Le Regroupement inter-organismes
pour une politique familiale au Québec
 

Pensons famille     

Volume 11, numéro 61, août 2000

Madame Christine Sioui Wawanoloath
Coordonnatrice
Dossier de la promotion à la non-violence
Femmes Autochtones du Québec

Les valeurs familiales

Mon nom est Christine Sioui Wawanoloath. Je travaille à l'association des Femmes Autochtones du Québec depuis huit ans en tant que coordonnatrice du dossier de la promotion à la non-violence.

Je suis née à Wendake en 1952. Wendake c'était le village de la famille de mon père. Quand, il est mort, quelques semaines après ma naissance, notre mère a décidé de revenir dans son village qui s'appelle Odanak. C'est là que j'ai été élevée, principalement par ma grand-mère, jusqu'à l'adolescence. Sioui qui est la francisation de “ Osteawé ” c'est le nom de la famille de mon père. D'après mon cousin historien, cela voudrait dire “ ceux qui portent la lumière ” ou “ ceux qui viennent de l'Est ”. Wawanoloath c'est le nom de famille de ma mère. Cela signifierait “ celui qui se met en travers du chemin ”. Ou en français moderne “ celui qui empêche de tourner en rond ”.  Wawanoloath était un guerrier abénakis qui n'a jamais perdu une bataille et qui était respecté même par ses ennemis les Français et les Anglais. D'ailleurs, ils l'avaient surnommé “ Mèche Blanche ”, en anglais “ Grey Lock ”, et dans le New Hampshire une montagne porte son nom “ Le mont Grey Lock ”. Je vous parle de mon ancêtre Wawanoloath parce que les familles sont aussi composées d'une mémoire collective entretenue par des générations successives. Mais, bien sûr nous sommes portés à retenir seulement les personnalités marquantes, excentriques ou historiques.

Quant on m'a demandé de parler de la famille, on m'a proposé de parler de “ la famille autochtone ”. Je ne suis pas à l'aise pour parler de “ la famille autochtone ”, comme si toutes les familles autochtones étaient pareilles et qu'on n'avait qu'à faire un portrait global de “ la Famille autochtone ”. Alors, j'ai décidé de parler de ma conception de la famille et particulièrement des valeurs familles qui m'ont été inculquées dans mon enfance.

Pour commencer, on peut se mettre d'accord tout de suite sur le fait que la définition de la famille peut être un concept qui varie d'une culture à une autre et d'une personne à une autre. Moi par exemple, je considère que je fais partie de beaucoup de types de familles. D'abord il y a mes deux familles d'origine : la famille de mon père qui était Huron-Wendant et la famille de ma mère qui est Abénakise. Il y a ma famille immédiate composée de mes parents, de mon frère et de ma soeur et bien sûr, ma famille étendue. J'ai moi-même créé une petite famille avec le père de mes deux enfants. La famille du père de mes enfants est québécoise et ils m'avaient, tous, adoptée dans leur grande famille. Mon frère et ma soeur ont aussi créé des familles, ainsi que mes cousins et cousines. Ils font tous partis de ma famille étendue. J'ai des amis que j'aime comme s'ils étaient des frères ou des soeurs. Les femmes avec qui je travaille sont un autre genre de famille pour moi. Je me sens aussi liée aux gens de mes nations d'origine et je considère que j'appartiens à la grande famille des autochtones d'Amérique. Vous voyez ça fait déjà plusieurs types de famille dans la vie d'une seule personne.

Il y a quelques années, je suis allée à une petite réunion sur l'année internationale de la famille. Les grandes questions du jour étaient “ Qu'est-ce que c'est que la famille ? Comment définir la famille ? ”. Alors, chacun y allait de ses définitions scientifiques ou personnelles. Celle qui m'a le plus intéressée était la définition d'une femme anglaise très âgée. Elle devait avoir au moins 84 ans à l'époque. Elle nous a dit : “ Pourquoi ne pas penser en termes de la famille humaine ? Nous sommes tous reliés ensemble du fait même que nous sommes des humains vivant sur cette planète ”. Cela m'a beaucoup plu parce que je crois que nous sommes effectivement tous apparentés.

