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Le Regroupement inter-organismes pour une politique familiale au Québec |
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Pensons famille |
Volume 8, numéro 50, juin1997 |
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Madame Anne Jubinville
Coordonnatrice Programme Impact
YMCA du Parc
À propos de familles
On parle de la famille comme moteur de l'économie !!!
Au point où on en n'est, on ne parlera plus bientôt de la famille. Retournons à cette unité sociale et à tout ce qu'elle peut signifier de positif, de grand, d'enrichissant pour chaque personne.
. Les familles font tourner l'économie...
. les familles : une force productrice...
. les familles : une force consommatrice...
. les familles : une force de travail ou en quête de travail...
!
Je ne sais pas ce que vous pensez de ces thèmes pour une Semaine québécoise des familles, mais moi ils me désespèrent. De tels thèmes me font penser à la réforme de la santé, de l'aide sociale, de l'assurance chômage, de l'éducation, de la fiscalité, de la politique familiale, de la politique active du marché du travail. Des titres comme ceux qu'on nous propose cette année me parlent de coupures, de rationalisations et d'appauvrissement et ce, au détriment de la famille plus souvent qu'autrement. Alors, vous comprendrez ma réaction quand on entre les familles dans le modèle économique actuel. Est-ce que c'est comme ça que j'ai le goût de célébrer la Semaine des familles ? Pas vraiment ! J'aurais envie de mettre l'emphase sur ce que la famille a de beau, de grand, de sympathique. Ensuite, j'aimerais commenter le livret "Propos de familles". Ce, afin d'alimenter les revendications économico-sociales des familles pour les trois- cent-cinquante-huit (358) autres jours de l'année.
Pour sept (7) petites journées
Étant du genre "impulsive", je lancerai en désordre les idées qui me viennent. Mon but sera atteint si, dans cette salle, une seule personne rentre chez elle ce soir et regarde sa famille avec une tendresse renouvelée. Famille, j'ai dit famille, mais qu'est-ce que cela signifie ? Le Larousse (édition 95) donne une première définition de la famille comme étant un ensemble de personnes. La deuxième, un peu plus précise, mentionne que cet ensemble de personnes est composé d'un père, d'une mère, et des enfants. À la quatrième définition, on parle d'un ensemble de personnes qui ont des liens de parenté par le sang ou par l'alliance. En 1997, à quel point les familles correspondent-elles encore à cette définition ? Le modèle "deux parents, des enfants" correspond-il encore à la réalité de la majorité des familles ? Peut-être, mais il est sûrement en voie d'être rattrapé par d'autres modèles : un parent, des enfants, un parent, un demi-enfant, l'autre demi-enfant. Et là, attention, on peut entrer dans la mathématique familiale : un parent, un enfant, l'autre parent avec un conjoint et de nouveaux enfants. Un parent, un enfant du premier lit, un enfant du deuxième lit, l'autre parent, d'autres enfants et d'autres demi-enfants. Des enfants à temps plein, à temps partiel, à temps partagé. Avouez que ça devient compliqué.
À la blague, disons comme Yvon Deschamps : "Autrefois, les parents avaient trop d'enfants , aujourd'hui, les enfants ont trop de parents". Après les familles composées et recomposées, pensons aux familles d'origines culturelles autres que québécoises, aux familles de cultures mixtes, aux familles dont les grands-parents et les parents sont de cultures mixtes. Et, on arrête là parce que sinon la mathématique va commencer. Bref, disons que la famille ne prend pas le même sens pour tous.
Autre réflexion : avez-vous remarqué à quel point on y tient à notre famille ? Qu'on parle ici de la famille qui nous a donné la vie ou de celle que nous avons nous-mêmes créée. Même les familles les plus dys-fonctionnelles sont en quelque part unies.Des enfants abusés sexuel-lement, battus, négligés, mal aimés, diront que leurs parents sont les plus importants du monde. Des adolescents qui disent se battre continuel-lement avec leurs frères et soeurs, manquer de considération, de respect, d'attention de la part de leurs parents, vous parleront de la famille comme une des valeurs les plus importantes pour eux. Au point de se mettre en tort avec la Loi pour sauvegarder l'honneur des leurs.
Mais qu'est-ce que ça a de tellement la famille pour qu'on y tienne autant, pour qu'on la "compose, la recompose et re-recompose parfois"? Pour répondre à cette question, voici des exemples de thèmes que j'aurais souhaités pour la Semaine québé-coise des familles : la famille ... le sentiment d'être un Tout; ... un phare dans la tourmente; ... un refuge où on peut laisser tomber le masque social; ... un sein chaleureux; ... un système de valeurs, un héritage; ... un passé, un présent, un futur; ...une solidarité à préserver ou à rebâtir; ... une présence et un soutien constants; ... un immense bagage de connaissances; ... un sens du "protégé"; ... un sentiment d'appartenance. La famille, c'est aussi pour moi des masses de plaisirs, des fêtes (les fameuses réunions de famille), des jeux, des rires, des anecdotes que l'on se raconte, des joies partagées, des échanges, des services, une solide loyauté, des liens qui se resserrent et se relâchent au gré des événements de la vie. C'est aussi une croissance en commun, un développement continuel pour tous les membres de la famille, c'est un processus d'apprentissage partagé par tous, mais vécu de manière très individuelle.
