Le Regroupement inter-organismes
pour une politique familiale au Québec
 

Pensons famille     

  Volume 1, numéro 6, septembre 1989

Satellite Famille et travail

Syndicalisme et travail en famille

Madame Catherine Escogido
Monsieur Robert Leblanc
Centrale des syndicats démocratiques

Monsieur André Corneau
Union internationale des ouvriers du vêtement pour dames

Le travail qui se fait en famille est assimilable à la problématique du travail au noir. En plus de présenter les jeux et les enjeux du travail au noir, les participants discutent de ses répercussions sur la qualité de la vie familiale des individus concernés.

Le travail qui se fait en famille. . . Pour les représentants qui ont participé à la table des syndicalistes, il semble difficile de situer cette question dans la même perspective que ceux qui ont abordé ce sujet dans les autres tables de discussion. Les clientèles qui travaillent en famille ne sont pas constituées de gens syndiqués. En ce sens, les syndicats sont loin de cette problématique.

Le mouvement syndical parle toujours en terme de conventions collectives et de droits des travailleurs syndiqués. Cependant, plus qu'auparavant, les syndicats sont appelés à revendiquer pour leurs membres des conditions de travail permettant aux salariés de mieux conjuguer la vie familiale et les exigences reliées au travail. En fait, le mouvement syndical obéit aux exigences sociétales. Les revendications concernant les congés parentaux, les services de garderie en milieu de travail, les congés sans solde, les congés de maternité et un ensemble d'autres facteurs sont là pour améliorer la qualité de vie familiale des travailleurs. Il y a un ensemble de points que peuvent gagner les syndicats par les conventions collectives. Même si le mouvement syndical a depuis longtemps joué un rôle de leader en ce domaine, il reste encore bien du chemin à parcourir avant d'espérer pouvoir étendre et consolider les droits des travailleurs syndiqués à l'ensemble de la société.

Alors, dans quelle perspective doit-on présenter la question du travail en famille? D'un point de vue syndical, le travail qui se fait en famille ne contribue pas forcément à la consolidation et à la diffusion des droits des travailleurs à l'échelle de la société toute entière. A certains égards, le travail en famille est assimilable au travail au noir et constitue pour le mouvement syndical une préoccupation majeure. On demeure toujours dans les approximations quand on veut vérifier l'étendue de la pratique du travail au noir. En ce sens, les positions syndicales par rapport à cette question sont d'ordre général plutôt que directement reliées à la question.

Le travail au noir: le contexte

Les circonstances dans lesquelles s'insère le travail au noir sont multiples, mais un facteur demeure prépondérant dans les propos tenus par les représentants syndicaux: le travail au noir est indissociable de l'exploitation économique des individus concernés. Comme le mentionne André Corneau en parlant de l'industrie du vêtement : " D'abord, on a exploité les Canadiennes-françaises, ensuite ce fût le tour des Italiennes et des Grecques et des Vietnamiennes et des Chinoises ". Ce sont souvent les femmes immigrantes qui font les frais du travail au noir. Comme elles n'ont pas de permis de travail, elles s'exposent à l'exploitation économique car les employeurs connaissent pertinemment leur situation sociale. Il faut noter cependant que le secteur du vêtement n'est pas le seul concerné. L'exploitation se vit aussi dans le travail de bureau et dans le secteur de la construction.

Outre la question de l'exploitation économique, ceux qui travaillent au noir ne déclarent pas leur revenu. Il devient donc difficile de protéger ces salariés. Ceux-ci n'ont pas droit au régime de l’assurance-chômage, ni au fonds de pension, ni à la protection de la C.S.S.T.

En ce qui a trait à la protection des salariés en matière de conditions de travail, il n'existe pas pour ainsi dire de réglementation applicable. La loi des normes du travail ne s'applique pas au travail au noir.

Madame Catherine Escogido situe très bien le problème: " Quand on dit qu'après 44 heures de travail par semaine c'est du temps supplémentaire qui prévaut ou qu'il faut se reposer une journée par semaine de travail, il s'agit là de minimums acceptables. Cette réglementation ne s'applique pas forcément dans le cadre du travail au noir ou à domicile. Alors comment peut-on dire que ça va favoriser la vie familiale?"

En usine, tout ça est normalement réglementé. Dans le cas du travail au noir, les salarié(e)s se retrouvent dans une situation difficile. Les femmes doivent travailler de longues heures pour se faire un revenu décent. Elles peuvent travailler jusqu'à 15 heures par jour pour répondre aux exigences de l'employeur. La relation employeur-employée se vit sous le signe de la productivité à tout prix. Cette demande de productivité excessive génère une fatigue et un stress importants chez l'employée, d'autant plus que le travail au noir à domicile ne se réalise pas dans des conditions optimales. Par exemple, il peut y avoir le problème relié au bruit, à l'absence d'air climatisé et à la station de travail adaptée aux besoins de l'employée.

