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Le Regroupement inter-organismes pour une politique familiale au Québec |
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Pensons famille |
Volume 6, numéro 42, janvier 1995 |
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Monsieur Pierre Blondin
Agent enquêteur de la Section anti-gang
Division du crime organisé
Service de la Police de la Communauté urbaine de Montréal
Les gangs de rue
La section anti-gang, du Service de Police de la Communauté urbaine de Montréal (S.P.C.U.M.), a comme mission première de combattre le crime organisé. Les gangs de rue relèvent de la Division du crime organisé parce que le Service de Police est convaincu que dans quelques années, ce sont eux qui militeront dans le crime organisé.
Il n'y a rien de nouveau à dire sur les gangs de rue. Il existe cependant des différences marquées entre les gangs des années 1990 et ceux des années précendentes. Les groupes connus des gangs de rue ayant survécu depuis les années 60 sont les Hell's Angels et le groupe des frères Dubois.
Autrefois, il y avait une désaffiliation naturelle des gangs. À la fin de l'adolescence, des choix s'offraient pour les jeunes :
Aujourd'hui, il est difficile pour un jeune qui fait partie d'un gang de rue de s'en sortir en raison de la situation économique. Habituellement, les jeunes qui font partie de ces gangs sont peu scolarisés. En plus, les perspectives d'avenir pour ces jeunes sont sombres.
Voici un bref historique des activités criminelles des gangs de rue :
1985
1989
1991
1993
Les activités criminelles des gangs de rue se modifient constamment. Il y a une constante évolution dans les gangs de rue : ce qui est vrai aujourd'hui, ne le sera pas nécessairement dans trois mois.
Définition
La S.P.C.U.M. définit le gang de rue comme : "Un regroupement d'individus, habituellement des adolescents ou de jeunes adultes, privilégiant l'utilisation de la force, de l'intimidation, dans le dessein d'accomplir avec une certaine régularité, des actes criminels à caractère violent."
Le jeune trouve dans les gangs : l'aventure, le risque, la reconnaissance, l'attention et la discipline. Les membres de gangs sont habituellement des jeunes qui n'ont pas réussi ni à l'école ni dans les sports. Ils manquent d'occupation, n'ont pas de travail et ont déjà été victimes d'actes criminels. À cause de ces conditions économiques précaires, le jeune ne voit pas de façon de s'en sortir.
Souvent, il a des criminels comme idoles. Il a banalisé la violence et il est normal d'être délinquant dans son groupe. D'ailleurs, lorsqu'il est accusé d'un délit criminel, il se trouve toujours quelqu'un pour le défendre et n'éprouve pas de sentiment de culpabilité. Lorsque reconnu coupable d'un délit, la sentence n'est pas proportionnelle au délit. Il retourne donc parmi les siens avec un sentiment de puissance.
Les indices qui devraient attirer l'attention :
1. Le taxage en milieu scolaire
Vous connaissez ce crime (le taxage) que les jeunes exercent dans nos écoles et dans les transports en commun (sur le chemin de l'école) et qui consiste à offrir de la protection à des plus jeunes en retour d'un veston, des espadrilles, des casquettes, d'argent, de passes pour les transports en commun. Les plus jeunes acceptent pour avoir la paix.
Souvent ce crime semble anodin, pourtant c'est le début du gang et c'est à ce moment que notre victime, comme moyen de défense, va se joindre à un gang ou former son propre gang. En peu de temps, il devient exactement à l'image de ses agresseurs. Exemple : À la sortie d'une danse, un jeune se fait taxer son veston et ses espadrilles, il fait moins 20°C, il marche jusqu'à la maison pendant 30 minutes.
Aucune plainte est faite à la police et les parents lui achètent d'autres vêtements.
Beaucoup de jeunes arrivent avec des blessures et rarement vont-ils se plaindre. Cependant, comme moyen de défense, ils vont s'armer de couteaux, de chaines, de bâtons, etc. Les jeunes, chez qui ces armes ont été saisies, ne sont pas néces-sairement des membres de gangs.
