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Le Regroupement inter-organismes pour une politique familiale au Québec |
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Pensons famille |
Volume 12, numéro 63, décembre 2000 |
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Monsieur François Saillant
Coordonnateur
Front d'action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU)
La pauvreté urbaine
Le 29 juin dernier, le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) confirmait, pour la septième année consécutive, le premier rang du Canada au classement de l'Indice de développement humain. Il n'en fallait pas plus pour que le premier ministre Chrétien émette un communiqué immédiat affirmant que le Canada offre le meilleur milieu de vie au monde et se remette à clamer sur tous les toits que le Canada est le plus meilleur pays au monde .
Le Premier ministre a été beaucoup moins loquace en 1998 lorsque le Canada a été l'objet de vives critiques du Comité des droits économiques, sociaux et culturels de l'ONU qui déplorait notamment qu'il n'ait pas accordé une attention suffisante aux conséquences négatives des coupures opérées dans les dépenses sociales pour résorber le déficit budgétaire sur la jouissance des droits économiques, sociaux et culturels par la population canadienne en général et par les groupes vulnérables en particulier . .
Dans ses réactions mêmes au Rapport annuel du PNUD, Jean Chrétien se permet d'ignorer que celui-ci ne classe le Canada qu'au onzième rang au classement de l'Indice de pauvreté humaine, derrière des pays comme les pays scandinaves, l'Allemagne, la France ou l'Espagne. C'est ce qui faisait écrire à un comité de l'ONU que, si le premier rang du Canada au chapitre du développement humain démontre que les Canadiens jouissent, en moyenne, d'un niveau de vie particulièrement élevé et que le Canada a les moyens d'assurer dans une large mesure l'application de tous les droits énoncés dans le Pacte sur les droits économiques, sociaux et culturels , sa mauvaise performance en matière de pauvreté montre que cela reste à faire [1].
Ce n'est pas pour tout le monde que le Canada est le plus meilleur pays au monde. Deux rapports récents du Conseil canadien de développement social [2] permettent de tracer un portrait détaillé de la pauvreté chez les familles en milieu urbain, de son évolution et de ses victimes.
On y apprend :
1) Que la pauvreté s'est sérieusement aggravée de 1990 à 1995. À Montréal, 27 % de la population est pauvre. En 1995, on y retrouvait 890 000 personnes pauvres contre 670 000, cinq ans plus tôt. Il s'agit d'une augmentation de 34 %.
2) Que, si le familles monoparentales sont encore les plus durement touchées et que leur situation continue à s'aggraver (60 % à Montréal en 1995 contre 56 % en 1990), elle s'est sérieusement aggravée chez les familles biparentales (20 % à Montréal en 1995 contre 14 %, cinq ans plus tôt).
3) Que les jeunes familles sont les plus éprouvées. Le taux de pauvreté est de 35 % chez les familles biparentales de 30 ans et moins et de 85 % chez les familles monoparentales du même âge.
En 1998, le FRAPRU a publié un Dossier sur le logement et la pauvreté, basé sur les données du recensement de 1996 et qui révélait exactement les mêmes tendances. Le nombre de ménages locataires consacrant plus de la moitié de leur revenu en loyer a augmenté de 41 % entre 1990 et 1995, à l'échelle du Québec À Montréal, il a augmenté de 36 %, à Longueuil de 52 %, à Saint-Jérôme de 62 %, etc. Les plus touchées sont les ménages dont le principal soutien financier est une femme, les familles monoparentales, les personnes seules, les jeunes de moins de 25 ans et les personnes âgées de 55 à 64 ans.
La situation s'est-elle améliorée depuis ?
On ne manque pas de nous répondre, du côté des gouvernements, que toutes ces données datent de 1995, avant que l'actuelle croissance économique ne prenne son envol, et que la situation s'est beaucoup améliorée depuis. C'est ce que faisait le ministre québécois de la Solidarité sociale, André Boisclair, dans un communiqué de presse publié le 17 avril, en réponse au rapport du CCDS sur la pauvreté dans les agglomérations urbaines. Il y écrivait : Ce que les indicateurs économiques nous confirment de façon indiscutable, c'est que la pauvreté régresse au Québec et à Montréal... [3].
