Le Regroupement inter-organismes
pour une politique familiale au Québec
 

Pensons famille     

Volume 10, numéro 58, août 1999

Madame Micheline Létourneau
Présidente
Société de recherche en orientation humaine
Psychoéducatrice
Centre Jeunesse de Montréal

La qualité de la vie familiale

Bonjour et merci de nous donner l’occasion de partager avec vous cette réflexion sur la qualité de la vie familiale.

La Société de recherche en orientation est un organisme sans but lucratif qui oeuvre depuis 1972 à promouvoir l’équilibre de la personne par la formation et le renforcement de l’identité humaine. La SROH considère la famille et l’école comme lieux privilégiés du développement de l’identité de l’enfant. Elle intervient auprès des parents et des intervenants afin de leur fournir des outils pour développer une plus grande compétence dans leurs relations avec les jeunes. Depuis plus de 25 ans elle est présente sur la place publique par la tenue de conférences et de colloques, de livres, de rapports et de mémoire, et, depuis 1982, elle publie la revue Psychologie Préventive. Elle s’implique au sein d’organismes internationaux tels que la Fédération internationale pour l’éducationdes parents , organisme reconnu par l’Unesco, l’Unicef et l’ONU. L’action de la SROH est une action d’ensemble basée sur un réseau d’entraide et sur le développement de programmes d’intervention axées sur les jeunes, la famille et l’éducation. Ce réseau est composé de personnes de tous les âges et de tous les milieux intéressées à la recherche de solutions dans une double perspective: développer l’identité personnelle et sociale des individus et consolider des liens de solidarité dans la communauté. Actuellement, trois projets d’action communautaire sont en cours: SOLIDAVENIR, programme implanté dans les écoles pour permettre aux jeunes et aux parents de travailler ensemble afin de prévenir le décrochage scolaire; NOS AÎNÉS, UNE RICHESSE À DÉCOUVRIR, un projet de rencontres intergénérationnelles suscitant les contacts entre les jeunes et les aînés en milieu scolaire; et enfin ATELIERS POUR PARENTS QUI ONT LA GARDE OCCASIONNELLE DE LEUR ENFANT, qui sont des ateliers pour aider les parents à adapter leur rôle d’éducateur à la réalité particulière de la garde partagée ou occasionnelle.

Parler de la SROH, c’est d’abord parler des travaux de son fondateur, Moncef Guitouni, psychosociologue chercheur et auteur de l’approche multidimensionnelle de prévention primaire dont l’organisme s’inspire pour mener à bien son action préventive auprès de la population. Pour résumer cette approche, je référerai ici aux explications de Solange Delorme, psychologue au Centre de psychologie préventive et de développement humain:

À une époque où l’on croyait encore au pouvoir des structures et des théories, Moncef Guitouni a été le premier au Québec à conscientiser la population et les responsables à la nécessité pour l’être humain de développer, en parallèle de ses connaissances théoriques ou de ses compétences sociales, une compétence humaine acquise à travers le renforcement de l’identité personnelle. (...) il a développé une approche d’intervention préventive multidimensionnelle, basée sur la globalité de l’être humain qui est à la fois instinct, émotion et raison, et qui tient compte des multiples facteurs,liés au vécu familial, au milieu social, aux influences culturelles et aux besoins intrapersonnels de l’individu, qui ont pu contribuer à amener l’être humain à vivre un certain déséquilibre. C’est une démarche qui vise à aider la personne à développer une conscience des motifs et des conséquences de ses comportements, à découvrir la valeur de son identité humaine et la nécessité de sa responsabilité personnelle et sociale» (Delorme, 25e anniversaire d’activités professionnelles du Professeur Moncef Guitouni 1961-1986, p. 28-29).

