Le Regroupement inter-organismes
pour une politique familiale au Québec
 

Pensons famille     

Volume 8, numéro 49, juin1997

Monsieur Léon Bernier
Madame Denise Lemieux
INRS-Culture et société
Membres du Partenariat CQRS

L'union libre et le sens de l'engagement de couple aujourd'hui

Familles en mouvance et dynamiques intergénérationnelles.

C'est à titre de chercheurs, membres d'un partenariat de recherche sur la famille, qui regroupe des chercheurs de plusieurs universités, des représentants gouvernementaux et des représentants des organismes familiaux, qu'on nous a demandé de participer à la rencontre d'aujourd'hui. L'invitation concerne plus directement une recherche présentement en cours que nous réalisons avec l'assistance de Caroline Méthot à l'lNRS-Culture et Société et dont le titre est "Formation du couple, types d'unions et sens de la conjugalité chez les jeunes couples québécois de 20-35 ans", recherche dont l'Office de la famille et la Fédération Nationale des Services de préparation au mariage assurent une partie du financement. Il s'agit d'une recherche qualitative par entretiens semi-directifs auprès d'une quarantaine de jeunes couples sans enfant, en union libre ou mariés civilement ou religieusement. Les entrevues sont réalisées avec les deux membres du couple et portent sur trois grands thèmes: les étapes de formation du couple, la vie quotidienne en cohabitation et, enfin, le sens de l'union et de l'engagement de couple.

Il est trop tôt pour présenter les résultats de cette recherche, qui en est encore à la phase du terrain. À ce jour, nous avons fait un quinzaine d'entrevues et il nous en reste donc encore plusieurs à faire. Avant que tout ce matériel soit dûment traité et analysé il faudra compter encore plusieurs mois. Ce ne sont donc pas les résultats de cette recherche que nous allons vous présenter aujourd'hui. Si nous en sommes venus à nous intéresser aux thèmes de la formation du couple et au sens de l'engagement, c'est que des travaux antérieurs et les résultats d'autres recherches nous ont amenés à considérer qu'il s'agissait de phénomènes importants et complexes, sur lesquelles il fallait pousser et approfondir la recherche. En nous lancent dans la recherche que nous faisons présentement, nous ne partions donc pas de zéro. En compagnie de deux autres collègues, Renée Dandurand et Germain Dulac, nous avons réalisé, au début des années quatre-vingt-dix, une autre recherche qualitative portant, cette fois, sur "le désir d'enfant chez les hommes et les femmes de la vingtaine et de la trentaine", recherche qui nous avait amenés à toucher la question du couple et à amorcer une réflexion sur les particularités du processus de formation et de maintien de l'union dans le Québec actuel et plus largement dans les sociétés dites de modernité avancée 1. On peut même dire que depuis environ une dizaine d'années, le couple est devenu un important sujet de recherche auprès des chercheurs en sciences humaines tant en Europe qu'en Amérique du Nord, et c'est un peu le point sur un certain nombre de résultats et surtout de questionnements issus de ces travaux que j'aimerais présenter ce matin.

Parallèlement aux transformations survenues dans les conditions socio-économiques de l'entrée à l'âge adulte, il y a eu, au cours des dernières décennies, évolution majeure des modalités de formation du couple et de constitution d'une famille.

Auparavant, il fallait attendre le mariage pour vivre en couple, qui est de moins en moins le cas aujourd'hui, même pour ceux des couples qui éventuellement contractent un mariage.

On se mariait dans la perspective d'avoir des enfants, plus souvent qu'autrement dans les années suivant immédiatement le mariage, alors qu'aujourd'hui, la conjugalité, le fait de vivre en couple, est devenue une valeur et une réalité autonomes, un objectif poursuivi pour lui-même, indépendamment du projet procréatif. La vie de couple, comme cadre de vie adulte, peut parfois devenir un facteur du refus d'enfant, mais plus souvent du report du projet d'enfant.

