Le Regroupement inter-organismes
pour une politique familiale au Québec
 

Pensons famille     

Volume 10, numéro 57, mars 1999

Madame Danielle Métras
Chargée de projet : Partenariat aînés 1999
Co-fondatrice et présidente
Maison des grands-parents de Villeray

L’amitié n’a pas d’âge

Texte extrait de la revue Le Précurseur. Nous remercions madame Cécile Gauvin, M.I.C., rédactrice en chef, de nous permettre de reproduire cette entrevue avec madame Métras.

Un jour où je cherchais un endroit où aller, je passais à vélo devant la demeure d’Éva, ma grand-mère paternelle, j’avais envie de lui parler. J’aurais apprécié rentrer chez elle de la même manière que je rentrais chez moi. Question de la saluer, de me confier ou d’être en contact avec elle. Mais mon manque de familiarité avec ma grand-mère et ma timidité m’ont vite rattrapée. J’ai donc continué ma balade sans m’arrêter. Quelques jours plus tard, elle mourait subitement d’une thrombose coronarienne. J’avais 12 ans. Ce fut à la fois mon premier contact avec la mort, avec la perte d’un être que je m’étais privée de rencontrer et avec le chagrin de mon père.

Il me manquait un bout d’histoire familiale... Je n’avais pas de grands-parents...
Par la suite, rares furent les fois où j’ai rencontré Florient, mon grand-père paternel. Du côté maternel, mes grands-parents étaient absents de notre vie de famille. Mon noyau familial commençait donc à partir de mes parents. Je n’avais pas la dimension d’une vie en continuité. Et, très jeune, j’ai ressenti ce manque. Je ne pouvais à ce moment décrire précisément ce qui me questionnait, mais je me souviens très bien de mon sentiment. Je ressentais un vide. Il me manquait un bout d’histoire familiale... Je n’avais pas de grands-parents.

C’est beaucoup plus tard que je fus remise en présence des aînés. Car mes parents, devenus grands-parents depuis plusieurs années, n’étaient pas pour autant mes aînés ni des personnes âgées. Ils étaient mes parents. J’étais sensibilisée à leurs problématiques concernât le vieillissement, mais ma réflexion sur le sujet s’arrêtait là. J’étais bien assez occupée à autre chose. Et voilà qu’en 1990, j’étais au coeur des événements du 8e colloque de la Fédération internationale des associations pour personnes âgées.

Je m’en souviendrai toujours. C’était à l’ouverture de la rencontre au Centre Pierre-de-Coubertin, à Montréal. Lorsque j’ouvris la porte de la salle des conférences, j’aperçus des centaines de têtes blanches. Je fus saisie d’étonnement et de curiosité. Venus d’une vingtaine de pays, les aînés étaient là pour défendre leurs droits, pour s’informer de l’état du vieillissement dans le monde et pour partager leurs connaissances. Ils s’affirmaient en tant que citoyens à part entière. Ce fut donc pour moi un temps de sensibilisation sur la réalité des aînés et le début de nouvelles amitiés. Par la suite, la Fédération de l’âge d’or du Québec me demandait d’être agente de développement. Il s’agissait à ce moment là d’un poste nouvellement créé, exigeant, et qui demandait des déplacements en régions dites éloignées. Le but était de tisser des liens avec les nouvelles associations régionales d’aînés et de faire du développement.

Ils étaient une force de vie, un souffle à retenir et à partager. Il me devenait alors impossible de ne pas agir.

Partir pour la Gaspésie ou pour l’Abitibi impliquait toujours la séparation d’avec les miens et la rencontre plus intime avec les aînés. Je partais pendant quelques jours. J’avais donc l’occasion de connaître davantage ceux avec qui je travaillais. Ces êtres n’illustraient en rien l’image qu’on m’avait apprise sur leur identité. Ils bougeaient, ils aimaient, ils étaient préoccupés par les changements sociaux au niveau des familles, des valeurs. Ils s’inquiétaient de leurs petits-enfants et de leur avenir. Ils étaient engagés et dévoués. En fait, dans toutes ces régions, je trouvais un discours commun.

Préoccupation du taux de suicide élevé chez les jeunes adultes, du dispersement de l’entraide et de l’impuissance d’agir. Ces aînés me livraient leur coeur et leur inquiétude. Les souvenirs qu’ils évoquaient leur remplissaient toujours les yeux d’étincelles. Les mariages, le premier bébé, le labeur du travail, les difficultés des nouveaux arrivés sur des terres à défricher. Ils me transmettaient leur patrimoine, m’entretenaient de ce qui fut à la base même de notre histoire. Je les trouvais touchants, vibrants de vie et de conscience sociale. Ils n’étaient pas que des joueurs de carte. Ils ne voulaient pas de centre d’accueil même s’ils vivaient retirés du monde. Je découvrais avec eux la chaleur de l’échange et de la communication.

Ce qui me surprenait aussi, c’était que d’un bout à l’autre du Québec, ils se rejoignaient tous. Ils étaient nombreux à me partager leur savoir et leurs peines, leurs rêves et leur devenir. Et, plus le temps avançait, moins je pouvais uniquement garder pour moi tous les témoignages reçus. Ils étaient source d’inspiration. Ils complétaient mes réflexions sur les urgences sociales et les vécus solidaires à réaliser. Je découvrais les aînés, moi qui ne les avais pas connus, des aînés conseillers, sages et nouvellement arrivés dans ma vie. Ils étaient une force de vie, un souffle à partager. Il me devenait alors impossible de ne pas agir.

