Le Regroupement inter-organismes
pour une politique familiale au Québec
 

Pensons famille     

Volume 10, numéro 58, août 1999

 

Monsieur Manuel Peñafiel
Intervenant au Projet TRIP
Quartier Centre-Sud

Projet TRIP est un organisme qui travaille à l'amélioration de la qualité de vie des jeunes du quartier. Dans cette optique, monsieur Manuel Peñafiel a développé une expertise en prévention de la violence ainsi qu'en intervention auprès des jeunes avec des comportements agressifs et contrôlants.

Les jeunes Latino-américains sont issus de communautés culturelles bien différentes. Ce qui fait que nous ne pouvons parler de valeurs homogènes pour l'ensemble de ces jeunes. Cependant, la dualité culturelle, la quête d'une identité sociale et l'écart entre les valeurs de leurs parents et ceux de la société d'accueil, sont des défis qu'ils partagent tous.

Le présent texte réflète la présentation de monsieur Peñafiel. Il est tiré d'une étude « Projet Jeunes filles latinoaméricaines et familles », préparé par monsieur Guillaume Tétreault, du CLSC Côte-des-Neiges, dans le cadre d'une entente de partenariat avec l'Association des Latino Américains de Côte-des-Neiges (ALAC).

Les écarts entre les valeurs sont des défis

L'immigration chez les latinoaméricains

Depuis 20 ans, l'immigration latinoaméricaine montre une croissance rapide. Au recensement de 1971, le Québec comptait 3 000 latinoaméricains et ce chiffre grimpe à 40 000 en 1988 (Beaulieu et Concha, 1988). Toutefois, au-delà de ces statistiques descriptives, le phénomène complexe que représente cet afflux d'immigrants latinoaméricains possède des racines d'ordre politique.

Doit-on le rappeler, l'histoire récente de l'Amérique latine a été marquée par des répressions politiques importantes dont les manifestations défient l'entendement. Menaces, intimidations, disparitions, enlèvements, tortures et assasinats ont été le lot quotidien de ceux dont le comportement dit « subversif » menacait l'exploitation du peuple par l'élite dominante.

Le choc culturel

Pour le nouvel arrivant, qui souvent a fui la guerre ou la répression, le choc culturel est déstabilisant (Emploi et Immigration Canada, 1990). Bien sûr, chaque personne réagit au processus d'immigration selon ses forces et ses limites personnelles. Mais, tous les immigrants doivent faire l'apprentissage d'un code de comportement différent du leur et ce. dans toutes les sphères de la vie quotidienne (Emploi et Immigration Canada, 1991).

Un des facteurs de stress majeur est l'adaptation à l'environnement montréalais alors que, pour la majorité, les immigrants latinoaméricains ne parlent pas le français. Ceci se traduit par des difficultés profondes à trouver de l'emploi. Bien que plusieurs montrent un taux de chômage élevé (Beaulieu et Concha, 1988), notamment chez les femmes. Une majorité de ceux qui travaillent n'obtiennent que des emplois mal rémunérés, demandant peu de qualifications.

Faute de moyens financiers, plusieurs immigrants se concentrent dans certains secteurs défavorisés des quartiers Côte-des-Neiges, Saint-Louis-du-Parc, Parc-Extension et de ville Saint-Laurent (Beaulieu et Concha, 1988), dans des petits logements surpeuplés, trop chers payés et de salubrité douteuse (Hureaux Rendu, 1984; Bernèche, 1990). Ces quartiers, montrent un manque flagrant d'espaces récréatifs et sont mal desservis par des services publics fragmentés, de sorte que plusieurs communautés sont laissées pour compte (Côté, 1987). Pour tous les immigrants, ce choix de s'établir dans des quartiers à forte concentration ethnique est, entre autres facteurs, relié à la proximité d'un réseau social. Or en Amérique latine l'entraide sociale est une valeur fondamentale dans le principe du développement des individus et des communautés.