Auparavant, on se mariait pour la vie, pour le meilleur et pour le pire. Aujourd'hui, on forme un couple pour le meilleur. Dans ses premières phases, le couple se vit d'abord jour après jour, sans véritable visée à long terme. Même lorsqu'il y a visée à plus long terme (ce qui se traduit notamment par la formulation de projets communs: d'enfants, de mariage, d'achat d'une maison), l'engagement de couple n'est plus conçu comme un engagement inconditionnel. D'ailleurs, parmi les jeunes qui sont aujourd'hui dans la vingtaine, plusieurs ont eux-mêmes connu le divorce ou la séparation de leurs parents, et la plupart ont intériorisé l'idée de la dissolubilité de l'union, même si personne ne souhaite que cela leur arrive.

Auparavant, le mariage, qui correspondait avec le départ du domicile parental, constituait une étape bien marquée du passage de la jeunesse à l'âge adulte, avec les rôles et les responsabilités correspondant à chacune de ces phases de la vie. Aujourd'hui, le passage est beaucoup moins net. Si la formation d'un couple (ou d'un quasi couple, pour reprendre l'expression du sociologue Jean-Claude Kaufmann 2 pour désigner des unions relativement stables mais où ii n'y a pas de véritable engagement) est encore souvent l'occasion d'un départ du domicile parental, en particulier pour les filles, ce départ n'est pas toujours définitif et peut être parfois suivi d'un retour chez les parents.

Cela traduit des changements survenus dans le processus même de formation du couple, changements qui obligent à s'interroger sur la notion même de couple et à faire une analyse empirique minutieuse du processus par lequel un homme et une femme parviennent, d'un commun accord, et moyennant tout un ensemble de conditions explicites ou tacites, à constituer un couple en tant qu'unité stabilisée de vie amoureuse et groupe domestique

Plus que le développement de l'union libre qui, en particulier au Québec, a pris une ampleur considérable surtout depuis le milieu des années 1980, ce qui caractérise la formation du couple aujourd'hui est la manière évolutive suivant laquelle tend à s'effectuer l'intégration conjugale et familiale et ce, peu importe le type d'union au sein duquel va se réaliser cette intégration (mariage religieux, mariage civil, union de fait). Le sociologue français Louis Roussel décrit ce phénomène en disant qu'aujourd'hui, "on glisse facilement du célibat à la cohabitation, souvent par petites touches successives et comme insensibles, et on glisse dans le mariage comme on s'était installé dans la cohabitation". 3

On ne saurait donc ramener l'ampleur des changements touchant la nuptialité dans les sociétés actuelles à une désertion des formes légalisées d'union au profit d'unions plus informelles et spontanées. Cela laisserait supposer, d'une part, que ceux et celles qui continuent d'avoir recours au mariage (religieux ou civil) ne participent pas au processus de transformation socio-historique de l'intimité amoureuse et, d'autre part, que les formes non légalisées d'union se définissent uniquement par l'absence d'obligation et de contrainte Les études récentes sur la formation du couple tendent plutôt à montrer que les couples qui choisissent de se marier ne le font pas nécessairement dans une perspective "traditionnelle" et que ceux qui font durer l'union libre n'y manifestent pas toujours un refus de l'engagement On y trouve, dans les deux cas, des variantes de la définition suivante que donne Kaufmann de la réalité actuelle du couple: "Autrefois institution dans laquelle on entrait pour la vie sans trop se poser de questions, il est devenu un système mouvant d'ajustements permanents de la vie à deux et requiert désormais un véritable travail de la part de ceux qui tentent l'expérience".4

Les résultats de la recherche "Désir d'enfant"5 tendent à montrer que les jeunes couples qui optent pour le mariage le font désormais le plus souvent, eux aussi, parés une période de cohabitation 6, mais en ayant déjà, au départ, un projet implicite (ou parfois même explicite) de mariage, lui-même au départ porteur d'un projet d'enfant. Ce qui semble distinguer ces couples, c'est la préséance du projet familial qui, apparemment, contribue à faciliter et accélérer le processus d'intégration conjugale et ménagère. Ceux qui se marient n'ont cependant pas nécessairement une conception du couple différente de celle des couples non mariés On retrouve notamment chez les uns comme chez les autres une vision égalitaire du couple, où chacun des conjoints est appelé, pour des raisons tout autant économiques que de respect du cheminement individuel de l'autre, à rester actif sur le plan professionnel et à conserver son espace de vie personnelle.

