Le Regroupement inter-organismes
pour une politique familiale au Québec
 

Pensons famille     

Volume 7, numéro 43, octobre1995

Heureux comme quelqu'un qui a reçu un gros cadeau

Témoignage: Alain Lamy
Centre Alpha

Issu d'un milieu défavorisé, je me suis retrouvé à quatorze ans sur le marché du travail, ne sachant ni lire, ni écrire et ni compter convenablement. À mesure que les années passaient, je prenais conscience de mon handicap qui me gardait à la merci de mes proches. Je dépendais d'eux pour tout. Vous n'avez pas idée de ce que ca peut être de vivre comme un enfant alors que vous êtes adulte et que vous avez le goût de l'être. Ma femme prenait toutes les responsabilités et j'étais celui à qui on fait des petites commissions avec des grandes explications.

Un bon jour, ma femme m'a annoncé brutalement son départ. J'étais désemparé. Heureusement que j'avais un fils pour me donner du courage et un bon emploi que j'avais trouvé grâce à ma mère, ce qui me permettait de vivre décemment. J'étais complètement démuni face au quotidien où dans les moindres gestes, il faut être autonome pour se débrouiller avec l'écrit (bail, facture, médicaments).

Je ne voulais plus dépendre des autres. Je voulais montrer à mon fils, qui a aujourd'hui dix ans, que les études sont très importantes pour se débrouiller seul dans la vie. Ca peut permettre également d'avoir un travail plus payant. J'ai donc décidé de retourner à l'école pour apprendre à lire, à écrire et compter.

Aujourd'hui, je travaille toujours au même endroit, mais je suis un homme différent. Je suis si heureux de savoir lire. J'ai toujours un bon livre sous la main. Je peux même proposer aux gens des bons tittres et en parler avec eux. Mes lectures sont variées: livres sur la politique, la psychologie et même la science-fiction. Depuis que je sais écrire, je mets mes idées sur papier.

J'essaie de faire le moins de fautes possibles en consultant le dictionnaire. Je suis fier de moi lorsque je donne une belle carte de fête que j'ai signée de la main. J'aime écrire tout ce que je ne peux pas dire ou que je veux garder pour moi dans mon journal intime. Je suis content de pouvoir aider mon fils s'il a des difficultés quand il fait ses devoirs.

Lorsque j'ai réalisé que je savais assez compter pour faire mon propre budget, aller à la banque sans avoir peur et pouvoir payer moi-même la facture du restaurant avec l'argent exact, j'étais heureux comme quelqu'un qui a reçu un gros cadeau. Je me rappelle le temps ou ma femme faisait le budget, la liste d'épicerie et s'occupait de toutes les choses importantes. Ca me faisait très mal: je me sentais comme un immigrant dans son nouveau pays.

Aujourd'hui, je suis autonome, sûr de moi, fier et indépendant.
Je veux partager ce bonheur avec d'autres.

En 1990, j'ai écrit un article sur l'alphabétisation dans le journal de ma compagnie afin de sensibiliser les autres travailleurs et les inviter à s'inscrireà des activités d'alphabétisation. Cette lettre a aussi été publiée dans le journal "La Puce à l'oreille" de notre commission scolaire. Je n'ai pas honte de dire d'où je suis parti et comment des cours de français et de mathématiques ont changé ma vie.

En 1991, j'ai participé à un colloque sur l'alphabétisation et le monde du travail qui était organisé par la table régionale Montréal-Laval dans le but de sensibiliser les employeurs au problème de l'analphabétisme en milieu de travail. J'ai donné mon témoignage en atelier où j'étais accompagné par mon directeur des ressources humaines.

Il y a environ deux ans, la commission scolaire a voulu sensibiliser les gens qui ont des problèmes en alphabétisation. J'ai également participé à cette émission de radio locale.

Depuis quatre ans, je travaille à faire offrir un programme pour les personnes intéressées à améliorer leur français de base dans mon milieu de travail. J'ai même demandé au syndicat de me donner un coup de pouce. Je connais plusieurs travailleurs qui pourraient bénéficier d'un tel programme. J'ai l'intention de suivre ce dossier de très près et j'espère que ma ténacité servira les travailleurs qui en ont besoin.

J'assiste aux cours du soir au Centre Alpha depuis 1986. J'ai appris beaucoup et je n'ai pas fini. J'aimerais mieux venir le jour car j'en ai fait l'expérience durant quatre mois et j'ai vu la différence. Étant plus reposé, on comprend plus vite et on a l'occasion de mettre en pratique ses nouvelles connaissances. À cause de mon travail et de mes responsabilités, j'ai été obligé de revenir aux cours du soir. J'aimerais dire aux gens qui hésitent soit parce qu'ils ont peur ou qu'ils sont gênés ; "Faites le premier pas et vous verrez que c'est une expérience formidable!"

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