Le Regroupement inter-organismes
pour une politique familiale au Québec
 

Pensons famille     

Volume 10, numéro 57, mars 1999

     
Madame Evelyne Lapierre-Adamyck
Centre interuniversitaire d’études démographiques
et Département de démographie
Université de Montréal

La situation démographique au Québec et la famille

Depuis la fin du "baby-boom", le paysage démographique québécois se modifie en profondeur: la croissance de la population ralentit, le vieillissement s'amorce, la taille des familles se réduit, l'instabilité des mariages s’accroît, le mariage lui-même voit sa popularité décroître et l'union libre devient le cadre, non seulement de la formation des couples, mais de plus en plus souvent de la formation de la famille. Tout cela s'accompagne de l'entrée massive des femmes sur le marché du travail et de l'accroissement des difficultés liées à l'insertion professionnelle des jeunes. L'exposé portera sur les liens entre ces divers phénomènes et les conditions de la vie familiale.

La situation démographique du Québec et de la famille
À la fin des années 1990, la population du Québec est de plus de 7 millions d'habitants. Au cours des dernières décennies cependant, la croissance démographique s'est ralentie: le taux de croissance annuel moyen se situe à environ 0,5 %. Ce ralentissement de la croissance est principalement lié à la réduction du taux de croissance naturelle qui résulte de la différence entre la natalité et la mortalité; comme on le sait, l'évolution de la mortalité a été favorable, mais par contre, la natalité s'est considérablement abaissée depuis 1960, le Québec atteignant les niveaux les plus faibles au Canada et même parmi les pays occidentaux. Cette chute rapide de la natalité a provoqué l'amorce du vieillissement de la population, qui correspond à une augmentation systématique de la proportion des personnes de plus de 65 ans. Par ailleurs, la croissance migratoire, qui combinée à la croissance naturelle contribue à la croissance totale, est nettement plus faible au Québec que dans les autres provinces canadiennes: par exemple, en 1996, elle était de 0,8 pour mille au Québec, de 9,7 pour mille en Ontario et de 12,8 pour mille en Colombie britannique, de sorte que le Québec n'accueille qu'environ 15 % des immigrants qui viennent au Canada, ce qui est plus faible que son poids démographique dans le pays. Il est intéressant de noter que parmi les immigrants au Québec en 1996, on trouvait 697 enfants de moins de 13 ans dans le cadre de l'adoption internationale.

La fécondité: combien d'enfants les couples québécois ont-ils?
Indéniablement, on peut affirmer que c'est la fécondité qui est le facteur le plus important de la croissance démographique; mais avoir des enfants constitue avant tout l'une des dimensions les plus fondamentales de la vie des hommes et des femmes. Au-delà de l'intérêt de la question démographique, il est donc très intéressant d'examiner l'évolution récente. D'abord, on sait que jusqu'aux années 1960, les couples avaient en moyenne plus de 3 enfants, mais que ce nombre se situe dorénavant bien en deçà de 2, autour de 1,5 enfants par femme. La moyenne, tout en permettant des comparaisons intéressantes, cache bien des choses. Il est plus révélateur d'examiner la distribution selon le nombre d'enfants mis au monde. Si l'on compare les femmes qui ont eu en moyenne environ deux enfants à celles qui n'en auront que 1,5, on observe les faits suivants: une augmentation de la proportion de femmes sans enfant de 8 % à 25 %; une diminution de celles qui ont au moins 2 enfants de 73 % à 57 %, au moins 3 enfants de 40 à 20 % et au moins 4, de 30 à 8 %. En d'autres mots, cela revient à dire qu'il y a une concentration des familles qui auront exactement deux enfants, une marginalisation des familles de 4 enfants ou plus et trop peu de familles de 3 enfants, dans la perspective où il serait souhaitable démographiquement d'assurer le remplacement des générations qui se produit lorsque les femmes ont en moyenne au moins deux enfants.

Le contexte démographique de cette faible fécondité
Lorsque les démographes analysent l'évolution de la fécondité, ils prennent d'abord en considération deux facteurs par lesquels l'influence de la société s'exerce sur les décisions des couples. Il s'agit de l'usage de la contraception et de la formation des couples.

Même si la généralisation de l'usage de la contraception ne constitue pas la cause de la baisse de la fécondité, elle correspond à un des éléments qui permet aux couples de décider à quel moment ils auront les enfants qu'ils souhaitent et combien d'enfants ils auront. Dans le Québec actuel, les méthodes contraceptives les plus efficaces sont largement disponibles et utilisées. Chez les couples jeunes qui n'ont pas encore eu leurs enfants, la pilule contraceptive et le préservatif sont les méthodes les plus populaires; par ailleurs, en cas d'échec de ces méthodes, les femmes n'hésitent pas à recourir à l'avortement pour éviter d'avoir un enfant non souhaité; on observe d'ailleurs au cours des dernières années une augmentation assez marquée du nombre d'avortements qui sont le fait des femmes de 20 à 30 ans surtout. Lorsque le nombre d'enfants désirés est atteint, la stérilisation contraceptive, vasectomie chez les hommes, ligature des trompes chez les femmes, semblent le choix d'une majorité. Il s'agit d'un régime de maîtrise de la fécondité très efficace où les enfants non désirés sont très rares.