2. La violence
Violence et pouvoir vont de pairs. Les leaders de ces groupes sont sujets à changement sans préavis. Ainsi, le leader délogé, ira se joindre à un autre groupe, ce qui explique de nombreux affrontements. Le phénomène des couleurs engendre également des affrontements. Pour délimiter leur territoire, les jeunes portent des vêtements aux couleurs du gang. Les membres de gangs voisins s'y aventurent à leurs risques et périls.
On ne s'aventure pas impunément dans un gang qui contrôle le milieu scolaire. Les administrateurs l'ont quelques fois appris à leurs dépens. Durant l'année scolaire, il y a eu des échanges culturels entre les écoles. On échangeait un élève problème pour un autre élève problème de milieu différent. Il s'agissait habituellement de jeunes membres de gangs de rue qui se retrouvaient en milieu ennemi. Arriva ce qui devait arriver : des affrontements en règle que l'on a qualifié de cas isolés. De plus, cette violence ne s'exerce pas seulement entre gangs mais aussi auprès de la communauté en général.
On attribue aux gangs de rue l'augmentation de la violence dans nos rues, des vols qualifiés sur la personne et chez les petits commerçants.
3. La prostitution juvénile
Il existe des différences entre la prostitution adulte et la prostitution juvénile. Pour certains jeunes, il s'agit d'une question de survie suite à une fugue. Afin de se payer le nécessaire, le jeune va commettre des actes de prostitution.
Nous avons connu, il y a quelques années, la naissance d'un système de recrutement mis en place par nos membres de gangs de rue. Les jeunes qui étaient recrutés étaient des adolescentes en difficulté. Ces dernières étaient présentées par un ami . Un gars du gang lui démontre de l'intérêt, lui fait visiter un appartement, l'amène manger au restaurant. Elle se lie de plus en plus au gang. On dépense de l'argent pour elle. On lui dit par la suite qu'elle doit gagner sa vie.
Accompagnée d'une autre adolescente, elle s'engage dans une agence de danseuses. Si elle refuse, elle est victime de violence, de menaces et, dans certains cas, de viol collectif. Elle danse en province. Au retour, si elle n'a pas fait assez d'argent, elle est battue. On l'incite à la prostitution par la menace, la violence, le contrôle. On la rend complice de délits criminels (vols à mains armées) où elle fera le guet. Elle transportera les armes pour le gang. Elle servira de courrier pour la drogue. Au cours des cinq dernières années, plus de 80 adolescentes ont accepté de témoigner contre leur souteneur. Pour y parvenir, il a fallu un travail d'équipe. Les intervenants dans les centres d'accueil, les procureurs, les policiers.
4. La drogue
Le commerce de la drogue fait partie des activités criminelles de nos membres de gangs de rue. Le crack est la drogue la plus populaire. Elle est reconnue pour être "une drogue de violence et de misère". Elle est vendue dans des quartiers pauvres. Le prix d'une roche de crack à Montréal est de 20,00$. Comme les consommateurs sont souvent sans argent, ils doivent voler. Le consommateur de crack devient très rapidement dépendant de cette drogue.
Nous connaissons une vague de violence depuis quelques temps et les "burns" de drogue en sont la cause. Exemple : On demande de préférence à une jeune fille de faire l'achat de drogue chez le revendeur. Elle doit regarder s'il y a beaucoup d'argent et de marchandise. Par la suite, elle fait rapport au gang. Deux ou trois heures plus tard, elle retourne chez le revendeur mais, cette fois, le gang est sur les lieux et lors de la transaction, on s'attaque au revendeur et / ou on le vole. Nous recevons très peu de plaintes des revendeurs de drogue mais cette activité pose de sérieux problèmes.
- Même si le ou la jeune qui a servi d'appât est poursuivi(e) par le revendeur, le gang continue à mettre de la pression pour qu'il ou elle continue à jouer le jeu. Très vite, il ou elle se retrouve seul(e) et pressé(e) de toutes parts. Dans plusieurs cas, ces jeunes demandent la protection à la Police sans dévoiler la véritable raison. Il ou elle ne veut pas parler à la police de peur d'être accusé(e), et refuse de sortir de son centre d'accueil.
- Cette activité explique plusieurs règlements de compte que nous connaissons présentement.