Le retour à Montréal venait toujours compléter l’expérience en régions. En effet, je travaillais avec mesdames Jacqueline Desjardins et Lucille Girard, deux aînées impliquées auprès des familles et qui me soufflaient les mêmes mots, les mêmes non-dit sociaux que partout ailleurs en province. Il y avait un discours universel. Nous devenions complémentaires. Moi, par l’énergie que me demandaient mes déplacements et le travail quotidien et ces aînées par leur désir de travailler ensemble à un projet social. Elles étaient impliquées à différents endroits mais à leur rythme. Leur sensibilité et leur écoute me stimulaient. Je leur souhaitais une place reconnue parmi le peuple, parmi les décideurs. Une place socio-familiale.

Il fallait trouver une visibilité crédible. Il fallait prouver la valeur des aînés. Ceci était le meilleur acquis que nous pouvions partager. Pour ma part, je n’avais ni le droit ni le choix de ne pas agir. J’y pensais constamment. Il m’était urgent de mettre sur pied un lieu de rencontre entre les générations, un lieu de partage interculturel et d’échange de valeurs. Ces aînés avec qui je travaillais n’avaient-ils pas des petits-enfants de diversité culturelle, des petits-enfants qui parlaient d’autres langues mais qui avaient un même besoin ? Celui de l’amour, de coeurs et de bras attentifs, celui du rapprochement ?

Dans l’esprit des aînés, les familles cellulaires allaient devenir à leur manière, à leur rythme et selon leurs disponibilités, des familles asociales. Le temps nous était ami. Il rassemblait nos forces vives. Il confirmait que malgré les difficultés vécues, le rapprochement de nos ressemblances ferait notre force. Il serait solidaire de notre foi. Celle-là même qui nous mûrit dans nos difficultés. De toute évidence, elle était amour dans ce que nous voulions donner. Les vides que nous identifiions, nous voulions les combler. C’est ainsi qu’est née la Maison des grands-parents de Villeray, à Montréal.

L’amitié et la tendresse sont souvent au rendez-vous entre les générations
Par les aînés de la Maison, nous rejoignons les enfants sidéens, les familles en difficulté, les nouveaux arrivants, les adolescents et les aînés eux-mêmes. Les aînés qui donnent à la Maison reçoivent tout autant. Ils comprennent mieux la jeunesse et ses problèmes. L’amitié s’y développe progressivement. L’exemple d’Anderson est frappant. Un jour, je travaillais à la Maison. Il faisait chaud. Je me décidai d’aller ouvrir la porte d’entrée afin de faire circuler l’air. Un jeune enfant noir, d’une dizaine d’années, était fixé devant l’escalier conduisant à la Maison. Je le saluai. Mais ceci ne semblait pas le satisfaire. Je lui ai demandé alors s’il voulait quelque chose. Il me répondit que l’année précédente, il venait régulièrement à la Maison faire ses travaux scolaires et qu’une grand-maman l’assistait dans ses devoirs. Maintenant qu’il était déménagé, il ne la revoyait plus et il s’ennuyait beaucoup. Touchée par la situation, je l’invitai à rentrer et à venir identifier dans l’album de photos la grand-mère qui l’avait tant impressionné. Une fois qu’il l’eut retrouvée, il lui écrivit un mot secret, heureux de la rejoindre. Voilà un exemple du geste dépassé par l’action. L’amitié, la tendresse sont au rendez-vous entre les générations. Des enfants de différents pays, éloignés de leurs grands-parents demeurés ailleurs, sont amenés à échangé avec des aînés d’ici leur assurant de cette façon un contact bienveillant. Ces aînés sont, par leurs expériences de vie, leur disponibilité, leur goût d’être actifs dans la société, d’êtres mieux reconnus socialement.

Ceci leur a déjà valu des prix de reconnaissance tel le prix Anne-Greenup, prix québécois de la citoyenneté 1997, le prix Agnes-C.Higgins de Centraide pour souligner l’aspect novateur et créateur du projet, le prix Armand-Marquiset des Petits frères des pauvres ainsi que d’autres prix de reconnaissance intergénérationnelle. Bien sûr, il n’y a pas que cela qui compte mais il concrétise le fait que ces actions rendues par les aînés ont leur place dans une communauté.

Le vieillissement n’est pas seulement une diminution de nos capacités physiques, ni uniquement l’apanage indispensable d’une perte d’autonomie ou encore d’un retrait de la société. Il est une suite logique de la vie où tant que nous voulons donner, nous pouvons continuer à être utiles et à prodiguer des attentions bienveillantes. Se soutenir dans l’exploration des valeurs à transmettre ne peut conduire qu’à une meilleure compréhension de l’essence de la vie elle-même. Les aînés collaborent en partageant des réflexions sur l’amour, les difficultés, la mort, les deuils et l’amitié. Ils sont maintenant partie prenante des solutions envisagées pour un mieux-être collectif par l’intermédiaire de gestes naturels et indispensables. Ils ont la mémoire d’avoir déjà vécu plus près de leurs voisins, plus près de leurs enfants et d’avoir partagé avec les plus démunis.

Et c’est pour cela qu’on les aime.

 

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