Le Regroupement inter-organismes
pour une politique familiale au Québec
 

Pensons famille     

Volume 12, numéro 65, juin 2001

Madame Andrée Lacelle
Monsieur Claude Poisson

Travailleurs de rue
Plein milieu

Le travail de rue auprès des jeunes du Plateau Mont-Royal

Dans les dernières années, le Plateau Mont-Royal a connu des transformations importantes tant sur le plan économique que social. Les résidents du quartier sont de plus en plus confrontés à la mendicité, à l'itinérance et à la marginalité. On parle souvent de jeunes de la rue, mais qui sont-ils? Quelles sont leurs réalités? Comment les travailleurs de rue prennent-ils contact avec eux? Quels services et démarches
offrons-nous à ces jeunes?

À partir d'exemples concrets, les travailleurs de rue vous entretiennent sur le mode de vie de ces jeunes et les différentes interventions réalisées.

Plein milieu

Plein milieu est un organisme communautaire sans but lucratif dont la mission est d'améliorer les conditions de vie des jeunes et des jeunes adultes. Par le biais du travail de milieu de l'école Jeanne-Mance et du travail de rue sur le territoire du Plateau Mont-Royal, nous visons à établir des liens de confiance avec les jeunes. À travers ces rencontres, établies sur une base volontaire et confidentielle, l'objectif de notre action est de soutenir et de favoriser chez les jeunes :

Des travailleurs de rue sur le Plateau Mont-Royal et des travailleurs de milieu, au café Plein Milieu et dans les aires communes de l'école secondaire Jeanne-Mance, offre les services suivants :

Ils offre un soutien à la mise en place de projets collectifs avec les jeunes de la communauté.

* Nous ici, un texte écrit en collaboration spéciale de madame Sophie Goyette, de Plein Milieu, paru dans le journal L'Itinéraire, octobre 1999. Merci à M. Jean-Pierre Lacroix, directeur général de l'Itinéraire de nous permettre de publier ce texte.

« Faire le trottoir »

Claude et Andrée ne sont pas des travailleurs ordinaires. Ayant troqué le kit du parfait fonctionnaire contre un bon vieux sac à dos et des jeans confortables, uniforme par excellence de ces nouveaux missionnaires urbains, ils arpentent quatre soirs par semaine les trottoirs du Plateau Mont-Royal en quête de clients. Leur bureau ? La rue, leur boulot ? Écouter, consoler, accompagner et référer les jeunes de la rue qui, de plus en plus nombreux, trimbalent leur détresse.

Claude a 31 ans. Ce grand gaillard au regard doux derrière ses lunettes à la Lennon n'a rien perdu de ses allures de freak. “ Tu sais, je suis un peu délinquant comme intervenant, confesse-t-il dans demi-sourire. Le travail de rue me donne une liberté d'action que je n'aurais pas à l'intérieur d'une structure institutionnelle. ” Dans différents lieux de passage, royaumes de la vie en marge, Claude et Andrée s'attardent à développer des relations de confiance avec des jeunes en difficulté. “ Je me trouve privilégié qu'ils m'offrent leur temps et leur confiance. C'est un travail valorisant parce que souvent les gens de la rue sont méfiants et farouches. Ils me font grandir. ” affirme Claude, l'oeil allumé.

Les jeunes sans abri sont pour la plupart très isolés socialement et se retrouvent dans un état de pauvreté et de désorganisation extrêmes. Ils fréquentent les soupes populaires, dorment dans les parcs, les ruelles, ainsi que dans les refuges. Quant à ceux qui ont un logement, leur mode de vie les contraint souvent à une grande instabilité résidentielle. Ces jeunes, souvent blessés par la vie, Andrée et Claude les aiment et les comprennent. Coincés dans un monde où ils ne trouvent pas leur place, ces jeunes nous parlent et crient leur révolte. “ Tu sais, beaucoup sont amers et vivent une perte de foi complète envers le système ”, soutient Claude qui se demande parfois s'ils n'ont pas raison, confronté qu'il est lui-même à l'incohérence du système face à ses clients, ainsi qu'à l'impuissance de notre société à aider cette relève pour le moins récalcitrante.

À travers ses nombreuses conversations avec les jeunes, Andrée, une petite bonne femme de 32 ans à la voix douce, confirme que l'éclatement des valeurs traditionnelles a déboussolé toute une génération. “ C'est le free for all, littéralement. Ils grandissent dans la peur. L'amour est associé au sida et à la mort. Ayant adopté la rue comme milieu de vie et espace de socialisation, ils cherchent la mesure, l'équilibre. La vie en marge, c'est une façon de vivre leurs interrogations. ” Leurs principaux griefs envers le monde adulte? De connivence, Andrée et Claude scandent d'une même voix : “D'être matérialistes!”. “ Tu vois, ils ont souvent l'impression d'être incompris et rejetés. Ils accusent les adultes de faire de l'argent sur leur dos ”, ajoute Andrée.

