Le Regroupement inter-organismes
pour une politique familiale au Québec
 

Pensons famille     

Volume 8, numéro 48, décembre 1996

Madame Danielle Hébert
Service de la condition féminine de la CSN

Pour que travail et famille fassent bon ménage

Les chiffres parlent et nous interpellent: deux personnes sur trois 1 disent avoir beaucoup de difficultés à concilier les responsabilités du travail salarié et de la famille. Pourtant, la plupart des gens ont des enfants ou s'occupent des personnes de leur entourage, mais les problèmes que cela occasionne, on en traite peu ou pas dans son milieu de travail. Ces deux mondes, le travail et la famille, évoluent en parallèle et on fait toujours comme si rien n'avait changé.

Pourtant, on assiste à de profondes mutations quand à la composition de la main-d'oeuvre canadienne. Presque la moitié de la main-d'oeuvre sont des travailleuses et c'est un phénomène qui, selon toute analyse, est irréversible. 2

Et le changement le plus important à s'être produit depuis les quinze dernières années, c'est la progression constante du taux d'activités des femmes qui ont de jeunes enfants. En effet, plus de trois mères d'enfants d'âge préscolaire sur cinq 3, font partie de la population active et ces femmes retournent très rapidement au travail après la naissance d'un enfant. Cela dénote entre autres, que les familles doivent compter nécessairement sur deux revenus pour joindre les deux bouts. Nous savons d'ailleurs que le pourcentage de familles pauvres serait beaucoup plus grand sans le revenu des femmes en emploi. 4

Cependant, cette situation n'a pas pour autant entraîné une remise en question du rôle des femmes et des hommes quant aux soins et à l'éducation des enfants et aux tâches ménagères. Au Canada, comme dans tous les autres pays du monde, les femmes travaillent plus d'heures que les hommes. Elles ont un emploi rémunéré et effectuent les deux tiers du travail lié aux responsabilités familiales 5. Ce cumul des responsabilités oblige souvent les femmes à accepter un emploi à temps partiel, ce qui a bien sûr une incidence directe sur leur niveau de revenu. C'est une situation encore plus difficile pour les familles monoparentales. Concilier le travail et la famille, c'est aussi assumer des responsabilités à l'égard d'un parent âgé. En l'An 2000, la proportion des travailleuses et des travailleurs dans cette situation pourrait atteindre 75%. 6

Le contexte dans lequel nous nous trouvons en ce moment, restructuration du marché du travail, réorganisation dans les milieux, réforme du système de santé et des services sociaux, provoque une insécurité et de fortes pressions sur la famille. Le fardeau de la conciliation des responsabilités professionnelles et familiales est d'autant plus lourd.

À la recherche de solutions

Le Service de la condition féminine de la CSN a donc initié une recherche afin de mieux saisir cette problématique, comprendre comment les femmes et les hommes vivent le problème de la conciliation travail - famille et rechercher les solutions propres à transformer les milieux de travail en fonction d'une prise en charge plus collective de cette réalité. Cette recherche comporte deux volets: un sondage par questionnaire et une étude qualitative comprenant l'analyse d'expériences particulières.

Conçu et dirigé par des professeur(e)s et des étudiant(e)s de l'École des relations industrielles et l'École des hautes études commerciales de l'Universite de Montréal, le questionnaire visait à identifier notamment les causes et les effets de la difficile conciliation travail - famille ainsi que la perception des répondants et répondantes quand aux efforts de l'employeur pour les soutenir.

En collaboration avec le Secrétariat à la famille du Québec, une étude qualitative a été menée auprès des travailleurs et travailleuses de trois groupes distincts dans deux établissements. Il s'agit des infirmières de l'Hôpital Sainte-Justine, des techniciennes de laboratoire de ce même établissement, et des employé(e)s de la Compagnie Yum-Yum à Warwick avec lesquelles nous procédons par interview

État des travaux

Nous avons fait parvenir environ 8 000 questionnaires aux membres des syndicats affiliés dans les différentes fédérations de la CSN. À ce jour, les données pertinentes aux techniciennes de laboratoire ont pu être analysées et voici une analyse préliminaire des résultats.

Cent soixante-sept (167) des 530 personnes invitées à répondre au sondage ont complété le questionnaire, soit un taux de réponse de 31 ,5%. L'échantillon était surtout composé de femmes (90,4%). Il s'agit d'une population ayant complété une formation collégiale (65%), ayant un enfant ou deux (76,4%) et vivent avec un conjoint (85,6%); la moyenne d'âge se situe à 38 ans et ces techniciennes travaillent en moyenne 34 heures par semaine.

L'équipe de recherche a tenté d'identifier les facteurs pouvant expliquer le conflit travail - famille et les effet de ce conflit.

