Madame Evelyne Lapierre-Adamyck
Centre interuniversitaire détudes
démographiques
et Département de démographie
Université de MontréalLa
situation démographique au Québec et la famille
Depuis la fin du "baby-boom", le paysage
démographique québécois se modifie en profondeur: la
croissance de la population ralentit, le vieillissement
s'amorce, la taille des familles se réduit,
l'instabilité des mariages saccroît, le mariage
lui-même voit sa popularité décroître et l'union
libre devient le cadre, non seulement de la formation des
couples, mais de plus en plus souvent de la formation de
la famille. Tout cela s'accompagne de l'entrée massive
des femmes sur le marché du travail et de
l'accroissement des difficultés liées à l'insertion
professionnelle des jeunes. L'exposé portera sur les
liens entre ces divers phénomènes et les conditions de
la vie familiale.
La situation démographique du Québec et de la
famille
À la fin des années 1990, la population du Québec est
de plus de 7 millions d'habitants. Au cours des
dernières décennies cependant, la croissance
démographique s'est ralentie: le taux de croissance
annuel moyen se situe à environ 0,5 %. Ce ralentissement
de la croissance est principalement lié à la réduction
du taux de croissance naturelle qui résulte de la
différence entre la natalité et la mortalité; comme on
le sait, l'évolution de la mortalité a été favorable,
mais par contre, la natalité s'est considérablement
abaissée depuis 1960, le Québec atteignant les niveaux
les plus faibles au Canada et même parmi les pays
occidentaux. Cette chute rapide de la natalité a
provoqué l'amorce du vieillissement de la population,
qui correspond à une augmentation systématique de la
proportion des personnes de plus de 65 ans. Par ailleurs,
la croissance migratoire, qui combinée à la croissance
naturelle contribue à la croissance totale, est
nettement plus faible au Québec que dans les autres
provinces canadiennes: par exemple, en 1996, elle était
de 0,8 pour mille au Québec, de 9,7 pour mille en
Ontario et de 12,8 pour mille en Colombie britannique, de
sorte que le Québec n'accueille qu'environ 15 % des
immigrants qui viennent au Canada, ce qui est plus faible
que son poids démographique dans le pays. Il est
intéressant de noter que parmi les immigrants au Québec
en 1996, on trouvait 697 enfants de moins de 13 ans dans
le cadre de l'adoption internationale.
La fécondité: combien d'enfants les couples
québécois ont-ils?
Indéniablement, on peut affirmer que c'est la
fécondité qui est le facteur le plus important de la
croissance démographique; mais avoir des enfants
constitue avant tout l'une des dimensions les plus
fondamentales de la vie des hommes et des femmes.
Au-delà de l'intérêt de la question démographique, il
est donc très intéressant d'examiner l'évolution
récente. D'abord, on sait que jusqu'aux années 1960,
les couples avaient en moyenne plus de 3 enfants, mais
que ce nombre se situe dorénavant bien en deçà de 2,
autour de 1,5 enfants par femme. La moyenne, tout en
permettant des comparaisons intéressantes, cache bien
des choses. Il est plus révélateur d'examiner la
distribution selon le nombre d'enfants mis au monde. Si
l'on compare les femmes qui ont eu en moyenne environ
deux enfants à celles qui n'en auront que 1,5, on
observe les faits suivants: une augmentation de la
proportion de femmes sans enfant de 8 % à 25 %; une
diminution de celles qui ont au moins 2 enfants de 73 %
à 57 %, au moins 3 enfants de 40 à 20 % et au moins 4,
de 30 à 8 %. En d'autres mots, cela revient à dire
qu'il y a une concentration des familles qui auront
exactement deux enfants, une marginalisation des familles
de 4 enfants ou plus et trop peu de familles de 3
enfants, dans la perspective où il serait souhaitable
démographiquement d'assurer le remplacement des
générations qui se produit lorsque les femmes ont en
moyenne au moins deux enfants.
Le contexte démographique de cette faible
fécondité
Lorsque les démographes analysent l'évolution de la
fécondité, ils prennent d'abord en considération deux
facteurs par lesquels l'influence de la société
s'exerce sur les décisions des couples. Il s'agit de
l'usage de la contraception et de la formation des
couples.
Même si la généralisation de l'usage de la
contraception ne constitue pas la cause de la baisse de
la fécondité, elle correspond à un des éléments qui
permet aux couples de décider à quel moment ils auront
les enfants qu'ils souhaitent et combien d'enfants ils
auront. Dans le Québec actuel, les méthodes
contraceptives les plus efficaces sont largement
disponibles et utilisées. Chez les couples jeunes qui
n'ont pas encore eu leurs enfants, la pilule
contraceptive et le préservatif sont les méthodes les
plus populaires; par ailleurs, en cas d'échec de ces
méthodes, les femmes n'hésitent pas à recourir à
l'avortement pour éviter d'avoir un enfant non
souhaité; on observe d'ailleurs au cours des dernières
années une augmentation assez marquée du nombre
d'avortements qui sont le fait des femmes de 20 à 30 ans
surtout. Lorsque le nombre d'enfants désirés est
atteint, la stérilisation contraceptive, vasectomie chez
les hommes, ligature des trompes chez les femmes,
semblent le choix d'une majorité. Il s'agit d'un régime
de maîtrise de la fécondité très efficace où les
enfants non désirés sont très rares.
