Le Regroupement inter-organismes
pour une politique familiale au Québec
 

Pensons famille     

Volume 12, numéro 65, juin 2001

Madame Solange Cantin, M.A., t.s.
Coordonnatrice de l'Équipe de recherche VICTOIRE [1]
École de service social, Université de Montréal.

La violence dans la famille

Après avoir identifié les principales cibles de la violence en contexte familial, la présentation parle de l'ampleur du problème, de ses différentes formes ou manifestations, de la gravité de ses conséquences, des grands courants explicatifs et des énergies consacrées à combattre la violence familiale et ses effets.

VICTOIRE signifie : Violence Conjugale : Transformer et Orienter par l'Intervention et la REcherche.

VICTOIRE est un partenariat de recherche entre universités et milieux d'intervention communautaires et institutionnels, subventionné par le Conseil québécois de la recherche sociale (CQRS).

Communication présentée le 13 juin 2001
au Regroupement inter-organismes pour une politique familiale au Québec

Bonjour à toutes et aux quelques tous présents dans la salle. Je constate que, comme c'est souvent le cas, le sujet attire davantage de femmes que d'hommes. C'est difficile à comprendre, mais c'est la réalité sociale dans laquelle nous vivons.

En guise de présentation, pour répondre à l'invitation de l'animateur, je dirais qu'à titre de travailleuse sociale, je suis en bonne compagnie dans cette salle, comme on a pu le constater par la présentation des participantes et participants. Je travaille comme coordonnatrice de VICTOIRE qui est une équipe de recherche centrée sur le développement et le transfert des connaissances dans le domaine de la violence conjugale. Il s'agit d'un partenariat de recherche entre universités, CLSC, maisons d'hébergement et ressources pour hommes violents. Cette équipe est située à l'intérieur d'un centre de recherche qui a des bureaux à l'Université de Montréal et à l'Université Laval, le CRI-VIFF (Centre de recherche interdisciplinaire sur la violence familiale et la violence faite aux femmes). Je mets à votre disposition des dépliants de VICTOIRE, ainsi que la liste des publications du CRI-VIFF. J'ai aussi apporté en quantité suffisante deux feuillets d'information publiés par le Centre national d'information sur la violence dans la famille, organisme qui diffuse, et ce souvent sans frais, une foule de documents sur le sujet [2].

Étant donné les présentations de mes collègues qui porteront, d'une part, sur l'intervention en maison d'hébergement et d'autre part, sur l'intervention auprès des hommes violents, j'ai opté pour brosser un tableau général de la problématique comme telle de la violence familiale et de ne pas parler des énergies consacrées à lutter contre le problème. Après avoir identifié les principales cibles de la violence en contexte familial, je parlerai donc des différentes formes ou manifestations de la violence familiale, de l'ampleur du problème et de la gravité de ses conséquences. J'aborderai aussi les façons de concevoir les causes et la fonction de la violence familiale, parce que cette question a un impact important dans l'intervention. Ce n'est pas péché de penser d'une manière ou d'une autre, mais c'est important d'être conscient du courant explicatif auquel on adhère, à cause de ses conséquences dans notre façon d'intervenir.

De quoi parle-t-on quand on parle de violence familiale ?

Certains pensent à la violence entre les conjoints, tandis que d'autres pensent aux enfants maltraités. Et tous ont raison, parce que la violence familiale peut survenir dans les relations entre différents membres de la famille, et on distingue donc plusieurs formes de violence familiale, selon le lien entre l'agresseur et la cible de la violence. Il peut s'agir d'un parent violent envers son enfant (on parle ici de mauvais traitements ou de négligence envers les enfants), de la violence exercée dans le couple, qu'il soit marié ou non, cohabitant ou non, hétérosexuel ou homosexuel (on parle ici de violence conjugale), de la violence d'un enfant d'âge adulte envers ses parents (on parle de violence envers les aînés dans la famille ou de violence envers les personnes âgées), de la violence d'un adolescent envers ses parents (envers sa mère en particulier d'après ce qu'on sait sur ce problème), de violence entre frères et soeurs (on parle de violence dans la fratrie). L'expression violence familiale recouvre donc des réalités diverses, définies par la relation entre l'agresseur et la cible du comportement violent.