On connaît différents types de familles. Les familles monoparentales, les familles nucléaires, les familles élargies, les familles d'adoption, les familles d'accueil, les familles reconstituées et il y a sûrement d'autres types de familles.

Mais comment parler des valeurs familiales ? Les valeurs que l'on qualifie d'humanistes ; ce qui est bon, ce qui est vrai et ce qui est beau. J'y ai beaucoup réfléchi, mais ce n'est pas facile d'en parler. Ce n'est pas un sujet de conversation courant.... et puis les familles n'arrivent pas avec un parchemin qu'elle mettent devant vous en disant “ Voilà, regardez c'est notre charte des valeurs familiales... ” Non c'est quelque chose d'abstrait les valeurs familiales... Ça peut être à peu près n'importe quoi. Parce que si une famille a des valeurs ce ne sont pas nécessairement les mêmes valeurs que la famille voisine. Je vais citer en exemple des familles connues d'à peu près tout le monde. Peut-être souvenez-vous d'une émission qui s'appelait “ Papa a raison ” ? Quelle belle famille qui avait de grandes valeurs et où tout le monde était gentil. Avez-vous vu “ Les valeurs de la famille Adams ” au cinéma. Vous savez les Adams ne sont pas mal bizarres et leurs valeurs sont toutes aussi bizarres. Par exemple les vêtements des Adams, ils aiment s'habiller en noir ou en gris et ils ne peuvent pas supporter les couleurs vives ni sur leurs vêtements ni dans la décoration de leur maison. C'est une de leurs valeurs de toujours paraître sombres. Une autre de leurs valeurs est de laisser les enfants faire n'importe quoi.

Puis, il y a aussi les valeurs de Robin des Bois et sa famille de bandits. Mais oui ! C'est une famille aussi. Même s'ils ne sont pas parents. Par définition une famille peut être un groupe de personnes qui représente de caractères communs. La grande valeur de la famille de Robin des Bois était “ de voler aux riches pour donner aux pauvres ”. Autrement dit, c'était de faire régner une certaine justice sociale parce que Robin des Bois considérait que le shérif était un salaud et un profiteur.

Mais, il faut que je revienne aux valeurs familiales de la vraie vie et comme disait une grande formatrice Ojbway, Bea Shawanda, on ne peut citer des exemples que l'on connaît bien.

Quand je pense à ma famille, je pense à une foule de gens, mes grands-parents, mes oncles et mes tantes, mes cousines et mes cousins. Les valeurs qui guidaient cette famille étaient celles qui les avaient guidées depuis plusieurs générations. On ne nommait jamais ces valeurs, par plus on en parlait. C'était tout simplement une façon de vivre. Mais, puisque je dois parler de valeurs, je dois aussi nommer ces valeurs pour bien me faire comprendre. On ne parlait jamais de valeurs familiales, mais, on en avait beaucoup et je peux vous dire que c'est seulement en préparant ce petit texte que je suis arrivée à réfléchir à nos valeurs familiales et à les nommer.

Chez-nous dans ma famille abénakise, là où j'ai été élevée, les valeurs qui comptaient beaucoup étaient la politesse, le respect et l'humour, pas le genre d'humour qu'on voit à la télévision de nos jours, non, un type d'humour tranquille. Les gens de ma famille étaient tous très calmes et pacifiques et leur type d'humour leur ressemblait. Ils aimaient bien rire et se taquiner mais jamais par malice.

Une autre grande valeur de ma famille était l'identité. J'avais compris que nous étions des abénakis et que les abénakis sont des gens fiers et orgueilleux. Ils devaient commencer à nous dire qui nous étions très jeunes, parce que quand j'étais petite, je pensais que le monde entier était des abénakis, comme nous. Mais, en grandissant, j'ai appris que le monde était compartimenté en sociétés, que l'on voulait nous faire croire très différentes les unes des autres.