Cette approche trouve son application à travers un questionnement continu avec soi, une analyse de nos interactions avec les autres et notre milieu. Cette réflexion au quotidien, sans être lourde, exige cependant une discipline et doit mener à une action de correction de nos comportements et de nos attitudes sans qu’il s’agisse toutefois d’une recherche de perfection paralysante mais plutôt d’une acceptation de ses limites et de la confiance de toujours les repousser puisqu’il s’agit là d’une démarche évolutive.

Depuis sa fondation, la SROH s’est impliquée dans une action visant à contribuer à une amélioration de la qualité des relations familiales au sein de la société québecoise. Il ne s’agit pas de défendre l’institution familiale ni de retourner à des traditions du passé, mais de travailler à un renouvellement de la famille. Selon l’auteur de l’approche multidimensionnelle, la famille représente en fait le dernier rempart contre le conditionnement et la robotisation des individus, à condition que les personnes qui décident d’avoir des enfants fassent des efforts pour devenir conscients et responsables (25e anniversaire d’activités professionnelles de Guitouni, 1986).

La qualité de la vie familiale s’établit à travers la capacité des parents à créer un climat qui favorise la sécurité affective et émotionnelle chez l’enfant et à construire un milieu sain de solidarité et de soutien. Compte-tenu de la réalité socio-économique actuelle, les parents doivent également préparer le futur en fournissant à leurs enfants les outils qui leur permettront de s’engager dans la vie avec confiance et compétence.

C’est sous l’angle de cette dernière affirmation que j’ai choisi de traiter du sujet de la qualité de la vie familiale. En tant qu’intervenante qui possède quinze ans d’expérience auprès des jeunes, j’ai souvent constaté que la qualité des relations parents-enfants ne se base pas uniquement sur la capacité des adultes à donner de l’amour à leurs enfants ou à leur procurer tous les soins affectifs et matériels, mais j’ai aussi observé que cette qualité relationnelle dépendait de l’aptitude des parents à guider leurs enfants à travers les méandres de la vie, à constituer pour ces derniers un modèle à suivre pour réussir leur vie, car si le jeune aime bien un adulte qui le gâte et le dorlotte, il a du respect et de la considération pour celui qui l’éduque au sens de la réalité. Le défi de la famille d’aujourd’hui est élevé car même si les parents tentent d’inculquer des valeurs de travail, de soutien et de discipline, ils savent qu’ils doivent lutter contre des tendances bien présentes dans la société qui nous entraînent vers une certaine insouciance.

Au-delà de la psychologie, il y a la réalité sociale. Anciennement, les balises étaient claires. Dans un Québec rural, les individus devaient apprendre très tôt à survivre dans un pays au climat rude. Les conditions d’existence n’étaient rendues potables que par la force d’un travail constant et de la débrouillardise. Donc, les choix de vie ou de carrière étaient restreints ce qui, d’une certaine manière, simplifiait considérablement la tâche aux éducateurs et aux parents. Les progrès de la science et de la technologie, de même que la mise sur pied de programmes sociaux pour aider les plus démunis sont venus aplanir les contraintes liées à la survie. Les années 70, nous le savons, ont été caractérisées par l’essor économique, la libéralisation des moeurs et par un changement des valeurs qui étaient désormais davantage orientées vers l’épanouissement personnel des individus. En même temps, la notion de l’obligation de travailler pour survivre a été remplacée par celle du droit de décider de sa vie, notion fortement encouragée par l’avènement de la société des loisirs et de la consommation.

Les jeunes sont parmi les principaux héritiers de ces changements. Des auteurs se sont penchés sur les valeurs des jeunes des années 80 qui auraient subi une modification importante par rapport aux valeurs traditionnelles.

Ainsi, lors d’une recherche comparative entre deux époques, Bazemore (1984) observe qu’entre 1979 et 1984 les intérêts respectifs des jeunes et des adultes se sont rapprochés. Les valeurs liées au bien-être personnel, au plaisir et aux gratifications immédiates vont en croissant, au détriment des valeurs liées à des questions considérées anciennes ou traditionnelles comme l’école, la famille, l’amélioration de soi et le travail rémunéré.