Mon expérience professionnelle m'a conduit depuis longtemps à abandonner ma conception idyllique de la famille. Je sais, et plusieurs d'entre vous avez fait les mêmes observations, que la famille est l'endroit où peuvent survenir les plus belles choses, mais aussi les pires choses. On le sait parce que les “ secrets ” de famille sont de plus en plus dévoilés. On a commencé à parler de ce qui a été gardé secret pendant très, très longtemps. Par exemple, l'inceste et la violence conjugale. Dans ce dernier cas, on en parle depuis environ 30 ans seulement, même s'il s'agit d'un problème très ancien. Il ne faut donc pas s'étonner que la solution ne soit pas encore trouvée. Nous sommes en train de changer des choses profondément intégrées dans nos sociétés. Nous sommes en fait en train de faire une révolution. Une révolution pacifique, bien sûr, mais qui ne peut avoir transformé en quelques années des normes intégrées pendant des siècles. On ne peut évidemment changer ces normes seulement si l'on en parle, mais on ne peut pas par ailleurs les changer si l'on n'en parle pas. Le si long silence face à ces réalités s'explique par le fait que l'on ne pouvait pas en parler sans briser la famille, au prix de se briser soi-même. La famille vit dans une société et c'est cette société qu'il faut changer. Des changements sont bien sûr apparus dans notre société, même s'il reste encore beaucoup à faire.

Comment la violence familiale se manifeste-t-elle ?

Peu importe l'agresseur ou la cible, la violence familiale peut se manifester de différentes façons. La manifestation qui nous vient d'abord à l'esprit est la violence physique. Lorsqu'on on est en présence de gestes qui atteignent ou risquent d'atteindre l'intégrité physique d'une personne, il est plus facile d'obtenir un consensus pour dire que ces gestes constituent de la violence. Quand le comportement physique ne présente pas de risque de blesser la victime et quand on constate des manifestations non physiques, le consensus est plus difficile à obtenir. Certains croient que considérer ces types de comportements comme de la violence équivaut à tout mettre sur le même pied et conduit à banaliser la véritable violence (sous-entendu, celle qui blesse physiquement ou risque de blesser).

Par contre, quand on intervient ou quand on fait de la recherche auprès des victimes, elles nous disent que ce qui les blesse le plus, ce ne sont pas les coups (même si elles n'acceptent pas ces coups), mais c'est se faire humilier, rabaisser, se faire traiter comme moins que rien. On parle donc de plus en plus de violence psychologique. On utilise aussi l'expression violence verbale. On comprend que la violence s'exprime par des gestes physiques ou par des paroles et que, dans les deux cas, on peut retrouver la violence psychologique. Cette dernière s'exprime donc par des paroles ou des gestes violents directs, mais aussi par des comportements indirects, par exemple, briser un objet auquel la victime tient, s'attaquer au chien ou au chat d'un enfant, etc.

On parle aussi de violence sexuelle, dans laquelle on retrouve non seulement l'inceste (agressions sexuelles envers les enfants en contexte familial), mais aussi les agressions sexuelles envers la conjointe ou le conjoint, envers un parent et entre frères et soeurs.

L'exploitation financière se retrouve dans l'expression violence financière ou économique. On y réfère souvent dans la description de la violence familiale envers les personnes âgées où la violence s'exerce souvent par la privation et même carrément le vol ou le détournement d'argent en faveur de l'enfant adulte. Dans les couples, un des deux contrôle parfois l'accès de l'autre au revenu familial.

On emploie aussi l'expression violence spirituelle dans les situations où une personne utilise la foi, les convictions ou les croyances (les siennes ou celles de l'autre) pour amener quelqu'un à poser des gestes contre son gré. Le plein gré peut présenter par ailleurs beaucoup de nuances, par exemple dans une relation de confiance, on peut constater que le consentement apparent n'est pas toujours libre et éclairé.

Qu'est-ce qui relie ces différents visages de la violence ?

Derrière une telle représentation large et globale de la violence familiale se profile une définition qui reconnaît que les comportements qui ont des effets dévastateurs sont des comportements violents. Ce qui a joué un rôle très important pour en arriver là, en particulier dans le domaine de la violence conjugale, mais qui a eu des répercussions ailleurs, c'est quand les groupes féministes ont commencé à analyser la violence envers les femmes non plus comme une perte de contrôle par l'agresseur, mais comme un moyen de contrôle de la femme. Ce revirement de perspective a eu une grande importance. Par exemple, si je frappe mon enfant, et que j'essaie de comprendre mon geste, je peux me dire : “ J'étais énervée, fatiguée; il était fatiguant, il m'a poussée à bout, j'ai perdu le contrôle... ” Peut-être ! Mais on peut aussi dire que j'ai fait cela parce que je voulais contrôler mon enfant. Ensuite, on peut se poser la question de la légitimité d'utiliser la force physique à cet effet. Certains disent : “ Oui, on doit éduquer nos enfants; il est donc légitime de vouloir les contrôler, donc d'utiliser les moyens pour le faire ”.