Une autre grande valeur était le travail. J'ai toujours vu mes grands-parents travailler. Mon grand-père était guide de chasse, alors il était parti des mois et des mois dans le bois. Ma grand-mère faisait des paniers. Quand elle ne travaillait pas à faire des paniers qui étaient vendus à un marchand, elle faisait la cuisine, le ménage, le lavage et le jardinage. Ma mère travaillait à l'extérieur. Mon père étant mort, c'était elle qui devait gagner la vie de sa famille. Alors, le travail et l'honnêteté faisaient partie des grandes valeurs de notre famille. Moi-même j'ai commencé à travailler à douze ans durant l'été pour me faire un peu d'argent de poche.

Je suppose que la sobriété était une autre grande valeur. En tout cas, quand j'étais enfant, je n'ai jamais vu quelqu'un de Saoul dans ma famille. Je crois que c'était les femmes qui veillaient à ce que leur mari ou leur fils ne fassent jamais d'abus quand, parfois à Noël ou à un mariage, il y avait de la boisson.

Ce qui nous amène une autre valeur, la stabilité. Nous pouvions toujours compter sur notre famille pour être là en cas de besoin, ou simplement pour les visiter. La générosité faisait aussi partie de ces fameuses valeurs, parce qu'on ne peut pas travailler tout le temps comme ça, par exemple à faire des confitures, à repriser des bois ou à sculpter un petit bateau pour le donner à son petit-enfant sans être généreux.

Je ne sais pas comment appeler une autre chose que je considère comme étant une autre valeur familiale. Je crois que c'est l'ordre. Pas la police ou l'ordre social. Non, non, je veux parler de l'ordre et de propreté dans la maison. C'est important parce que ça donne aux enfants un sentiment de sécurité. En tout cas, moi je me sentais en sécurité, par ce que la maison était propre et en ordre. Je ne sais pas si la beauté de l'environnement est une valeur, mais, je l'ai mise sur ma liste. Ma grand-mère prenait beaucoup de plaisir à entretenir un jardin de fleurs et il y avait des arbres, tout autour, de la maison que mon grand-père et ma mère ne m'ont jamais adressé le moindre reproche. C'était la même chose pour les études. Elles respectaient nos choix et n'essayaient jamais de nous influencer.

Les étrangers avaient droit à beaucoup de considération parce que les gens de ma famille étaient très accueillants. Ils étaient aussi bienveillants envers les amis qui venaient chez-nous. Une autre grande valeur était l'amour des enfants. Ma grand-mère a élevé les enfants de quatre familles, la sienne, celle de son beau-frère, celle de sa fille et celle de sa petite fille.

C'était comme ça chez-nous. Je crois que beaucoup de familles ont à peu près les mêmes valeurs que la mienne quand j'étais petite. Et ce sont des valeurs toujours présentes. On peut les appeler des valeurs sûres parce que c'est avec ces valeurs (ou si vous préférez avec de façon de vivre) que les enfants sont formés. Le respect, la générosité, la bienveillance, le travail, la propreté, l'ordre, l'amour, la stabilité, la tolérance et l'humour.

Ce n'est sans doute qu'une partie des valeurs qu'on peut découvrir en fouillant dans sa mémoire et en pensant à comment nous avons acquis telle ou telle attitude vis-à-vis ce qui nous entoure et comment nous réagissons devant une situation ou une information nouvelle. Bien souvent nos réactions spontanées, sont liées à ces valeurs familiales que nous avons acquises, durant notre enfance même si on ne savait pas que c'étaient des “ valeurs familiales ”. Mais les valeurs familiales peuvent aussi évoluer, changer, selon l'avancement des valeurs de la société. Ces valeurs humanistes atteignent éventuellement les familles qui les absorbent aussi dans leurs moeurs. En terminant, je vous souhaite une bonne vie.

Que nous puissions vivre dans des temps où le respect anime la paix.

Le 19 avril 2000

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