradictoires ? Là est toute la question . L'idéal à atteindre est peut être comme le suggérait Jacques Parizeau, une société égalitaire capable de s'indigner contre la calomnie, la discrimination, contre l'apparition de citoyen de première, deuxième ou troisième zone. Mais indignation et volonté d'ouverture ne signifient pas respect d'autrui, et l'égalité n'exclut pas les statuts particuliers.

En 1991, nous avons choisi à "Images" d'être un magazine interculturel, car nous croyions que c'est en se rencontrant que les cultures affrontent l'épreuve de l'identité, que c'est en mêlant nos voix distinctes et réitérant notre engagement mutuel à la construction de notre société que nous apprendrons enfin à vivre ensemble. Enfants d'immigrants ou descendants des peuples fondateurs, nous n'oublions ni ne renions nos origines. Toutefois, nous croyons à la convergence de la société et désirons faire entendre nos voix. Il y a une infinité de façon d'être Québécois.

L'histoire commence aussi avec nous...

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