La réalité parentale

Le fait d'être parent peut se comparer à un forfait à long terme, avec son lot de joies quotidiennes assorties aux multiples tracas qui s'articulent autour des étapes de développement de la famille. Dans le contexte migratoire dont nous avons brossé un tableau général, la réalité parentale des latinoaméricains est ponctuée de nombreuses difficultés.

Côté (1990) constate un indice élevé de stress et de fatigue associé au chômage ou à des horaires de travail difficiles. Plusieurs parents rapportent éprouver des problèmes à concilier la charge de travail, les cours de français et l'éducation des enfants (Beaulieu et Concha, 1988).

La vie de couple est ébranlée. Déjà, en Amérique latine, la responsabilité paternelle n'est pas pleinement assumée par les hommes. On parle ici, d'un phénomène de machiste, caractérisé par une relation de domination de l'homme sur la femme, phénomène surtout présent dans les couches populaires de la société (Sadoyal et De La Rosa, 1986). Le taux élevé de mères monoparentales dans plusieurs régions d'Amérique latine représente une des conséquences des plus criantes.

Cette réalité se transporte au Québec. Ici, l'insuffisance de ressources financières aux fins de services de garde et le taux de scolarisation plus bas chez les femmes (relié à la difficulté d'apprentissage du français), font qu'une majorité de ces femmes se résignent à leur situation d'isolement social (Alvarado, 1991).

D'autres problèmes guettent le couple uni. Toujours en fonction d'un certain machisme, des conflits de rôle surgissent entre conjoints (Castro, 1982; Legault et Rojas, 1988). Comme dans son pays d'origine, l'homme préfère que sa compagne assume la charge familiale et que, lui, garde celle de pourvoyeur. Mais, du moins à court terme, la femme réussit souvent à se trouver un emploi avant son conjoint (Corro, 1992). Liatis (1992) révèle que la violence conjugale n'est pas rare dans la communauté latinoaméricaine.

Un autre problème de taille est celui de l'adaptation à la vie québécoise, qui ne se fait pas au même rythme chez les parents et chez les enfants (Alvarado, 1991). Il est bien connu que les enfants sont de loin plus perméables aux valeurs de la société québécoise et qu'ils apprennent le français plus vite que leurs parents. Ceux-ci sont amenés à compter de plus en plus sur leurs enfants pour signer un bail, pour compléter un formulaire d'immigration, pour acheter des meubles, etc. De ce fait, le jeune acquiert plus de pouvoir face à ses parents, il concurrence le rôle de chef de famille avec son père (Chouanière-Briançon, 1987) et une nouvelle dynamique s'installe dans le système familial, déjà fragilisé.

Bon nombre de parents rapportent ainsi un problème de discipline avec leurs enfants (Côté, 1990). Le processus d'autonomie de l'adolescent, étape normale du développement, est mal vécu par les parents. Il faut comprendre que, dans la culture latinoaméricaine, la dépendance de l'adolescent envers ses parents est un phénomène répandu, dans le système social où les jeunes dépendent des adultes et où les adultes eux-mêmes vivent une interdépendance nécessaire au fonctionnement de la communauté (Sandoval et De La Rosa, 1986). Dans cette veine, le Comité de la santé mental au Québec, (1991) rapporte que plusieurs parents immigrants essaient d'imposer une discipline exigeante à leurs enfants. Ils craignent la drogue et la promiscuité sexuelle, qui, dans leurs convictions, sont monnaie courrante chez les jeunes québécois.

Aussi, devant un adolescent voulant se vêtir comme ses camarades de classe, voulant jouir des mêmes heures d'entrées-sorties de la maison, des situations de crises familiales sont fréquentes. L'autoritarisme paternel, très marqué chez les latinoaméricains, est ébranlé (Sandova et De La Rosa, 1986).

Ce conflit intergénérationnal est complexe et multifactoriel. Un facteur qui déstabilise les parents relève du rôle de l'école en ce qui a trait à l'éducation des enfants. Il faut savoir que la structure répressive qui caractérise les institutions latinoaméricaines trouve une extention dans leur système scolaire (Corro, 1992) où les enseignants renforcent habituellement l'autorité parentale. Or, étant donné le peu de communication entre l'école québécoise et les parents immigrants (Alvarado, 1991), plusieurs d'entre eux se trouvent déstabilisés de voir que l'école, au Québec, ne joue pas le rôle auquel ils s'attendaient (Côté, 1990). Conséquemment apparaît un désinvestissement parental en regard de l'éducation des enfants.