Par ailleurs, le travail au noir à domicile isole l'employée. Comme le souligne madame Escogido: "Quelle force de négociation et de revendication les travailleuses peuvent-elles bien avoir? Le patron, c'est le patron et tu n'es pas avec tes compagnons de travail pour exiger des choses ou demander des améliorations, des changements". L'employée est en quelque sorte ligotée, muselée, isolée, fatiguée, apeurée et exploitée. On parle d'une main d'oeuvre qui n'est pas organisée.

Le travail au noir: la position du comité paritaire

M. André Corneau du comité paritaire reconnaît les problèmes que soulève le travail au noir. Il se demande néanmoins " . . . si on ne devrait pas parfois favoriser le travail à la maison car cela apporte aux membres de la famille un revenu additionnel". Mais il ajoute aussi: "Il faudrait cependant que le travail puisse être contrôlé, mais contrôlé de quelle manière? Voilà le noeud du problème". Le gouvernement par le biais de la loi sur les normes du travail mandate le comité paritaire afin qu'il fasse respecter les conditions de travail approuvées par les syndicats et les employeurs dans un secteur d'activité donné.

D'une part, le comité paritaire veille au respect des conditions de travail afin d'empêcher la concurrence déloyale entre les industries d'un même secteur. D'autre part, il permet aux syndicats d'étendre les conditions de travail à des gens non-syndiqués. La loi sur les normes du travail s'applique à ceux qui amènent du travail à la maison à condition, évidemment, que ce travail soit déclaré. Les actions du comité paritaire sont efficaces en autant que ce travail soit déclaré.

Mais par définition le travail au noir implique la non-déclaration du revenu. L'employeur cherche a maximiser la rentabilité de son entreprise et il ne voit pas toujours l’intérêt de déclarer ce type de travail car il serait alors contraint de respecter les normes en vigueur. Lorsque l'employeur offre du travail au noir ce n'est pas pour le déclarer au comité paritaire. Pour des raisons différentes, l'employeur et l'employé(e) gardent le silence et entravent (volontairement ou non) le travail des inspecteurs du comité.

Les répercussions du travail au noir sur la vie familiale

"La qualité de vie des individus est intimement reliée à la qualité de leurs conditions de travail: le revenu, les horaires de travail, la santé et la sécurité au travail sont des aspects à la base de la qualité de vie de la personne. Directement ou indirectement, ces conditions de travail influenceront la qualité de leur vie familiale".(Catherine Escogido).

"Quand on parle du travail au noir, on se retrouve au plus bas de l'échelle des conditions de travail. Les gens qui travaillent au noir le font surtout pour l'argent. Le stress et la fatigue occasionnés ne peuvent qu'avoir un impact négatif sur la qualité de leur vie familiale. . . La communication entre les parents et les enfants est à peu près inexistante : pas le temps d'élever ses enfants, pas le temps pour les loisirs en famille, pas le temps pour se dire "Je t'aime". . . ça devient difficile de donner un sens et une valeur à la famille. . . l'exploitation économique détruit la vie familiale. Avec la surcharge de travail, c'est difficile pour la mère de voir grandir ses enfants et de vivre une relation de couple enrichissante". (Robert Leblanc)

Quant à l'intégration de l'enfant au travail qui se fait à la maison, Robert Leblanc ne voit pas comment ceci pourrait avoir des effets positifs sur l'unité familiale: "C'est le rôle du parent d'inculquer à l'enfant certaines valeurs, mais quand l'enfant doit s'empêcher de jouer, quand l'enfant n'a plus de démonstration d'amour de ses parent, que ses parents n'ont plus le temps de lui faire à manger ou de l'aider dans ses travaux scolaires, alors là il y a un problème. L'enfant est laissé à lui-même et le message qu'il retient de la vie se résume à peu de chose : "Tu es venu au monde pour travailler comme un esclave, tu n'as pas le droit de vivre, tu n'as pas le droit de t'amuser, il faut survivre".

Ce que les syndicats proposent afin de limiter le travail au noir

Les représentants de la table des syndicalistes pensent que le gouvernement a un rôle important à jouer afin d'éliminer le travail au noir. " On connaît les problèmes que pose le travail au noir dans les familles. Il faut donner la chance aux parents d'élever leurs enfants, d'avoir une vie sociale meilleure pour une société meilleure. Il faut des lois qui vont aider les travailleurs non-syndiqués et leur assurer un revenu décent pour faire vivre leur famille décemment ". (Robert Leblanc)

Comme le mentionne Robert Leblanc, "Il y a toujours un travail qui se fait en famille, c'est d'élever ses enfants. Que le gouvernement donne la chance aux parents de réaliser ce projet de vie ! ". Selon Catherine Escogido "Si on veut que les gens aient des enfants, Il faut leur donner les moyens financiers et sociaux d'en avoir. Les initiatives gouvernementales pourraient se traduire par des mesures fiscales en faveur des familles, par la mise sur pied de réseaux de garderie abordables et accessibles en milieu de travail, par des allocations familiales qui ont du bon sens, et nous devrons en payer le prix collectivement".

 

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