| Le Regroupement inter-organismes pour une politique familiale au Québec |
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Pensons famille |
Volume 10, numéro 58, août 1999 |
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Mon frère est mort...
Il était le troisième de la famille, je suis le neuvième et le dernier.
Quand on est ainsi le dernier d'une famille, on est plus porté à regarder en haut et en avant qu'en bas et en arrière. Comme si toute la vie se passait dans le monde déjà créé et que la création s'arrêtait avec soi-même. Mais cela ne dure qu'un temps et la vie qui pousse derrière a vite fait de nous rattraper.
Mon frère était en haut et il me couvrait de son ombre. Mais la vie étant ce qu'elle est, la maladie a rejoint l'ombre et l'a un peu dissipé. Alors, il revient à celui qui a profité de l'ombre de pourvoir à son tour d'un peu d'ombre bienfaisante.
Mon frère Léon, Lajoie de nature et jésuite par choix, a effectué, pour employer les termes, plusieurs missions, comme dans le film << Mission >>.
Il a été professeur et responsable des sports en Éthiopie, aumônier des chauffeurs de taxis, de la faune nocturne et des oiseaux de nuit de Montréal. Il a été pour les détenu(e)s et les prévenu(e)s un espoir salutaire.
Sa grande mission fut Kahnawake, le territoire Mohawk au sud de Montréal.
Voici ce qu'en a dit le Conseil Mohawk de Kahnawake :
<< Au regard de Kahnawakerón:non (le peuple de Kahnawake), le Père Lajoie fut un grand humaniste qui a offert assistance à tous et à chacun de la communauté de Kahnawake qui en avaient besoin, sans égard aux affiliations religieuses ou aux croyances. Le Père Lajoie fut là pour nous, à nos baptêmes, mariages, funérailles, et plus spécialement, pour nous consoler quand nous en avions besoin. Nous apprécions les trente-sept (37) années que le Père Lajoie a consacrées à la communauté de Kahnawake. >>
Il a enterré la moitié du village et baptisé l'autre moitié !
Lors d'une fête en son honneur en 1990, la communauté l'a fait Mohawk, en lui donnant le nom de Sakohá:wi, ou << celui qui marche en avant en portant le fardeau >>..
Il écoutait sans porter de jugement et ne donnait des avis que lorsqu'on l'en priait. Il faisait surgir des personnes, elles-mêmes, le meilleur d'elles-mêmes.
Mais, il savait également se faire insistant.
Telle jeune femme arrachée à la force de ses poignets à la poigne d'un souteneur véreux, tel détenu libéré d'une institution carcérale où il était oublié depuis trente-neuf ans, tel autre détenu libéré d'une prison américaine, sentencé à vie, pour lequel il se constitua tuteur et répondant...
Il était joyeux et avait le sens de l'humour. Il avait aussi un défaut. Il aimait la crème glacée. Ne prenant jamais d'alcool, sous quelque forme que se soit, ni bière, ni vin, se retrouvant un beau jour parmi un puissant party de buveurs, aux fêtards qui lui faisaient remarquer qu'il mangeait beaucoup de crème glacée, il rétorqua qu'il mangeait une boule de crème glacée pour chaque consommation qu'eux prenaient !
Tranquillement, mais sûrement et inexorablement, il se retrouva lui-même prisonnier de son corps, lui qui avait libéré et consolé tant de prisonniers. La maladie de Parkinson l'enveloppa peu à peu. Il se brisa la hanche, puis la vie le quitta.
Il faut, ici, rendre hommage à celles et ceux qui durant trois années l'ont soigné à la Maison des Jésuites de Saint-Jérôme, de même qu'à celles et ceux de l'Hôpital de Saint-Jérôme qui l'ont assisté dans ses derniers moments terrestres.
Je ne sais pas sur quoi sont basés les critiques morbides et sévères sur les soins hospitaliers, mais les soins qu'il a reçus ont été sans failles. Merci aux personnels hospitaliers.
Mon frère est mort.
On a déposé son corps durant trois jours et trois nuits dans son église de Kahnawake, et on y a laissé les portes toutes grandes ouvertes, comme lui-même les y avait laissées toutes grandes ouvertes lors des événements d'Oka et du pont Mercier, comme un sanctuaire sous la protection de Kateri Tekakwitha. Et on y est venu, de jour comme de nuit, rendre visite au << Capitaine >>, lui qui, à toute heure du jour et de la nuit, rendait visite à ses familles.
Puis, merveille, on a déposé son corps en terre Mohawk, entre l'église et sa résidence de trente-sept ans.
Cette commune joie de la famille charnelle, de la Compagnie de Jésus, de l'Évêque de Saint-Jean-Longueuil, du Curé et du Conseil paroissial, et de façon déterminante du Conseil Mohawk de Kahnawake, aura réalisé cette parole du Vivant : Si le grain de blé ne tombe en terre et ne meurt, il ne produit pas son fruit.
Mon frère est vivant !
Le Directeur général
Yves Lajoie