De plus, les parents craignent l'ingérence de la Direction de protection de la jeunmesse (DPJ) dans une société où on a pas le droit de frapper les enfants pour les discipliner (Beaulieu et Concha, 1998; Gravel, 1991). Il est aussi fréquent que l'adolescent, voulant échapper à une discipline qu'il juge trop stricte fait miroiter le spectre de la DPJ auprès de ses parents. Dans les cas où, effectivement, la DPJ est saisie du dossier, ALAC rapporte que l'adolescent « manipule » à la fois ses parents et les services sociaux, étant seul acteur parlant le français et l'espagnol (Liatis, 1992).

L'éclatement de la famille est une conséquence fréquente des difficultés familiales vécues par de nombreux immigrants. Dans les cas extrêmes, l'enfant est pris en charge par la DPJ et sorti de son milieu familial. Le dernier bastion des ressources parentales pouvant contrer les effets du déracinement culturel (l'unité de la cellule familiale) vient de tomber.

La réalité des jeunes immigrants

À l'instar de leurs parents, les jeunes immigrants partagent l'ensemble des facteurs de stress reliés à l'immigration et à des conditions sociales souvent difficiles. En plus de divers facteurs de risque qui affectent l'ensemble des jeunes québécois (Bouchard, 1991), les jeunes immigrants doivent composer avec un ensemble de pertes relatives au départ de la communauté d'origine ou relatives à l'adaptation au système social québécois.

Trop souvent, les problèmes de développement de l'enfant ne seront dépistés qu'à sa rentrée à l'école. Déjà, les problèmes d'apprentissage du français (Chouanière et Briançon, 1987), conjugués à certains retards en matière de socialisation, présageront des difficultés scolaires.

Ces difficultés scolaires deviennent manifestes à l'école secondaire. Dans un contexte de décrochage scolaire qui affecte 35% des jeunes montréalais (Bouchard, 1991), les difficultés familiales, la pauvreté, les nombreux déménagements (Côté, 1990), la valorisation de la performance individuelle (Alvarado, 1991) et les problèmes structurels des classes d'accueils québécoises (Rocher et Ferland, 1988), auront souvent raison des efforts des adolescents immigrants.

Le découragement, le désinvestissement, l'indiscipline et l'absentéïsme en classe sont le lot de certains jeunes latinoaméricains (Corro, 1992). Confrontés à de fréquents échecs scolaires car trop vite sortis des classes d'accueil (Alvarado, 1991), désillusionnés d'une école qui les marginalise insidieusement, ceux-ci se retrouvent en « gangs » après les cours dans des lieux ou leur quête d'un sentiment d'appartenance trouve enfin un exutoire excitant (Therrien, 1992). Ce que trop souvent on appelle « délinquance » chez les jeunes latinoaméricains n'est autre chose qu'une réaction de rejet envers un système ou règne l'exclusion et l'ncompréhension (Corro, 1992).

Les conflits avec les parents sont connus. Ceux-ci espèrent le meilleur avenir pour leurs enfants et s'inquiètent des échecs scolaires. De la perspective des jeunes, l'autoritarisme parental est perçu comme un boulet « chiant ». Conscients d'une plus grande tolérance (voire débonnaireté) chez certains parents québécois en regard des heures de sorties-rentrées, de la tenue vestimentaire, de l'expression de la sexualité, etc. les jeunes latinoaméricains se rebellent et tendent à fuir un système familial marqué par de nombreux conflits. Plusieurs rejeteront d'emblée les valeurs familiales pour adopter celles promuent par leurs pairs québécois francophones.

Mais la réalité de ces jeunes se traduit souvent dans une impasse existentielle. Car, au bout de quelques temps, ils constatent leur différence. Les québécois de souche leur font bien sentir. L'identité du jeune latinoaméricain en est une de chevauchement précaire entre l'identité québécoise et l'identité de sa culture d'origine (Corro, 1992).