Les entretiens avec ces jeunes, estimés à près de (trois milles 3 000) l'an dernier, se font sur une base individuelle. Afin d'approfondir la relation, les travailleurs de rue cherchent à mieux connaître l'histoire des jeunes en s'intéressant aux différentes sphères de leur vie. Ils tentent également d'identifier conjointement avec eux les principaux besoins qui doivent être comblés à court terme et les solutions possibles à leurs problèmes. La majorité ne possèdent pas les habiletés et la compétence leur permettant d'agir sur leur situation, elle a une piètre estime de soi. Pour les inciter à entreprendre une démarche d'autonomie et de prise en charge, Claude et Andrée misent sur le potentiel des jeunes. “ On a tendance à toujours voir les jeunes comme un problème. Il y a beau aussi, il ne faut pas l'oublier. J `essaie de voir à quoi ils s'accrochent ”, soutient Andrée qui a été intervenante en milieu scolaire avant de se retrouver dans la rue.

“ Ce qui me frappe, c'est de voir à quel point le peu de rêves qui leur restent sont simples et se rapportent à l'essentiel. Je rencontre des jeunes qui ont de gros problèmes et qui, pourtant, me parlent de fonder une famille et de vire sur une terre à la campagne ”, ajoute-t-elle. Les travailleurs de rue ont le souci d'apporter des solutions réalistes et réalisables afin d'éviter aux jeunes des situations d'échecs répétés. Il va de soi que le travail se fait en fonction de leur rythme et commande un investissement à long terme. “ Tu sais, je ne cours pas après le succès de mes clients. S'il y en a un qui s'en sort, je suis mille fois récompensé ”, déclare Claude tout de go.

La précarité, l'isolement, la désorganisation sociale, la santé mentale, la consommation de drogue par injection et les comportements à risque s'inscrivent dans le mode de vie des jeunes de la rue et sont le lot quotidien de ceux qui ont choisi de les accompagner. Pour que nos deux missionnaires nouveau genre, il est donc important de travailler différents aspects avec ces jeunes afin qu'ils puissent atteindre un minimum de stabilité ou, encore mieux, obtenir certains gains.

Et qu'en est-il de la solidarité dans la rue ? Pour nos deux intervenants, elle relève davantage du mythe que de la réalité. Nos enfants-rois ont grandi et se sont rebellés. En secouant les barreaux de la cage, ils sont devenus de plus en plus individualistes. “ La plus grande difficulté dans mon travail, au-delà de la misère humaine, c'est la violence ”, clame Andrée qui n'en revient pas de l'agressivité qui règne entre les jeunes. La rue, en effet, c'est loin d'être les vacances et la seule loi qui tienne ici est celle de la jungle et du chacun pour soi. “ Ce n'est pas tout de sortir le jeune de la rue, tu sais. Encore faut-il sortir la rue du jeune, ce qui est loin d'être évident ”, lance Andrée qui se demande parfois ce que nous avons à offrir comme alternative à nos enfants terribles.

S'agit-il d'une cause désespérée ? Pour Claude, d'un optimisme surprenant vu les circonstances, il est évident que non, “ La vie en marge demeure une richesse inexploitée. Or, la société dans laquelle nous vivons a mal fait ses devoirs en oubliant des valeurs aussi importantes que l'entraide, la coopération et le respect des différences ”, scande notre intervenant délinquant.

Devant ce constat, une question demeure : comment aider nos jeunes à passer le cap ? “ Il est impératif d'arrêter d'avoir peur si nous voulons aider ces jeunes. La meilleure façon d'y arriver ? Sortir de nos préjugés pour apprendre à les connaître, arrêter de les mettre de côté et surtout, surtout, communiquer, réitère Claude qui, après quatre ans passés dans la rue tant à Sherbrooke qu'à Montréal, n'a rien perdu de sa verve et de son engagement. Les beepers d'Andrée et de Claude se mettent à sonner. Ces Don Quichotte sans armure reprennent du service. Appels urgents, coeurs à vifs, et 911 du mal de vivre seront, une fois de plus, au rendez-vous. Qu'ils soient punks, skins heads, squeegees ou sans appartenance marquée à un groupe, il est clair que les jeunes de la rue vivent des difficultés profondes. Derrière leur image de durs à cuire, sous leur sourire insouciant ou leur allure blasée, plusieurs ont du mal à voir la lumière au bout du tunnel. Heureusement, des gens comme Andrée et Claude, tels des phares, les guident dans ce voyage au bout de la nuit, au bout de la vie... en marge.

Pour plus d'information :

Plein Milieu
4460, rue Saint-Hubert, bureau 226
Montréal (Québec) H2J 2W9

Vox : (1-514) 524-3661
Fax : (1-514) 524-1809

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