Les femmes, pour leur part, ont dit : “ Un instant , nous n'acceptons plus la légitimité de la violence des hommes envers nous ”. Elles ont cessé d'accepter cette légitimité parce qu'elles ont cessé d'accepter d'être soumises aux hommes et de leur devoir obéissance. C'est là qu'elles ont commencé à voir la violence envers les femmes comme résultant de la place inférieure occupée par les femmes dans la société et à considérer de plus cette violence comme un moyen de maintenir le contrôle des hommes sur les femmes. Cette analyse globale a ensuite été appliquée aux situations individuelles, où on a cessé de penser que l'homme qui pose un geste violent a perdu le contrôle, mais plutôt qu'il a essayé de contrôler. Évidemment, les personnes qui posent des gestes violents se perçoivent généralement comme ayant perdu le contrôle. Les groupes dont les membres subissent la violence cherchent pour leur part à comprendre à quoi sert cette violence exercée contre eux. Les femmes, du moins les féministes, ont conclu que la violence envers elles existait à cause des inégalités entre hommes et femmes et que cette violence avait comme fonction sociale de maintenir ces inégalités. Les femmes ont ainsi remis en question les grands courants explicatifs de la violence envers les femmes, dont la violence conjugale : maladie mentale de l'agresseur, masochisme de la victime, problèmes de communication, dynamiques familiales, stress socio-économique, etc..

Cette conception de la violence comme résultant des inégalités entre des groupes (les femmes vis-à-vis les hommes; les enfants vis-à-vis les parents; les employés vis-à-vis les patrons, etc.) a eu beaucoup de répercussions. Par exemple, dans le milieu du travail, on remet de plus en plus en question la légitimité de l'exercice de la violence. On peut prendre comme illustration la situation des infirmières qui, depuis quelques années, reconnaissent qu'elles subissent de la violence de la part de leurs patients en particulier. Après avoir longtemps considérée cette violence comme faisant plus ou moins partie de leur travail, elles se disent maintenant qu'il ne s'agit plus d'un comportement “ normal ” dans le contexte de la maladie, mais d'un comportement violent qu'elles ne sont pas obligées de subir dans l'exercice de leur profession. Tout cela, d'après moi, vient des changements provoqués par l'analyse de la violence comme un moyen de contrôle plutôt que comme une perte de contrôle.

En recherche et dans les écrits scientifiques, on appelle cela un changement de paradigme, un paradigme étant un ensemble d'explications. Dans le domaine de la violence envers les femmes (et jusqu'à un certain point de la violence familiale en général), on est donc passé à un autre ensemble d'explications, ce qui ne signifie pas que ce soit le meilleur ensemble, ni que ce soit le dernier, ni que les autres explications soient disparues. Plusieurs d'entre vous travaillez avec des familles appartenant à une minorité ethnique. On se demande souvent dans ces milieux, si la violence familiale (ou plutôt des comportements que plusieurs considèrent comme de la violence familiale) fait partie des traditions, des coutumes ? Bien sûr, que la violence envers les femmes et la violence familiale font partie des traditions, des coutumes des sociétés où elle s'exerce. Y compris ici. On se bat précisément pour changer cela et on est loin d'y avoir réussi. Observons le nombre de femmes tuées par leur conjoint, le nombre d'enfants tués par leur parent, le nombre d'enfants maltraités par leurs parents, le nombre de parents âgés maltraités par leurs enfants... La violence familiale est loin d'être sortie de nos moeurs. Ses manifestations physiques et sexuelles sont sanctionnées par la justice et elle n'est plus socialement considérée comme légitime, mais elle est encore légitime dans la tête de plusieurs.

Après que des gestes violents ont été posés, on cherche des explications à cette violence et on réfère souvent alors à plusieurs facteurs souvent associés à la violence. Cela ne veut pas dire que ces facteurs expliquent la violence, mais cela veut dire que la présence de ces facteurs augmente les risques que de la violence soit exercée. Je pourrais vous demander d'en nommer : l'alcool et la toxicomanie, le fait d'avoir vu son père frapper sa mère, le fait d'avoir été victime de mauvais traitements dans l'enfance (on appelle cela la transmission intergénérationnelle de la violence, i.e. non seulement des comportements, mais aussi des valeurs et des attitudes qui permettent l'exercice de la violence), le stress, le manque de ressources, etc.