Coincé entre un système familial qu'il rejette et une communauyé d'accueil dont il se sent exclu, mis à l'écart des ressources sociales dont il ignore l'existence ou encore dont il se méfie parce qu'elles s'occupent de son « cas », le jeune latinoaméricain se cherche une identité. Meintel (1991) observe à ce propos que la recherche d'une identité personnelle, chez les adolescents des communautés culturelles, est souvent vécue de façon conflictuelle entre les modèles culturels véhiculés par la société d'accueil et celle de leurs parents.

Les adolescentes en difficulté

Les adolescentes latinoaméricaines sont appellées à vivre les difficultés que vivent l'ensemble des adolescentes québécoise et l'ensemble des jeunes latinoaméricains. Évidemment, l'adolescence n'est pas en soi un état pathologique, mais, pour les jeunes latinoaméricaines, elle se complique par les difficultés reliées à la pauvreté, à l'insertion scolaire et à l'état précaire de leur famille (Bouchard, 1991; Alvarado, 1991).

Nous distinguons ici les difficultés vécues entre les adolescents et les adolescentes. S'il est vrai que les garçons sont aux prises avec plusieurs problèmes à leur adolescence, ils disposent d'au moins une ressource-terrain dans le secteur de Côte-des-Neiges, à savoir le travailleur de rue du projet « Jeunes immigrants et famille ». L'évaluation de ce projet souligne d'ailleurs l'importance de développer des moyens pour rejoindre les jeunes filles (Therrien, 1992).

La situation de nombreuses adolescentes latinoamé-ricaines n'est pas rose. Les valeurs familiales les retiennent à la maison, après l'école car, traditionnellement, elles assument une bonne part des tâches domestiques. Mais dans le contexte que nous connaissons, l'absence des deux parents qui travaillent, impose une plus grande charge familiale aux adolescentes (garde des plus jeunes, emplettes, ménage, etc.; Chorro, 1992). Ainsi, du point de vue des responsabilités, elles sont considérées par leurs parents comme des adultes, mais, paradoxalement, du point de vue de la reconnaissance sociale, elles restent longtemps des « petites filles ». À titre d'exemple, elles n'obtiennent que tardivement le droit de sortir avec des garçons.

Le besoin d'indépendance et l'isolement auxquels sont confrontées les jeunes latinoaméricaines les poussent à vouloir sortir de l'adolescence. Fugues, consommation de drogue, troubles dépressifs sont autant de manifestations d'un mal-être de ces jeunes filles au sein de leur famille (Liatis, 1992). La grossesse précoce devient un moyen, plus ou moins conscient, pour certaines d'entre elles, d'échapper à un milieu familial marqué par des conflits (Bouchard, 1991) et d'accéder au statut d'adulte. La problématique de la grossesse non-planifiée retient ici l'attention des intervenants d'ALAC, qui ont déjà intervenu auprès d'adolescentes enceintes (Liatis, 1992). Au Québec, presque 7 000 adolescentes de 17 ans ou moins ont eu une grossesse (Montpetit, 1992). Et le taux de grossesses à l'adolescence ne cesse d'augmenter depuis les dernières années (Bouchard, 1991). Très souvent l'avortement n'est même pas une alternative envisageable dans les communautés culturelles.

« Être une mère adolescente veut souvent dire tristes perspectives. Outre l'intolérance sociale dont elles sont la cible, plus de la moitié d'entre elles abandonnent l'école, quatre sur cinq vivent en situation de monoparentalité et les deux tiers dépendent de l'aide sociale » (MSSS, 1992, p. 59).

Les conditions précaires d'existence de la jeune mère se répercuteront chez son enfant dont les possibilités de retard développemental sont accrues (Alvarado, 1991). Il sera plus à risque d'abus, de négligence, de troubles de comportement et de difficultés d'adaptations (MSSS, 1992)

Le cycle de la marginalisation et de la pauvreté recommence.

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