À chaque nouvelle génération, l'ancien, le traditionnel, se retrouvent confrontés au nouveau, au "dit moderne". Mais le nouveau ne peut exister sans l'ancien. Il doit s'appuyer sur l'ancien pour se développer, s'épanouir. Ce que me raconte ma grand-mère sur le vécu de sa famille me donne des racines. Ces racines me donnent les bases pour faire pousser mon propre arbre familial. Penser à tout ce que peuvent représenter les traditions. Que dire des traditions gourmandes : toutes ces savoureuses recettes qu'on se transmettait de génération en génération avant que l'on vienne couper dans le gras, le sucre, le sel, etc. Pensez aux remèdes de grand-mère qui sont tant décriés par la médecine moderne. Pensez à toutes les connaissances pratiques que l'on se transmet d'âge en âge; la culture du potager, les trucs et astuces pour faciliter la vie quotidienne. Se souvient-on encore qu'on peut desserrer un couvercle récalcitrant avec de l'eau chaude et un élastique ?
Et que dire des trucs qu'on te donne à partir du moment où tu mets tes enfants au monde. Ta grand-mère, ta mère, te regardent aller avec ton nouveau-né et te disent comment elles auraient fait dans leur temps. Elles ne se rendent pas compte que, dans le fond, tu utilises leurs trucs anciens mais en les teintant d'une couleur d'aujourd'hui. Et bien sûr, même si parfois un peu emmerdants, ces conseils réconfortent et rassurent la nouvelle mère en dédramatisant, sinon banalisant, ces situations quotidiennes.
Quoi de plus traumatisants que les coliques d'un nouveau-né, la première otite du petit dernier, les chutes interminables de nos petits explorateurs. Je veux imaginer que les nouveaux pères reçoivent toujours des conseils de leur propre père, que les filles consultent encore leurs mères. Je peux difficilement imaginer ce que ça peut être de ne pas jouir de ce soutien. Probablement, cette absence de ressources familiales a amené la création de nombreux organismes et programmes de soutien aux familles.
Que diriez-vous si, au moins pendant sept (7) petites journées, on redonnait aux enfants le droit de rêver, de fonder leur propre famille, et que ce rêve soit un beau et heureux songe !
Pour les trois-cent-cinquante-huit (358) autres journées
La lecture du livret "Propos de familles" provoque en moi de l'inquiétude quant à l'avenir des familles du Québec. Voici donc quelques réflexions que je vous invite à alimenter.
Les familles font tourner l'économie, mais qu'est-ce qui fait tourner les familles ? On va soutenir la famille dans l'optique qu'elle rapporte, qu'elle génère une forme de profit ou une autre. "Les parents "produisent" leurs enfants non seulement en quantité mais aussi en qualité". "Investir dans les enfants en échange d'une baisse des transferts futurs". "La société a tout intérêt à ce que le projet parental soit fructueux". ..."les enfants ...sont plus susceptibles de connaître des échecs et ... adultes d'avoir recours aux programmes de sécurité du revenu". "Les enfants constituent une richesse collective dont tous bénéficient...". J'arrête là pour les citations.
Une première lecture de ce livret m'a fait sursauter. Les enfants y sont présentés comme un bien, une marchandise, une propriété que l'on échange, qu'on vend. Un discours qui fait autant abstraction des personnes, des humains, des individus me donne envie de grimper aux barricades !
Comment voulons-nous encourager nos enfants à croire en l'avenir, à se sentir partie de la société si tout ce qu'on leur offre c'est une vision chosifiée d'eux-mêmes. Je questionne un tel discours en ce qu'il nie la réalité humaine, affective, sociale des enfants et des parents. Une famille, ce n'est pas une poule aux oeufs d'or ou une vache à lait. Une famille n'est pas faite pour rapporter quoi que se soit au gouvernement, à la société ou à ses membres. La famille est une unité sociale qui répond à des besoins humains, qui vit des émotions humaines, qui connaît une réalité humaine.
Autrefois, la vie de la famille québécoise tournait autour de l'Église. Cette dernière nous disait comment gérer nos relations de couple, le nombre d'enfants qu'on devait avoir, les châtiments à imposer aux enfants, etc. Maintenant, la vie familiale est conditionnée par le gouvernement. Quand j'ai mis au monde ma fille, l'argent est arrivé de toutes parts : condition féminine, régie des rentes du Québec, prestation fiscale pour enfants, supplément de revenu garanti. Par contre, je n'ai pas reçu de carte du gouvernement ou d'ailleurs me disant : "Félicitations, vous avez mis au monde un beau bébé. Nous vous souhaitons beaucoup de succès dans votre projet parental".