Ce n'est pas si simple. On peut bien affirmer que la croissance de l'emploi s'est mécaniquement soldée par une diminution équivalente de la pauvreté, encore faut-il le prouver. Ce n'est pas parce que des ménages sont sortis de l'assurance-emploi et-ou de l'aide sociale qu'ils sont du même coup sortis de la pauvreté. Le phénomène des working poors est bien documenté aux États-Unis. Or, l'étude du CCDS démontre qu'il existe également au Canada et qu'il est même allé continuellement en augmentant depuis 1981.
Il reste de plus à démontrer que la baisse actuelle du nombre de sans-emploi est un phénomène durable, permettant de renverser la grande tendance constatée sur une période de deux décennies par l'étude du CCDS.
C'est donc au gouvernement et aux autres chantres du tout au marché que revient le fardeau de prouver que les choses ont réellement changé depuis 1997.
Ce dont nous sommes quant à nous tout à fait assurés, c'est qu'une large partie des personnes qui vivent présentement dans la pauvreté sont encore plus pauvres maintenant qu'elles ne l'étaient en 1997. Non seulement leurs revenus n'ont-ils pas été indexés adéquatement au coût de la vie dans les dernières années, mais ils ont, dans bien des cas, tout simplement diminué, compte tenu des coupures opérées tant par le gouvernement fédéral que par ceux des provinces.
Au-delà, des chiffres, il y a des individus : des femmes, des hommes, des enfants. La pauvreté a des conséquences intolérables dans n'importe quelle société, en particulier dans un pays qui se dit le plus meilleur au monde : faim et insécurité alimentaire, problèmes de santé, problèmes sociaux...
Il ne suffit pas, il ne suffit plus, de parler du problème de la pauvreté et de son aggravation. Il faut s'y attaquer.
Il est d'abord impérieux de remettre radicalement en question les choix budgétaires et fiscaux des gouvernements. Les personnes les plus pauvres ont été les plus grandes victimes de la lutte au déficit, de l'atteinte de ce qu'on a appelé le Déficit zéro. Or, maintenant que cet objectif a été atteint et que les gouvernements, en particulier celui d'Ottawa, nagent dans les surplus budgétaires, elles sont exclues de leurs retombées. Les personnes et les familles à plus faible revenu ne profitent en rien de la réduction massive des impôts, privilégiée tant à Ottawa qu'à Québec, parce qu'elles sont justement trop pauvres pour même en payer. Pires encore, les écarts de revenu entre des ménages et le reste de la population, principalement les plus riches, s'en trouvent considérablement élargis.
Il faut également faire pression pour l'adoption d'un politique globale de lutte à la pauvreté. Contrairement à ce qu'affirment les gouvernements, ce n'est pas que par l'accès à l'emploi, qu'on va s'attaquer durablement à ce problème. Si souhaitable soit l'augmentation générale des revenus des ménages à faible revenu, par exemple par l'adoption du revenu de citoyenneté mis de l'avant par Michel Chartrand, ce n'est pas non plus par ce seul biais qu'il sera possible d'éliminer la pauvreté. Il faut intervenir sur tous les terrains, sur celui de l'emploi, du revenu, du logement social, de la santé, de l'éducation, etc. et il faut en faire une priorité absolue. C'est le grand mérite du Collectif pour un Projet de loi sur l'élimination de la pauvreté d'avoir mis sur la table une telle approche globale. Ce projet de loi a peut-être peu de chances d'être retenu par le gouvernement Bouchard, mais il est susceptible de provoquer un vaste débat de société sur la pauvreté et ça c'est déjà beaucoup.
[1] Idem, observation 3
[2] La pauvreté dans les agglomérations urbaines du Québec par Sylvain Schetagne, avril 2000 et Données de base sur la pauvreté au Canada-2000, juillet 2000
[3] Cabinet du ministre de la Solidarité sociale, La pauvreté régresse au Québec et à Montréal , 17 avril 2000