Suite à une opération effectuée dans le Secteur Saint-Michel, nous avons procédé à l'arrestation de plus de 20 trafiquants de crack. Il s'ensuivit une baisse de plus de 50% des vols qualifiés sur la personne et dans les commerces. Récemment, dans le secteur Nord-Est, nous avons procédé à une opération dans le milieu du crack. Encore une fois, il s'ensuivit une forte baisse des vols qualifiés sur la personne et dans les commerces.
Pour certains, il est plus important de saisir 1, 2, 10 kilos de cocaïne. Chez nos gangs de rue, il n'y a pas de grosse quantité, mais si on laisse s'installer le crack dans un quartier, il détruira le tissu social et vous verrez la violence et la criminalité explosées. Lors de ces enquêtes, on a l'impression de voir un film d'horreur tellement il y a de violence gratuite.
Pièce de théâtre
Il s'agit d'une pièce de théâtre écrite par des jeunes comédiens avec l'aide de policiers, de travailleurs sociaux, de psychologues. La pièce est jouée en 14 minutes et traite de quatre sujets : la fugue, la drogue, la violence, la prostitution. L'on peut dire que la pièce est jouée à la même vitesse que les jeunes vivent. Cette pièce a comme objectifs : premièrement la prévention, deuxièmement d'amener les jeunes à dévoiler ce dont ils sont victimes.
Support aux parents confrontés au phénomène des gangs
C'est un programme qui s'adresse aux parents ne sachant pas comment intervenir. Ils ne savent pas ce qu'est un gang, et connaissent encore moins les conséquences physiques et morales de ce phénomène sur les adolescents. Ce programme se fait en collaboration avec les services sociaux. Instauré dans un quartier de Montréal-Nord, 85 parents de jeunes membres de gang ayant des antécédents criminels ont été invités à participer au programme. Sur les 85 parents invités, 72 ont accepté. Un an et demi plus tard, le nombre de récidivistes a été seulement de quatre (4). Sur les treize (13) qui ont refusé d'y participer, neuf (9) jeunes ont continuer leurs activités criminelles.
La ligne d'écoute téléphonique "INFO-GANG" (24 heures par jour)
Elle s'adresse aux jeunes qui sont victimes, qui sont témoins, qui sont membre d'un gang, qui ont besoin d'aide et qui veulent s'en sortir mais qui ne savent pas quoi faire. Tous les appels sont retournés dans les plus brefs délais et les appelants demeurent anonymes.
Numéro de téléphone :(514) 493-4104
Suggestion d'approche éducative
Travail communautaire proportionnel au délit commis :
Il y a souvent fossé entre la sentence du jeune contrevenant et son délit. Monsieur Blondin suggère, par une approche éducative, de sentencer le jeune contrevenant par un travail communautaire qui lui permettrait de prendre conscience de ses actes. Si le jeune, par exemple, peint d'un graffiti les murs d'un hall de métro, il serait sans doute plus profitable de lui faire laver ce mur et retirer ce graffiti que de lui faire faire un travail qui n'a pas de lien direct avec son délit.
Cette suggestion, fort simple, a été discutée avec les instances judiciaires et il restera à voir si le système pénal pourra l'appliquer.
Conclusion
Je veux vous faire part d'un témoignage rendu par l'agent Chacon, spécialiste en gangs de rue à New-York. Il a déposé comme témoin-expert lors du procès du Walkley Crew en 1992. Il s'agit d'un groupe d'individus qui vendaient du crack dans le quartier Notre-Dame de Grâce, sur la rue Walkley. Ils avaient établi des quarts de travail et un système de protection du territoire. Il y a eu 17 arrestations pour trafic de crack.
Voici l'exemple que l'agent Chacon apporte : En 1981, lorsque le phénomène des gangs est apparu à New-York, la situation n'a pas été prise au sérieux parce qu'il s'agissait d'adolescents. Aujourd'hui, ces mêmes adolescents constituent les bandes criminelles les plus violentes. Elles contrôlent le trafic du crack de l'État de New-York à l'État de la Floride. Sur une échelle d'évaluation de 1 à 4, le Walkley Crew se situait à 1.5, à 4, il y a perte de contrôle.
La solution aux gangs de rue n'est pas policière, c'est l'affaire de tout le monde et la police en fait partie.