La formation des couples, second facteur démographique lié à la fécondité, fait depuis le milieu des années 1970 l'objet de transformations majeures. Précédé par une forte augmentation des divorces, un recul important du mariage s'est produit depuis 20 ans, accompagné par une montée de l'union libre comme cadre socialement accepté de la vie de couple, de sorte que le Québec se situe maintenant parmi les sociétés où le mariage est le moins fréquent et l'union libre le plus répandue, comme les pays scandinaves et la France. Non seulement l'union libre est-elle le cadre de la formation du couple, mais elle est devenue celui où les couples décident d'avoir leurs enfants: en 1976, seulement 9,8 % des naissances se produisaient hors mariage; en 1997, cette proportion est de 54,6 %. Bien entendu, les naissances hors mariage ne sont pas comme autrefois des naissances où le père était souvent « inconnu », mais bien des naissances de couples en union libre. Il s'agit là d'une évolution très marquée dont la signification n'est pas encore bien comprise et qui demande qu'on l'analyse plus en profondeur.

Le contexte social et économique et les hypothèses explicatives de l'évolution de la fécondité
Trois grands phénomènes socio-économiques ont accompagné la baisse de la fécondité. On ne saurait affirmer qu'ils constituent des causes directes des transformations de la famille, mais ils jouent un rôle suffisamment important dans la vie des hommes et des femmes pour qu'on reconnaisse leurs ramifications avec la vie familiale. Il s'agit d'abord de l'entrée massive des femmes sur le marché du travail. Dorénavant instruites et qualifiées, les femmes occupent une place grandissante dans la main-d'oeuvre et l'économie ne saurait se passer de leur présence. Par ailleurs, les familles ne peuvent pas non plus se passer de leur revenu: pour maintenir le niveau de vie auquel les familles québécoises sont attachées, deux revenus sont nécessaires. Les familles à deux revenus deviennent la norme. Ce changement majeur s'est aussi produit au moment où l'économie dans son ensemble se transformait sous la poussée des changements technologiques considérables et de la mondialisation des échanges commerciaux. Ces phénomènes ont provoqué une précarisation et une réduction de l'emploi dans certains secteurs dont les jeunes semblent faire les frais, leur insertion dans la vie professionnelle se réalisant souvent avec lenteur et difficilement.

Les scientifiques qui étudient l'évolution de la fécondité et de la famille proposent d'ailleurs des hypothèses d'explication qui intègrent ces changements socio-économiques comme étant des éléments majeurs dans les décisions en matière de formation des couples et de fécondité. La poursuite d'une activité professionnelle, l'indépendance financière qu'elle procure ainsi que les satisfactions d'une vie active et remplie représentent certainement des éléments dont les femmes tiennent compte avant de décider d'avoir un ou des enfants. Les perspectives d'avenir, la capacité économique de fonder une famille sont autant de facteurs qui jouent aussi pour les hommes et les femmes. Cependant le contexte social contribue également à mettre en cause l'opportunité d'avoir des enfants dans la mesure où les inégalités entre les hommes et les femmes, qui se résorbent graduellement dans le monde de l'éducation et du travail, continuent d'exister dans la vie privée, en particulier en ce qui touche au partage des tâches dans l'éducation des enfants et dans la vie domestique. Ces inégalités qui persistent trop souvent prennent une importance encore plus grande dans le contexte de l'instabilité conjugale associée à l'affaiblissement du mariage comme institution et à la popularité de l'union libre. Plus fondamentalement, certains auteurs suggèrent que la faible fécondité et les changements familiaux résultent de la montée de l'individualisme, caractéristique des mentalités contemporaines où les contraintes institutionnelles sont rejetées et où l'épanouissement personnel est le critère dominant dans les choix que font les individus et les couples.

La politique familiale peut-elle infléchir les tendances?
Il s'agit là d'une question difficile. La fécondité et la famille font partie du domaine privé; cependant elles ont des répercussions considérables sur la société. Dans ce sens, l’état doit exercer son rôle de soutien, mais il faut reconnaître ses limites. C'est avant tout par sa capacité d'action sur l'économie et sur la redistribution de la richesse que l'état peut intervenir pour soutenir les parents. Il peut également agir sur l'organisation sociale, par exemple la législation sur les conditions de travail et la mise en place de services collectifs comme les services de garde. On peut aussi imaginer que les interventions de l'état puissent susciter une prise de conscience chez les individus et provoquer une réflexion générale dans le public sur la famille, les relations entre les hommes et les femmes, la responsabilité des entreprises à l'égard des familles et des parents. Le maintien d'une fécondité très faible comporte des conséquences que l'on peut dès maintenant anticiper; l'état a le devoir de se préparer à leur faire face en provoquant les réorganisations sociales et économiques qui vont atténuer les difficultés liées au vieillissement de la population.

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