Si le mariage (civil et surtout religieux) reste encore la modalité la plus largement répandue d'officialiser l'union conjugale, d'autres façons caractérisent de plus en plus souvent le passage aux engagements de couple. Entre le recensement de 1981 et celui de 1991, il y a eu déclin du mariage tant dans la catégorie des 20-24 ans que dans celle des 25-29 ans, pour les femmes comme pour les hommes. Alors que près de 17% des hommes de 20-24 ans étaient mariés en 1981, il n'y en avait plus que 6% en 1991, Chez les femmes de cette catégorie d'âge la diminution a été encore plus massive, passant de près de 35% de mariées en 1981 à moins de 15% en 1991. Si une partie de ce déclin s'explique par un report du moment où l'on choisit de se marier, on peut constater que la tendance à repousser l'échéance se prolonge de plus en plus dans la seconde moitié de la vingtaine, en particulier chez les hommes, dont plus des deux tiers de ceux qui en étaient à cette étape de leur cycle de vie en 1991 n'étaient pas (encore) mariés. Le pourcentage des femmes mariées dans la catégorie des 25-29 ans a également considérablement chuté puisqu'il est passé de 65% à moins de 45% en dix ans.

Si la baisse de la nuptialité est un phénomène assez général en Occident, le démographe Louis Duchesne fait par contre remarquer que "parmi les pays dont on connaît les statistiques de nuptialité, aucun n'affiche des indices plus faibles que ceux du Québec"7, ce à quoi participe très directement la faible nuptialité dans le groupe des moins de 30 ans. Cette faible nuptialité doit cependant être interprétée en tenant compte de l'importance de l'union libre, qui fait aussi partie des caractéristiques de la conjugalité dans le Québec actuel. Or, si une partie des couples en union libre continue à se démarquer des couples mariés en ce qui concerne notamment la fécondité (les couples non mariés ayant tendance à avoir moins d'enfants que les couples mariés), les plus récentes statistiques sur les naissances en fonction du statut matrimonial indiquent qu'au Québec, "la moitié des premiers nés de 1991 sont issus de parents non mariés" 8. Les mêmes statistiques révèlent également que "plus du tiers des enfants de rang 2 naissent hors mariage", ce qui tend à montrer que l'union consensuelle hors-mariage peut constituer une forme d'engagement à long terme, qui peut elle-même donner lieu à la constitution d'un groupe familial.

Ces unions consensuelles, résultats non prémédités d'expériences de vie commune, ne naissent pas d'emblée comme projets conjugaux et parentaux, mais procèdent d'une transformation de la relation amoureuse, sous l'incidence d'une inéluctable progression de chacun des partenaires dans leur propre cheminement de vie. Pour qu'une relation de "compagnonnage" en vienne à franchir le cap de l'engagement de couple, il ne suffit pas qu'elle ait survécu à l'épreuve du quotidien Si l'on sait qu'aujourd'hui la cohabitation amoureuse est devenue une façon socialement admise d'amorcer la vie à deux, on sait encore relativement peu de chose sur les formes et les conditions du passage de la cohabitation aux engagements de couple véritables. Jean-Claude Kaufmann, l'un des sociologues qui ont le plus étudié ce processus, identifie à, cet égard, un paradoxe, soit que "la précocité sexuelle précipite la formation du lien tout en ralentissant la constitution du couple". 9