L'organisation du travail semble être un bon prédicteur du conflit et, notamment, la surcharge de travail, la variété des tâches à accomplir sans qu'on dispose de temps nécessaire, l'absence d'appréciation de la part des collègues ou de l'organisation. En contrepartie, le conflit semble moins présent quand la technicienne dispose d'une plus grande autonomie de travail.

Le conflit n'est évidemment pas sans conséquences de divers ordres. Il entraîne absentéisme et retards au travail. Les techniciennes disent aussi qu'il réduit leur rendement au travail et les amène même à envisager de quitter le marché de l'emploi. Enfin, le conflit affecte le degré de satisfaction à l'égard de la vie de couple, de la vie en général et augmente le niveau de stress.

Certes, des pratiques existent à l'hôpital qui permettent de mieux faire face aux tensions travail famille. Il s'agit de mesures négociées au cours des années et que les techniciennes utilisent: régime d'assurance collective familiale, congés pour raisons personnelles, complément de salaire et de congés à la naissance ou à l'adoption, travail à temps partiel volontaire.

Mais pour aller au-delà de ces mesures, les techniciennes ne perçoivent pas d'appui de la part des dirigeants ou des superviseurs. Les dirigeants n'apparaissent pas proactifs face à l'enjeu tandis que, s'ils sont prêts à parler du problème avec elles, les superviseurs seraient peu enclins, selon les techniciennes, à innover pour, par exemple, modifier leur horaire de travail ou réduire la charge de travail. 7

Un rapport de ce sondage par questionnaire a été déposé au Congrès de la CSN qui s'est tenu en mai 1996, il présente une analyse plus en profondeur pour l'ensemble des secteurs.

Trois autres rapports ont aussi été complétés portant sur les informations recueillies lors des entrevues avec les infirmières, les techniciennes et les employé(e)s de Yum-Yum. Nous cherchons à comprendre comment ces personnes vivent le problème et quelles stratégies individuelles ont-elles conçues pour concilier travail et famille. Cette analyse devrait nous permettre de formuler des propositions concrètes.

Nous savons d'ores et déjà que le problème de la conciliation travail-famille met en cause tant l'organisation du travail et des services publics, le revenu familial et les rapports entre les travailleurs et travailleuses.

Toute perspective de solution doit faire en sorte que le marché du travail s'adapte à la famille et réaffirmer le double statut de parent et travailleur-travailleuse, tout en reconnaissant que ce sont les femmes qui assument les plus larges responsabilités face à la famille. Cela suppose évidemment un ensemble varié et cohérent de mesures; un moyen d'action unique n'aurait qu'un effet limité sur le quotidien des parents - travailleurs.

Plus encore, cet ensemble de mesures facilitantes doivent être le fait de divers acteurs: l'employeur, bien sûr, mais également l'État, les institutions publiques et les travailleuses et travailleurs eux-mêmes. Ainsi, les travailleuses et travailleurs doivent en venir à davantage intégrer l'enjeu de la conciliation du travail et de la famille dans le processus de négociations des conventions collectives et de réorganisation du travail. De plus, l'État aurait à prendre en compte cette réalité dans ses politiques fiscales et familiales, dans son rôle de législateur en matière de lois du travail, etc.

Une fois l'analyse de l'ensemble des questionnaires effectuée et mise en parallèle avec les entrevues chez les techniciennes de laboratoire de l'Hôpital Sainte-Justine et les employé(e)s de la Compagnie Yum-Yum, nous serons en mesure de formuler un plan stratégique global et intégré et de le faire cheminer auprès des instances appropriées. 8

Cette recherche a suscité un grand intérêt et nous nous sommes engagé(e)s à proposer des solutions afin que "Travail et famille fassent bon ménage!"


Références

1. Le Conference Board du Canada inc, La gazette des femmes, novembre-décembre 1993, p, 14.

2. À l'aube du XXI siècle: plan fédéral pour l'égalité des sexes, Conditions féminine Canada, août 1995.

3. Stratégies du Québec pour les femmes: bilan, constats, perspectives 1985-2000, Gouvernement du Québec, 1995.

4. Profil de la pauvreté, Rapport du Conseil national du bien-être social, Approvisionnements et Services Canada, 1994.

5. À l'aube du XXI siècle: plan fédéral pour l'égalité des sexes, Conditions féminine Canada, août 1995, p. 21.

6. Le Conference Board du Canada, Concilier le travail et la famille - Enjeux et options, p.4.

7. Pour que travail et famille fassent bon ménage, Rapport-étape sur les recherches conciliation travail - famille présenté au Conseil confédéral de la CSN, mars 1996.

8. Pour que travail et famille fassent bon ménage, Rapport-étape sur les recherches conciliation travail - famille présenté au Conseil confédéral de la CSN, mars1996.

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