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Le Regroupement inter-organismes pour une politique familiale au Québec |
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Pensons famille |
Volume 8, numéro 48, décembre 1996 |
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Madame Carmen Saint-Laurent
Présidente
Confédération des organismes familiaux du Québec
La vision familiale au Québec
Nombre de dossiers préoccupent actuellement les organisations familiales. L'élaboration d'une véritable politique familiale globale et axée sur la prévention est certes le dossier le plus criant. Après les quelques percées significatives des dernières années, nous assistons à un recul sans précèdent de la vision familiale au Québec.
Pour contrer ce recul, nous tentons actuellement d'obtenir un siège au prochain Sommet socio-économique pour défendre autour de la table des négociations, le point de vue familial. Ce sommet, mal engagé nous en convenons, est peut-être l'une des dernières chances avant nombre d'années d'obtenir un consensus social qui nous fait si cruellement défaut. Nous apprenons que nous aurons, selon toute vraisemblance, un statut d'observateur et ce même si le Premier ministre parle de dévoiler, à ce sommet, une nouvelle politique familiale
En ce qui concerne les débats très actuels, commençons par un dur constat que les intervenants-terrains nous rappellent tous les jours
La crise économique a durement frappée notre société. Nos villes et nos villages ont vu grossir leurs poches de pauvreté. Ils ont été tour à tour secoués par la violence des désespérés et des laissés-pour-compte.
L'itinerance, la prostitution, la violence interethnique, la négligence, le décrochage scolaire, la marginalité et les enfants de la rue ne sont que des indicateurs de la misère individuelle, mais aussi, et peut-être surtout, familiale que traverse le Québec. Le rapport du Comité d'analyse familles, jeunesse et pauvreté 1 nous a démontré que violence et pauvreté sont intimement reliées.
Le Québec n'est-il pas en train de se fracturer? Une société et un espace social pour les riches, les biens branchés et le reste pour les pauvres et les laissés-pour-compte. Ces derniers étant de plus en plus nombreux. Les familles ne sont pas exemptes de cette détérioration des conditions de vie, plus de 20% des enfants en 1994 vivaient dans la pauvreté. Qui dit enfant pauvre dit famille pauvre. Quelles alternatives leur offre-t-on?
Face à la détérioration des conditions de vie des familles, comment interpréter les décisions et les réformes actuelles? Comme on le voit, la reconnaissance de la valeur familiale est loin d'être un acquis politique inattaquable.
Dans cette remise en question du soutien gouvernemental et cette détérioration de la condition de vie des familles, les enfants et les jeunes sont les premiers à en payer le prix.
Que fait-on de nos enfants et de notre jeunesse? Dans quel environnement social évoluent-ils? Quelle place et quel espace laisse-t-on à nos jeunes? ...La misère, l'absence d'espoir, le suicide, la marginalité, la débrouillardise de la rue, la prostitution?
Depuis la deuxième guerre mondiale, la société québécoise a vu se développer le phénomène de prise en charge par l'État d'un nombre croissant de besoins collectifs afin d'assurer, aux personnes dans le besoin, la sécurité et une participation à la distribution de la richesse nationale.
Au fil des années 60 et 70, ce phénomène s'est accentué pour garantir à tous les citoyens une réelle égalité des chances. L'intervention systématique de l'État a été instituée en politique générale. Beaucoup de services, de programmes, ont été créés pour suppléer à ces carences dans la redistribution de la richesse nationale. Trop de services ont nié la solidarité familiale et sociale. Nous devons aujourd'hui faire des choix judicieux. Les familles et les communautés sont prêtes à relever ce défi. Il ne faut tout de même pas oublier que 20 années de professionnalisation et mépris des habiletés familiales et communautaires ne se reconstruisent pas en un jour. Nous devons réinvestir dans ce qui a été déconstruit. Il faut de toute urgence garantir de nouveau une redistribution plus équitable de la richesse collective
Au Québec, la rémunération par l'emploi est encore le principal levier par lequel passe la redistribution de la richesse collective et de la sécurité du revenu. Le marché de l'emploi se faisant de plus en plus déficient, l'État a accentué ses interventions pour aplanir ses inégalités sans toutefois agir adéquatement sur les causes: le chômage et inadéquation de la main-d'oeuvre, ne serait-ce pas là dépenser pour engendrer des revenus ?
L'investissement dans les ressources humaines et pas seulement dans les technologies serait déjà un premier pas dans la bonne direction. Les interventions de l'État ont-elles manqué du discernement qu'aurait commandé une analyse globale et planifiée de la situation difficile des années de crise économique ?
Intervenir en situation d'urgence coûte cher en gaspillage et impose trop souvent des actions s'éloignant des principes de prévention. L'adage populaire "prévenir au lieu de guérir" devrait ici être entendu. Gouverner n'est-ce pas prévoir? Il y a longtemps que le Québec a été gouverné.
L'intervention de l'État pour garantir l'équité sociale et une juste redistribution de la richesse collective est un acquis indéniable pour la société québécoise. Cet acquis ne doit pas être remis en question. Il doit rester un acquis pour tous les citoyens. La fiscalité doit préserver ces acquis. Le principe de l'universalité doit garantir ces acquis.