Même si tous ces facteurs peuvent être associés à l'exercice de la violence, il y a une différence fondamentale entre considérer la violence comme une forme d'expression (une perte de contrôle) et la considérer comme une prise de contrôle. Évidemment, c'est très souvent vécu par l'individu qui agresse comme une perte de contrôle, parce que c'est vécu par des individus et non par la société. On cherche de plus en plus à faire une jonction entre la réalité individuelle et la réalité sociale et il semble qu'il faille absolument travailler sur ces deux plans si on veut prévenir la violence et empêcher sa récidive.

Quelques chiffres pour montrer l'ampleur de la violence dans la famille.

Je me sers ici des chiffres sur la violence conjugale que je connais mieux pour illustrer l'ampleur du problème. En 1993, l'Enquête sur la violence envers les femmes réalisée par Statistique Canada montrait que 29 % des Canadiennes et 25 % des Québécoises mariées ou en union libre (ou l'ayant déjà été) ont déjà subi au moins un geste de violence physique ou sexuelle de la part d'un conjoint ou d'un ex-conjoint. Une enquête exploratoire de Santé Québec en 1992-1993 montrait pour sa part que, pendant une période de 12 mois, 6 % des Québécoises avaient vécu de la violence physique de la part de leur conjoint, 1,2 % de la violence sexuelle et 58,3 % de la violence verbale/symbolique.

Les statistiques rapportant la violence conjugale déclarée aux policiers donnent aussi une bonne idée de l'ampleur du problème. Ainsi, en 1997, au Québec, 37 % des 30 883 femmes victimes ont subi les actes déclarés dans un contexte conjugal (98,5 % des auteurs sont des hommes), tandis que 5 % des 31 721 hommes victimes ont subi les actes déclarés dans un contexte conjugal (70 % des auteurs sont des femmes) [3]. On constate donc que, ce qui distingue la victimisation des femmes de celle des hommes, ce n'est pas le nombre de victimes, mais le contexte dans lequel la victimisation se produit. En ce qui concerne les homicides conjugaux, la grande majorité sont le fait d'hommes qui tuent leur conjointe, ex-conjointe ou amie de coeur. Ainsi, on observait en 1997 que 4 victimes d'homicide conjugal sur 5 sont des femmes.

Un bref coup d'oeil aux statistiques policières concernant les agressions sexuelles -statistiques dont on parle beaucoup moins- montrent que la majorité des victimes déclarées aux policiers sont des jeunes de moins de 18 ans : c'était le cas, par exemple, en 1996, où ils représentaient 60 % de toutes les victimes d'agressions sexuelles dans un échantillon de 154 services de police canadiens. Si on se limite aux agressions sexuelles commises par des membres de la famille et rapportées aux policiers, les filles en sont majoritairement les victimes. Après 18 ans, les agressions sexuelles sont moins déclarées à la police. Nous n'avons pas le temps d'aborder ici les causes de cet état de fait.

Des effets perturbateurs.

Terminons cette présentation en disant un mot des effets perturbateurs de la violence familiale. Encore une fois, je parlerai de ce que je connais le mieux, soit les effets de la violence envers les conjointes. Mais vous constaterez que plusieurs de ces observations s'appliquent aussi aux autres cibles de la violence familiale.

Voici donc une très brève énumération des principaux effets de la violence conjugale sur les femmes victimes, tels que rapportés par la littérature et par les observations cliniques : au plan de la santé physique (blessures, maux de tête persistants, maux de dos, maux d'estomac, insomnie, fatigue chronique, etc.); au plan de la santé mentale et psychologique (sentiments de honte et de culpabilité, perte d'estime de soi, crainte pour sa vie, dépression, anxiété, détresse psychologique, idées suicidaires, somatisation, etc.); aux plans social et économique (isolement, absentéisme au travail, difficultés dans les relations avec les hommes, perte d'emploi, appauvrissement, surconsommation de médicaments, plus grande utilisation des services, etc.).

En ce qui concerne les enfants exposés à la violence conjugale, on observe : des problèmes de comportement; des problèmes émotionnels; des problèmes de fonctionnement social; des problèmes d'ordre cognitif et académique; des problèmes physiques.


Footnotes

[1] VICTOIRE signifie : Violence Conjugale : Transformer et Orienter par l'Intervention et la REcherche. VICTOIRE est un partenariat de recherche entre universités et milieux d'intervention communautaires et institutionnels, subventionné par le Conseil québécois de la recherche sociale (CQRS).

[2] Centre national d'information sur la violence dans la famille, Santé Canada, 1-800-267-1291 ou (613) 957-2938. Adresse du site web :

[3] Noter que les statistiques de 1998 et de 1999 sont disponibles. Les proportions sont comparables.

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de recherche
interdisciplnaire
sur la violence familiale
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