Plusieurs jeunes qui vivent en cohabitation amoureuse ne se perçoivent d'ailleurs pas en couple, distinction dont ne tiennent pas comptent les statistiques sur les unions libres qui peuvent, à cet égard, être trompeuses, notamment en ce qui touche la question de l'instabilité des unions libres. Même si l'on entre aujourd'hui en couple en étant conscient de sa fragilité, cela ne signifie pas qu'on s'y précipite à l'aveuglette. La tendance serait plutôt, à l'inverse, de retarder l'échéance des engagements. Modalité d'ajustement aux nouvelles réalités de l'entrée à l'âge adulte, le compagnonnage amoureux s'inscrit notamment dans un réaménagement des rapports hommes-femmes, où ceux-ci s'engagent sur une base plus symétrique, chacun reconnaissant la légitimité pour l'autre d'avoir un projet de vie personnel et d'y consacrer une large part de son temps et de ses énergies. Dans ce contexte nouveau, si la cohabitation peut s'accommoder des conditions d'incertitude découlant du prolongement de la scolarisation et des difficultés d'insertion en emploi, la constitution du couple, en tant qu'union inscrite dans la durée, peut difficilement se réaliser avant la fin des études et un minimum d'intégration professionnelle. D'autres considérations peuvent également contribuer à retarder la constitution véritable du couple, comme la crainte de perdre son autonomie, le désir de conserver un style de vie de célibataire, un déphasage entre les partenaires par rapport au calendrier de passage de la postadolescence à la vie adulte, et, tout particulièrement chez les femmes, la crainte de l'enfermement domestique. Le projet d'achat d'une maison et le projet d'enfant, souvent associés, peuvent constituer des moments charnières dans le processus d'intégration (ou de désintégration) des couples consensuels. C'est à l'occasion d'événements aussi chargés d'impacts symboliques sur le plan de l'engagement à long terme qu'est acceptée ou refusée l'union de fait.

Malgré la présence d'indices pouvant laisser croire que la conjugalité est aujourd'hui en crise, une lecture attentive des statistiques sur les unions et surtout l'écoute des témoignages des jeunes adultes tendent à montrer qu'autant le mariage a perdu de sa "nécessité" et de son sens préalable, autant l'idée du couple conserve une puissance d'évocation et un pouvoir de mobilisation. À la fois lieu privilégié de l'échange sexuel et du lien amoureux, le couple tend également, de plus en plus, à se définir et à se pratiquer sur le mode du groupe d'entraide et de l'invention de la démocratie au quotidien. Qu'il aboutisse à un mariage ou qu'il se stabilise en dehors d'un cadre légal, il est, beaucoup plus qu'auparavant le résultat non pas seulement du choix mutuel, mais de l'engagement concret et chaque jour renouvelé des deux partenaires. L'un des grands moteurs du couple actuel est qu'il comporte en lui-même les risques de son effondrement. Lorsqu'on évoque la séparation conjugale, c'est plus souvent qu'autrement pour en déplorer les effets négatifs. On oublie son autre aspect qui est de rappeler constamment le couple à ses exigences d'authenticité.

 

Références

 

1. Renée Dandurand, Léon Bernier, Diane Lemieux et Germain Dulac (1994), Le désir d'enfant: du projet à la réalisation, Rapport présenté au Conseil québécois de la recherche sociale, Montréal, Institut québécois de recherche sur la culture.

2. Jean-Claude Kaufmann (1993), Sociologie du couple, Paris, Presses Universitaires de France, Collection Que Sais-je.

3 . Louis Roussel (1989), La famille incertaine, Paris, Odile Jacob.

4. J.-C. Kaufmann, op. cit. p. 125.

5. R. Dandurand et al. op. cit.

6. C'est ce que montre aussi, à partir de données qualitatives, I'étude de Jean Dumas et Yves Peron (1992), Mariage et vie conjugale au Canada, Ottawa, Statistique Canada

7. Louis Duchesne (1993), La situation démographique au Ouébec (édition 1993), Québec, Bureau de la statistique du Cuébec, p. 69.

8. Ibid. p. 59.

9. J.-C. Kaufmann, op. cit. p.83.

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