La formation des couples, second facteur démographique
lié à la fécondité, fait depuis le milieu des années
1970 l'objet de transformations majeures. Précédé par
une forte augmentation des divorces, un recul important
du mariage s'est produit depuis 20 ans, accompagné par
une montée de l'union libre comme cadre socialement
accepté de la vie de couple, de sorte que le Québec se
situe maintenant parmi les sociétés où le mariage est
le moins fréquent et l'union libre le plus répandue,
comme les pays scandinaves et la France. Non seulement
l'union libre est-elle le cadre de la formation du
couple, mais elle est devenue celui où les couples
décident d'avoir leurs enfants: en 1976, seulement 9,8 %
des naissances se produisaient hors mariage; en 1997,
cette proportion est de 54,6 %. Bien entendu, les
naissances hors mariage ne sont pas comme autrefois des
naissances où le père était souvent « inconnu »,
mais bien des naissances de couples en union libre. Il
s'agit là d'une évolution très marquée dont la
signification n'est pas encore bien comprise et qui
demande qu'on l'analyse plus en profondeur.
Le contexte social et économique et les
hypothèses explicatives de l'évolution de la
fécondité
Trois grands phénomènes socio-économiques ont
accompagné la baisse de la fécondité. On ne saurait
affirmer qu'ils constituent des causes directes des
transformations de la famille, mais ils jouent un rôle
suffisamment important dans la vie des hommes et des
femmes pour qu'on reconnaisse leurs ramifications avec la
vie familiale. Il s'agit d'abord de l'entrée massive des
femmes sur le marché du travail. Dorénavant instruites
et qualifiées, les femmes occupent une place
grandissante dans la main-d'oeuvre et l'économie ne
saurait se passer de leur présence. Par ailleurs, les
familles ne peuvent pas non plus se passer de leur
revenu: pour maintenir le niveau de vie auquel les
familles québécoises sont attachées, deux revenus sont
nécessaires. Les familles à deux revenus deviennent la
norme. Ce changement majeur s'est aussi produit au moment
où l'économie dans son ensemble se transformait sous la
poussée des changements technologiques considérables et
de la mondialisation des échanges commerciaux. Ces
phénomènes ont provoqué une précarisation et une
réduction de l'emploi dans certains secteurs dont les
jeunes semblent faire les frais, leur insertion dans la
vie professionnelle se réalisant souvent avec lenteur et
difficilement.
Les scientifiques qui étudient l'évolution de la
fécondité et de la famille proposent d'ailleurs des
hypothèses d'explication qui intègrent ces changements
socio-économiques comme étant des éléments majeurs
dans les décisions en matière de formation des couples
et de fécondité. La poursuite d'une activité
professionnelle, l'indépendance financière qu'elle
procure ainsi que les satisfactions d'une vie active et
remplie représentent certainement des éléments dont
les femmes tiennent compte avant de décider d'avoir un
ou des enfants. Les perspectives d'avenir, la capacité
économique de fonder une famille sont autant de facteurs
qui jouent aussi pour les hommes et les femmes. Cependant
le contexte social contribue également à mettre en
cause l'opportunité d'avoir des enfants dans la mesure
où les inégalités entre les hommes et les femmes, qui
se résorbent graduellement dans le monde de l'éducation
et du travail, continuent d'exister dans la vie privée,
en particulier en ce qui touche au partage des tâches
dans l'éducation des enfants et dans la vie domestique.
Ces inégalités qui persistent trop souvent prennent une
importance encore plus grande dans le contexte de
l'instabilité conjugale associée à l'affaiblissement
du mariage comme institution et à la popularité de
l'union libre. Plus fondamentalement, certains auteurs
suggèrent que la faible fécondité et les changements
familiaux résultent de la montée de l'individualisme,
caractéristique des mentalités contemporaines où les
contraintes institutionnelles sont rejetées et où
l'épanouissement personnel est le critère dominant dans
les choix que font les individus et les couples.
La politique familiale peut-elle infléchir les
tendances?
Il s'agit là d'une question difficile. La fécondité et
la famille font partie du domaine privé; cependant elles
ont des répercussions considérables sur la société.
Dans ce sens, létat doit exercer son rôle de
soutien, mais il faut reconnaître ses limites. C'est
avant tout par sa capacité d'action sur l'économie et
sur la redistribution de la richesse que l'état peut
intervenir pour soutenir les parents. Il peut également
agir sur l'organisation sociale, par exemple la
législation sur les conditions de travail et la mise en
place de services collectifs comme les services de garde.
On peut aussi imaginer que les interventions de l'état
puissent susciter une prise de conscience chez les
individus et provoquer une réflexion générale dans le
public sur la famille, les relations entre les hommes et
les femmes, la responsabilité des entreprises à
l'égard des familles et des parents. Le maintien d'une
fécondité très faible comporte des conséquences que
l'on peut dès maintenant anticiper; l'état a le devoir
de se préparer à leur faire face en provoquant les
réorganisations sociales et économiques qui vont
atténuer les difficultés liées au vieillissement de la
population.

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