Certains jours, je considère l'État comme une famille qui favorise et entretient la dépendance de ses membres à son égard. On dirait que, telle une mère accaparante, l'État veut garder le plus longtemps possible les familles dans son giron. Regardons seulement ce qui arrive quand les familles commencent à s'en sortir économiquement et qu'elles dépendent de moins en moins de l'État : elles atteignent un revenu plus que moyen, disons de 30 00$, et oups!, aides et subventions et même certains crédits d'impôts disparaissent ! La famille, si elle veut travailler, doit se payer une garderie à 125$ par semaine pour un seul enfant. Elle doit payer la garderie même lorsqu'elle prend des vacances sinon elle risque de perdre sa place et de se retrouver sur la liste d'attente ! La garderie ferme à 18 heures et n'arrive pas en retard sinon tu paies la pénalité. Tu travailles de soir ou sur des horaires variables, dommage, tu ne trouveras personne ou presque pour garder ton enfant. Et tout cela représente 6 500$ par année !! À ce prix-là, conserve-t-on longtemps le goût d'aller travailler, de faire tourner l'économie sachant qu'il reste tous les autres postes budgétaires à payer. Sur le bien-être social, ne reçoit-on pas différentes aides, crédits ou subventions ?
Reprocherait-on à la mère qui court toute la journée et la soirée, qui gère un emploi de plus en plus lourd à assumer, qui éprouve de plus en plus de difficulté avec son enfant faute de seulement avoir du temps pour apprendre à le connaître, reprocherait-on, dis-je, à cette mère de comparer sa situation à celle des gens sur le bien-être social ? Et reprocherait-on aux assistés sociaux de ne pas vouloir embarquer dans ce carrousel fou qu'est la conciliation famille-travail (pourquoi devrait-on dire travail-famille) ? Mais, est-ce qu'en quelque part le gouvernement ne nous incite-t-il pas à raisonner aussi simple-ment ?? Je n'affirme pas, je questionne.
On parle, toujours dans ce livret, de l'attention particulière qui est portée à l'éducation. Ah oui! Le système d'éducation québécois est-il encore valable ? Constitue-t-il toujours une bonne préparation au marché du travail, à la vie en société, à la vie d'adulte ? A-t-il bougé dernièrement? A-t-il été récemment questionné à fond ? Le taux de décrochage scolaire n'est-il pas ici très élevé ? On mentionne également un cours d'économie familiale qui serait boudé par les étudiants des écoles secondaires. Si ma mémoire est bonne, ces cours n'ont jamais été valorisés par les écoles. Ne parlons pas du collégial qui a subi ses évaluations récentes avec les résultats que l'on connaît. Si l'éducation est valorisée, alors pourquoi ai-je le sentiment que seule une élite payante pourra bientôt avoir accès à l'université ? Avec le dégel des frais de scolarité, le gel des prêts et bourses, peu de nos enfants pourront afficher sur leurs murs des diplômes universitaires. "Propos de familles" présente le fait de fonder une famille comme un luxe ou un caprice. Mais une fois que la famille est là, on parle de donnant - donnant. Si l'État investit dans un enfant, il faut qu'il rapporte éventuellement. On va supporter les enfants pour ne pas avoir à assumer les adultes qu'ils deviendront. Les enfants sont un capital qui doit rapporter des intérêts. Et si, malgré son aide, les familles n'y arrive pas, l'État s'en lave les mains et leur remet la responsabilité de leur échec. "Si vous n'arrivez pas à boucler votre budget, c'est que vous ne savez pas compter. Aller voir un ACEF, ils vont vous montrer à établir vos priorités." "Puis, si vous n'y arrivez pas avec ce que vous recevez, n'avez-vous pas une belle-mère que vos parents pourraient poursuivre en votre nom pour leur soutirer une pension alimentaire ?
Je refuse du fond de moi cette vision économique de la famille. On ne met pas des enfants au monde pour que l'État les finance ou dans l'espoir de faire de l'argent. Mais, au fait, pourquoi met-on des enfants au monde ? Quelprojet de société leur offre-t-on? Dans quel contexte social et économique les fera-t-on vivre ou survivre? De quelle façon leur montre-t-on qu'ils enrichissent, nourrissent, perpétuent une lignée, une culture?
Heureusement, le balancier est peut-être près du bout et redescendra-t-il bientôt de l'autre côté. De tout l'individualisme dont on a noyé ma génération, apparaissent à l'horizon des valeurs plus collectives, de petits réseaux naturels d'entraide (club d'achat, cuisines collectives, timbres de gardiennage, échange de vêtements, etc.). On se retisse lentement un tissu social, les familles se supportent et s'entraident mutuellement davantage, on partage, on échange de plus en plus. Une solidarité renouvelée se relève des cendres de l'individualisme.
En terminant, voici ce que j'ai entendu lors d'un commercial des marchés IGA. Une mère exténuée finit par demander : "Y as-tu quelqu'un qui pense à moi ? Réponse d'IGA : "IGA pense à votre budget." Est-ce cela que nous voulons pour les familles ?