Le Regroupement inter-organismes
pour une politique familiale au Québec
 

Pensons famille     

  Volume 1, numéro 6, septembre 1989

Satellite Famille et travail

Témoignage d'un ex-camelot

Le travail en famille inclut aussi le travail des enfants à partir d'un certain âge. Par le biais du travail de camelot, nous avons voulu étudier cet aspect important et aussi approcher la question de la transmission des valeurs de travail et d'argent à l'intérieur de la famille.

Le travail de camelot, apprentissage des valeurs de la société

Entre six et quinze ans j'ai été camelot. J'ai commencé progressivement. Au début, je travaillais avec un de mes amis plus âgé qui avait quatorze ans. Pour moi, être camelot à ce moment-là voulait dire être avec mon ami. La relation qu'on entretenait était très privilégiée; on faisait du sport et d'autres activités ensemble. L'esprit de camaraderie régnait entre nous. J'ai été l'assistant de mon ami pendant deux ans. Une fois qu'il a quitté le travail, j'ai pris sa place.

Avec du recul, je vois que j'étais trop jeune pour prendre toutes les responsabilités du travail de camelot. Au début, on n'a pas la discipline requise, la ponctualité et la méthode de travail pour mener à bien les différentes tâches. À huit ans déjà, j'étais camelot à part entière; je gagnais le salaire au complet.

Camelot: travail en famille ?

Malgré l'insistance de mes parents, j'ai rejeté la participation de mon frère aîné à mon travail de camelot. Je considérais que c'était mon domaine exclusif et je ne voyais pas d'un bon oeil l'intervention de mon frère aîné, d'autant plus que mes parents voulaient m'imposer une division égale du salaire avec lui. Je trouvais injuste ce traitement égalitaire préconisé par mes parents car, auparavant, lorsque j'avais assisté mon ami camelot, je ne recevais qu'à peu près un tiers de son salaire par semaine. Ce n'était donc pas à cause de sa condition d'aîné que mon frère allait profiter d'un traitement que je jugeais non-mérité. Je voulais affirmer mes capacités et compétences en dehors d'un champ d'action dans lequel le frère aîné était susceptible de s'immiscer et peut-être d'exceller. Je voulais en somme être maître chez moi; je rejetais l'autorité apparente que représentait l'image de mon frère aîné. Suite aux pressions constantes de mes parents, j'ai accepté l'assistance de mon frère. Peu de temps après, il s'est désisté trouvant le travail ennuyant. J'en était content. Mes parents avaient voulu encourager une certaine forme de coopération entre nous. Cependant, je ne l'entendais pas de cette façon-là. Je voulais gérer mon propre "business" et en assumer toutes les responsabilités.

L'argent que je faisais était mis à la banque par mes parents. Après les deux premières années je m'occupais moi-même des dépôts à la banque. Je ne sais pas exactement ce qui est arrivé avec cet argent mais je crois que mes parents l'utilisaient pour m'acheter du matériel scolaire ou autre chose.

Ce qui semblait compter pour mes parents à ce moment-là c'était de transmettre les "valeurs dictées" par la société. L'activité de camelot était un apprentissage du marché du travail, des lois-valeurs de notre société. L'argent n'avait pas de valeur en soi puisqu'on n'achetait rien avec; il n'était qu'un moyen de faire passer tout un code de valeurs jugé important par mes parents dans mon initiation aux relations de travail.

En étant camelot, j'allais chercher la reconnaissance, l'approbation et l'attention de mes parents. Je recevais des compliments pour le travail. Pour moi, il s'agissait donc d'établir une dynamique relationnelle dans un cadre de travail. Mes parents me valorisaient et me renforçaient dans mon activité. Ils m'aidaient souvent à porter les journaux en auto ou à les classer quand je manquais de temps.

Mes parents misaient beaucoup sur la valeur argent; l'aspect pécuniaire de l'activité était très important. Cette attitude a profondément marqué ma façon de voir la vie. Mettre de l'argent à la banque était une priorité. Il ne fallait jamais en manquer. C'était ça qui comptait.

En vieillissant, cependant, on arrive à voir les travers de cette éthique. La peur de manquer d'argent s'est traduite chez moi par un sentiment et d'insécurité. J'ai conservé cette attitude pendant longtemps. Lorsque j'ai travaillé par la suite, j'ai amassé près de $10,000.00. Je n'ai pas dépensé cet argent; je m'en suis servi plus tard pour payer mes frais d'université. J'avais l'idée que l'argent gagné devait servir strictement à combler des besoins et non pas à se faire plaisir. Je travaillais beaucoup pour ne pas manquer d'argent mais pas vraiment parce que j'en avais besoin; je ne dépensais pratiquement rien. Bien sûr, mes parents m'ont inculqué un principe de responsabilité mais aussi un d'insécurité très enraciné face à la possibilité de manquer d'argent. Ils reproduisaient chez leurs enfants ce qu'ils vivaient et les valeurs auxquelles ils tenaient.

Le travail de camelot, en tant que première activité salariée, a été le véhicule de toutes ces valeurs-là.

C'était difficile d'être camelot. Jeune, j'avais souvent le goût d'aller jouer avec des amis au lieu de livrer des journaux. Dans ce temps-là, j'aurais voulu laisser tomber. C'était une activité solitaire où l'on ne rencontre pas d'autres camelots. La nature de l'emploi fait qu'on travaille seul. Les journaux pour lesquels j'ai travaillé ne réunissaient jamais les camelots pour des fêtes ni pour des rencontres à caractère professionnel.

Mes frères ont aussi été camelots mais pendant une période plus courte. Ils n'y tenaient pas vraiment. Le travail de camelot a aussi été une initiation aux rapports de travail pour mes frères.

Avec du recul, je considère que j'étais un peu trop jeune (6 ans) quand j'ai commencé à être camelot. Je pense que si j'avais commencé plus tard le résultat aurait été le même. Tôt ou tard j'aurais fait l'apprentissage des valeurs préconisées par mes parents.

Encourageriez-vous votre enfant à travailler en bas âge?

Je ne pousserais pas mon enfant à acquérir dès son enfance le sens de responsabilité envers le travail ni celui de la valeur argent. Ce n'est pas nécessaire; l'enfant les développera de toute façon quand les pressions financières et sociales se feront sentir. Je l'encouragerais plutôt à faire ce qu'il a le goût de faire. Je n'aimerais pas que mon enfant développe l'idée que le travail est irrémédiablement "emmerdant" et qu'il n'y a pas moyen de s'en sortir. Je ne voudrais pas non plus que la croissance de mon enfant soit marquée par l'idée que le travail est une activité rigide, contraignante et immuable. Pour moi le travail a trop longtemps été associé à ces caractéristiques-là et ce n'est que maintenant que je commence à m'en débarrasser.

Quant à encourager mes enfants à travailler ou à faire des activités ensemble, je considère que moins les parents s'immiscent dans le monde des enfants, plus ils leur donnent la chance de s'exprimer librement. Lorsque l'autorité dicte aux enfants ce qu'ils doivent faire, ils risquent de développer des sentiments d'insécurité et d'injustice.

En famille, il existe toujours une hiérarchie qui tend à se manifester lorsque les membres font du travail - ou une activité quelconque - ensemble. Quand cela se produit, les rapports de travail et les relations familiales s'en ressentent.

 

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