Donc, nous remarquons dans notre société en mutation, un changement entre la famille traditionnelle et le rôle que les parents doivent dorénavant assumer auprès d’une jeunesse qu’ils n’ont plus le monopole d’éduquer. La famille s’est retrouvée attaquée de toute part pour l’obliger à devenir le pourvoyeur. Mais en même temps, chaque fois où les choses ne marchaient pas, on l’a accusé de tous les torts. Le mouvement de libération des années 70 a entraîné l’éclatement du couple dans bien des cas, la prolifération des familles monoparentales, le concubinage et aussi toute une mentalité dans la famille qui a déstabilisé les rôles et instauré la méfiance. Le nombre de divorces qui a atteint un taux de 50%, les conflits conjugaux et la garde des enfants qui se règlent devant les tribunaux, tout ceci a provoqué chez bien des personnes, malgré leur amour, à craindre de s’engager dans une structure familiale établie. Tout ceci a également créé un climat propice à l’insécurité, la frustration et même l’agressivité, sans parler de tout ce qui s’appelle situation économique et sociale. Le Québec a vécu des crises dont la dernière qui perdure depuis quelques années, a entraîné le chômage et la pauvreté, spécialement chez la femme.

Ce bilan sommaire nous met devant l’évidence que la qualité de la vie familiale est bien fragile aujourd’hui, voire insécurisante. Mais la qualité de la vie familiale peut être vécue non pas seulement par des liens de soutien et de solidarité mais plutôt par une reprise du rôle des parents en tant que parents et partenaires, et non pas en tant que pourvoyeurs. Les parents, et surtout la famille, doivent se libérer du carcan des souvenirs du passé pour qu’ils aillent plutôt chercher dans leur histoire, leurs origines et leur appartenance ce qui est valable et le faire savoir à leur enfant pour ainsi mettre fin à la rupture du lien historique. Ainsi, nos jeunes seront en mesure de saisir ce que les générations ont voulu faire pour eux, de quoi ils ont voulu se libérer et qu’ils ont voulu éviter aux générations suivantes.

Pour démontrer l’importance de cette démarche, j’ai voulu aujourd’hui vous parler de ces préoccupations qui touchent les jeunes.

Une recherche exploratoire entreprise en 93 par la SROH nous donne un portrait de ce que les jeunes recherchent aujourd’hui. Nous leur avons demandé de nous parler de la conception qu’ils se font de l’adulte et des moyens qui peuvent les aider à en devenir un. Parmi les 325 jeunes qui énumérent les qualités de l’adulte, 40% nomment le sens des responsabilité et autonomie, 36%, la persévérance et détermination malgré les difficultés, 24%, la maturité, 23%, l’équilibre personnel et la maîtrise de soi, 22%, la connaissance, confiance et affirmation de soi. Pour devenir eux-mêmes des adultes, les jeunes inventorient plusieurs moyens dont les plus importants sont: apprendre à partir des expériences, erreurs et obstacles et acquérir de la maturité (34%), développer la connaissance, la confiance et l’affirmation de soi (31%), poursuivre son éducation (27%), avoir des modèle d’adultes solides et recevoir un soutien (23%).

Les données issues de cette recherche invitent à se questionner sur les besoins que les jeunes d’aujourd’hui expriment par rapport à ceux d’hier. Selon Guitouni, il y aurait une tendance nouvelle chez les jeunes par rapport à leurs valeurs ou leurs attentes:

En effet, il y a de plus en plus de demandes de la part des jeunes face à l’adulte. Mais on sent une forme de confusion dans leur comportement. Le jeune veut être libre et faire ce qu’il veut, mais en même temps, il est à la recherche d’un adulte qui sait le guider,l’aider à comprendre et qui résiste aussi à son désir de maintenir sa liberté, son indépendance et même son arrogance (Guitouni et Normand-Guérette, 1996, p.6-7)