La crise actuelle n'a-t-elle pas ses racines dans le manque de vision et de planification valorisant la prévention, l'entraide, la responsabilité et la solidarité ? Cette gouverne déficiente, cette gestion sans envergure, trop souvent au seul profit des gestionnaires, devrait-elle trouver son aboutissement dans le désengagement de l'État ?
Il est facile de faire payer à tous les erreurs et les errements de décideurs "déresponsabilisés" et qui, malgré les blâmes du Vérificateur général, n'ont de compte à rendre à personne. Les gouvernements qui ont à charge les affaires de l'État voudraient maintenant se décharger de leur responsabilité sur les familles, sur le communautaire, sur le social, sans fournir les ressources nécessaires à cette nouvelle responsabilisation.
L'engouement, la promotion tout azimuts de l'économie sociale ne cache-t-elle pas un délestage éhonté et un aveu d'impuissance cynique (lire bureaucratique) des dynamiques communautaires ? Les entreprises et les milieux d'affaires ont toujours été de très mauvais défenseurs du fait social. Les conditions économiques actuelles n'aideront en rien. Ces entreprises doivent être contraintes. La fiscalité reste un bon moyen pour cela. Mais il faut aussi du courage politique surtout devant ceux qui assurent largement le financement des partis politiques
Investir dans la famille, c'est investir dans l'avenir d'une société nous dit-on: alors pourquoi les familles sont-elles les parents pauvres de la fiscalité?
La Confédération "PRO FAMILIA Suisse" a réalisé en 1991 une étude 2 qui démontrait que le revenu des parents à la venue du premier enfant subissait une perte de pouvoir d'achat de 18% pour les parents, de 14% pour le deuxième et de 8% pour le troisième 3. Si nous retenons que le Québec et la Suisse ont des niveaux de vie comparables, nous pouvons affirmer que ces chiffres nous fournissent une indication valable du coût des enfants au Québec même.
Aucune mesure fiscale ne compense adéquatement cette perte de pouvoir d'achat des parents.
Question: Comment les parents peuvent-ils accumuler un fonds de pension comparables aux conjoints sans enfant, ou aux célibataires, avec une telle baisse de leur revenu disponible ? Et pourtant, n'est-ce pas eux qui fournissent quasi gratuitement, et de plus en plus sans grande valorisation, la reproduction de notre société. Les parents se verront, malgré leur contribution sociale essentielle à la continuité de l'humanité, les plus défavorisés à l'âge de la retraite. Pour les remercier de cette contribution, la société leur imposera un niveau de vie inférieur aux autres groupes sociaux.
Comme société qui crie haut et fort son besoin d'enfants, comment peut-on expliquer pareille iniquité ? Allons plus loin; comme la redistribution de la richesse se fait surtout par la rémunération en emploi et qu'aucune rémunération n'est rattachée aux statuts de parents, les parents de par leur suractivité parentale ont donc les plus faibles revenus disponibles pour assurer une qualité de vie adéquate à leur famille. Aujourd'hui, nous savons que les meilleurs emplois vont aux personnes les plus disponibles. Les couples avec enfants partent perdant pour l'un ou l'autre, et quelques fois pour les deux.
Nous savons aussi que la pauvreté a un âge. Les jeunes sont une des catégories sociales les plus touchées. Le chômage, le sous-emploi chronique et précaire sont le lot d'un nombre croissant de jeunes familles. Quelque 27,7% des jeunes familles vivaient sous le seuil de la pauvreté en 1986; cette proportion s'est accrue à 29,2% en 1991. Au Québec, en 1994, prés de 300 000 enfants (soit 20%, une augmentation de 2% en 5 ans) vivent dans la pauvreté, dont 66,1% sont des enfants des familles monoparentales.4
Les jeunes familles, qui sont pourtant celles qui ont un pressant besoin de revenu pour établir leur famille, sont sans soutien adéquat de la part de l'État et de la société. La "déresponsabilisation" de l'État est doublée ici d'une "déresponsabilisation" de la société civile.
Les jeunes familles, outre quelques bonus à la naissance (remis en cause dernièrement), sont ensuite laissées à elles-mêmes. Les allocations financières à la naissance sont loin d'être la panacée à tous leurs problèmes. Ils ont souvent l'effet contraire au but recherché. Ils appauvrissent très souvent les familles les plus fragilisées. Il faut définir un cadre préventif de promotion sociale des familles. Les jeunes familles, sans être les seules, sont celles qui en ont un urgent besoin. À quand la reforme fiscale bénéficiant aux familles porteuses de la société de demain ? Pourquoi ne pas penser à une taxe au soutien des familles par ceux qui n'en ont pas, puisqu'ils retireront le plus de cette situation ?
Références
1. D. Perreault, M. Parrazelli. C'est-y plus beau dans ta cour ?, Rapport de Comité Familles, jeunesse et pauvreté. COFAQ éd., Montréal ,1991.
2. L. Meier-Schatz, Évaluation de la charge des enfants en Suisse. Rap. PRO FAMILIA, Berne, 1992.
3. Nous attendons toujours une étude similaire au Québec! Il est à noter qu'au Québec c'est le troisième enfant qui bénéficie du plus grand support financier de la part de l'État.
4. M. Pronovost, M. Deniger, M.A. Pour une politique familiale holistique orientée vers la lutte à la pauvreté, CCDS, Québec, Montréal, 1991, p. 12, et Gouvernement du Québec, les Québécois, la fiscalité et le financement des services publics, éd. officiel, 1996, p.16.