Le Regroupement inter-organismes
pour une politique familiale au Québec
 

Pensons famille     

  Volume 1, numéro 6, septembre 1989

Éditorial

Monsieur Marc De Maeyer
Directeur du Conseil international de l'action sociale

Famille et travail

La boutade, en guise de réponse, était amusante: rien de plus facile que de parler de la famille dans son rapport au travail: il n'y a plus de famille, il n'y a plus de travail.

On pouvait même poursuivre le clin d'oeil avec la notion de partage: les membres du couple se partagent les (quelques) enfants pour résoudre le problème de la vie en famille en cas de crise tout comme on parle de partage du temps de travail pour résoudre le problème de la crise de l'emploi.

Il nous faut maintenant devenir sérieux et constater que la boutade comme l'analyse la plus sérieuse convergent: il y a des liens étroits entre la famille et le travail : il y a des liens étroits entre l'évolution de la famille et l'évolution du travail. Cela fût dans le passé, ce l'est actuellement et cette tendance, nous semble-t-il, est loin de faiblir.

La thématique de la famille et du travail est vaste: salaire et famille, recyclage et famille, perte d'emploi et famille, stress et famille, garderies pour les enfants, déplacement, discrimination salariale etc... La liste est longue.

Nous avons volontairement sélectionné un aspect de cette problématique: non pas que les autres soient moins importants mais parce qu'il nous semblait que la réalité du travail qui se fait en famille était trop méconnue, que les intérêts des membres y étaient moins qu'ailleurs défendus et qu'il y avait là une interpellation pour tous ceux qui veulent que la vie familiale soit le fait de la décision de ses membres plutôt que dictée par des intérêts économiques extérieurs.

Le constat est clair : beaucoup de travail se fait en famille. La famille a souvent été une unité de travail et aussi un lieu où se concentrent les forces reproductrices de capital (patrimoine industriel et financier, présence parfois massive dans l'appareil d'état). Cette famille là n'est pas morte; à la faveur de la crise économique et sociale, elle est plus vivante que jamais même si certaines formes changent. Ce qui nous importe ici, c'est moins de voir si le capital s'y retrouve que les individus qui la composent.

Il nous faut écouter ceux qui, comme les camelots ou les livreurs des dépanneurs, travaillent dans des conditions difficiles, à toute heure, par tout temps pour quelques dollars et qui ne peuvent le faire sans le soutien familial. Il en est de même pour la famille du dépanneur, pour la couturière qui amène du travail à la maison et bien d'autres encore dont les conditions de travail sont passées sous silence.

Nous savons que le terrain sur lequel nous allons avancer est miné; nous allons donc répondre aux objections qui viendront spontanément: que l'on nous comprenne bien: il n'entre nullement dans notre intention de dire ce que doivent faire les familles; encore moins de suggérer que la gratuité n'a plus sa place dans cette cellule (quel mot: une cellule...) de base, ni enfin, que toute relation économique est nécessairement suspecte.

On le sait: le travail occupe une place ambiguë dans la vie de la famille car il est presque par essence, opposé à la famille; il appartient à la sphère du public; elle est de la sphère du privé; il l'organise autant qu'il la désorganise...même quand il n'existe pas ou est perdu... Le travail et la famille sont deux reflets de la société; que deux reflets qui se superposent ne constituent pas une image claire, rien d'étonnant à cela.

Ce qui nous préoccupe, ce n'est évidemment pas l'entraide que les membres de la famille vivent; on ne fait pas encore - et c'est heureux - la sociologie de l'amour. Ce qui nous préoccupe, c'est leur situation de non-choix économique.

Pour que le travail soit fait, pour que l'argent rentre, il faut que tous collaborent et cela n'entraîne qu'un salaire. Encore un e fois, tout ne doit pas être rétribué mais des secteurs entiers de l'économie ne fonctionnent qu'à cette condition : par l'appropriation forcée dans la sphère du privé d'un constituant social qui doit être réglé de manière sociétale.

Et, au travers des témoignages recueillis, on décèle une gêne: "je me débrouille, je le fais dans une certaine clandestinité"; la gêne aussi de ceux qui devraient être attentifs au sort des travailleurs (et d'abord des plus démunis). La rencontre de ces acteurs et le dialogue n'ont pas encore eu lieu.

Ce n'est pas le moindre mérite de ce système que de réduire à des problèmes de débrouillardise individuelle et privée ce qui devrait être constituant d'un projet d'une société qui inscrit dans une charte ses droits et libertés.

Il faut donc écouter ceux-ci; il nous faudra en écouter d'autres; il nous faudra encore poser les vraies questions sur le travail des familles qui n'engendrent...qu'un revenu.

Cette méthode est aussi notre responsabilité. Agir avec d'autres pour que le travail et la famille restent des choix et que ces choix soient libérateurs.

Il y a dans le fait que plus en plus de travail doive se faire en famille une évolution à saisir:

Nous ne disons certainement pas qu'il faille combattre cette tendance...par contre, les conditions dans lesquelles il s'opère nous apparaissent injustes et scandaleuses. Et nous constatons, une fois de plus que ce sont les plus faibles qui l'expérimentent, les plus vulnérables économiquement, culturellement et même affectivement.

Le mouvement est certes inévitable: partant de la constatation toute simple que les informations se déplacent plus rapidement [et plus sûrement) que les hommes, on peut croire, à la suite des réflexions de plus d'un que nous allons de plus en plus travailler à la maison tant il est vrai que l'accès aux télécopieurs et autres modems s'est plus facilement démocratisé que le droit au salaire décent des camelots, livreurs de dépanneurs et couturières.

Les organismes familiaux ne doivent pas se contenter d'enregistrer le retour du travail au foyer...

Ce retour s'effectue de manière inégale et le foyer n'est plus le même. Le retour du travail au foyer n'est pas un retour à ce que l'on a appelé les vraies valeurs familiales, ni celui de l'intimité ou encore de la revalorisation de la sphère du privé. Il y a plutôt confusion des genres dans un espace géographique où les rôles et le nombre d'acteurs ont changé. Il n'est d'ailleurs pas sûr que cet espace définisse encore l'identité individuelle et collective de ces acteurs.

Un lieu où se retrouver et vivre des relations d'intimité et d'heureuse complicité est parfois envahi par l'économique dont les lois fondamentales de concurrence, de productivité et d'efficacité lui sont totalement étrangères. La famille est déjà tellement le lieu de négociations interpersonnelles, de contradictions et d'apprentissage du vivre ensemble qu'il semble qu'il ne soit pas nécessaire d'y ajouter, par nécessité économique, d'autres défis.

Les organisations syndicales auraient intérêt à envisager ces questions autrement que sous l'angle cependant nécessaire de l'augmentation de certains salaires.

Les organismes familiaux sont bien placés pour envisager en partenaires avec elles ainsi que les associations de défense des droits de l'Homme des hypothèses d'un vivre mieux et autrement sa famille et son travail.

 

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