D’ailleurs, lors des États généraux sur l’éducation, en 1996, les jeunes eux-mêmes ont réclamé qu’on soit plus exigeant à leur égard:
Développez chez nous le sens de l’effort, et même si nous n’aimons pas certaines choses qui nous seront seront utiles, forcez-nous un peu, nous vous en seront reconnaissants (États généraux, 1996, p.4)

Même si parfois leur attitude nous semble arrogante et insouciante, les jeunes sont conscients de ce qui les attend dans le futur mais ils comptent sur les adultes. Aussi, devons-nous relever le défi de les aider à se construire un avenir.

Mais nous, les adultes qui avons profité des largesses de la croissance économique des années 60 et 70, nous sommes aussi habitués à une certaine facilité. Car les membres de notre génération avons eu la chance de voir toutes les portes s’ouvrir devant un avenir prometteur. Dans ce sens, nous avons eu la vie facile. Mais maintenant, alors que la situation économique se détériore, nous devons faire l’apprentissage de nouvelles règles sociales et économiques, ce qui nous place devant la nécessité de devenir nous-mêmes ces adultes solides décrits par les jeunes.

À travers toutes ces données et ces observations, nous entrevoyons cependant une note d’espoir. Au contraire des jeunes des années 80 qui ont beaucoup contesté les adultes , les ont ignoré et parfois même les ont rejeté, les jeunes d’aujourd’hui ne sont pas fermés à établir un contact avec les adultes à la condition que ces derniers soient dignes de confiance. Même si ces jeunes adoptent une attitude une peu arrogante et parfois provocante, ce n’est pas pour nous rejeter mais plutôt pour vérifier notre propre solidité. Ils sont rapidement intrigués par l’adulte qui ne s’impatiente pas vis-à-vis leur attitude et ils deviennent carrément intéressés lorsqu’ils découvrent qu’on se préoccupe d’eux.

Les jeunes souhaitent être des personnes à la hauteur de leurs ambitions et cherchent des réponses à leurs questions. Ces questions concernent souvent ce qu’ils sont, ce qu’ils pensent, ce qu’ils veulent devenir ou comment peuvent-ils s’améliorer ou se renforcir? C’est à cette quête de leur identité que nous devons apporter notre éclairage et notre soutien, car sans une connaissance de son identité et sans qu’un travail sérieux ne soit fait pour contribuer à son renforcement, les enfants restent faibles ou soumis à leur penchants naturels non contrôlés et deviennent alors une proie idéale à ceux qui tenteront de tirer profit de leur faiblesse en les manipulant, en les conditionnant à croire que la vie c’est ce qu’ils leur imposent. Qu’on pense à toutes les influences, à tous les modèles d’attitudes et de comportements qui ont cours dans la société d’aujourd’hui. Sommes-nous prêts à laisser nos enfants devenir sans choisir?

 

Judith. S. BAZEMORE. 1984. « What Do School Value? An Update ». Education, Vol 105, no1, p.99-101.

COMMISSION DES ÉTATS GÉNÉRAUX. 1996. Les États généraux de l’éducation 1995-1996, exposés de la situation, MEQ, Québec

Solange DELORME. 1986. « Aperçu épistémologique » in 25e anniversaire d’activités professionnelles du Professeur Guitouni, 1961-1986. Montréal: Société de recherche en orientation humaine, p. 18-33.

1986. « Engagement et lucidité dans l’action » in 25e anniversaire d’activités professionnelles du Professeur Guitouni, 1961-1986. Montréal: Société de recherche en orientation humaine, p. 78-99.

Moncef GUITOUNI et Denise NORMAND-GUÉRETTE. 1996.. « Pour une éducation à la paix: un nouveau modèle d’adulte s’impose ». Actes de la 3ième Biennale de l’éducation et de la formation publiés sur CD-ROM, Paris, 1996.

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