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Le Regroupement inter-organismes pour une politique familiale au Québec |
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Pensons famille |
Volume 12, numéro 65, juin 2001 |
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Monsieur Jean-Pierre Lamoureux
Secrétaire général
Conseil de la famille et de l'enfance
Il faut reconnaître la famille comme le pivot de la
société, et celle-ci doit soutenir les familles.
Que veut dire soutenir les familles?
C'est le fait d'une société qui développe un réel souci du
bien-être des familles et de chacun de ses membres dans leur
quotidien. C'est une collectivité
qui reconnaît que la famille demeure le pivot de la société
parce qu'elle fournit le lieu premier d'enracinement et de la
socialisation et du soutien
mutuel de ses membres. - Le rapport 1999-2000 sur la situation et
les besoins des familles et des enfants, Conseil de la famille et
de l'enfance,
p.35.
Pourquoi faire de la place à la famille dans notre société ?
Voilà une question fort vaste qu'on me demande de traiter aujourd'hui. Je dirais d'abord que ce n'est sans doute pas l'occasion, durant la Semaine québécoise des familles, de décrire l'ensemble des misères et des contraintes des familles. C'est bien plus l'occasion de célébrer. En effet, il y a de quoi être étonné que la famille existe encore et qu'elle remplisse ses fonctions tellement les attaques sont nombreuses. Les gens qui vivent la famille ont de la résistance et des facultés d'adaptation assez spéciales !
Alors pourquoi faire de la place à la famille dans notre société ? Je dirais de façon très simple : à cause de toutes les fonctions essentielles et indispensables qu'elle remplit et qu'on a tendance à oublier. Je n'ai pas à vous expliquer les multiples visages qui transforment la famille même si, dans le fond, ces variations sont un peu exagérées. Il y a toujours un tronc commun à tout modèle de famille, celui d'une relation entre minimalement un adulte responsable et un enfant qui est sous éducation ou qui est sous protection. C'est pour moi le coeur d'une famille. C'est ce coeur qu'il faut conforter, celui qui soude les parents avec leurs enfants surtout en bas âge jusqu'à leur maturité, jusqu'à temps qu'ils deviennent eux-mêmes responsables.
Ce sont les parents qui sont les premiers responsables de la famille et des enfants et qui en sont investis par la loi. Dès qu'on met au monde un enfant, dès qu'il y a une naissance ou une adoption, il y a une responsabilité. On est assujetti à la fois à des obligations, à la fois à des responsabilités et à certains droits.
Or, les parents, pour moi, ce sont des gens qui sont méconnus, qui sont mal reconnus et qui sont en général mal soutenus dans leurs rôles. L'ensemble des facteurs sociaux qui jouent en leur défaveur n'aident pas forcément l'exercice des rôles parentaux. J'en citerai simplement quelques-uns.
Il y a actuellement l'individualisme qui est grandissant. La recherche d'une satisfaction personnelle, toute légitime et tout à fait louable par ailleurs, est en porte-à-faux souvent avec ce que l'on a à vivre en famille qui est un milieu essentiellement de relations émotives et un lieu de solidarité. Et vous remarquerez, quand l'État fait appel aux familles, il le fait en vertu de la solidarité qui lie les membres entre eux. L'individualisme régnant n'aide pas.
Le consumérisme, non plus, n'aide pas ! C'est un grand mot pour dire qu'on est dans une société de consommation. Or, avoir des enfants coûte cher, vouloir qu'ils aient le meilleur parce qu'on n'en a pas beaucoup coûte cher. Le mode de vie avec des enfants prend la place de bien d'autres désirs de consommation qu'on pourrait avoir. On a à choisir entre un voyage à Cuba par année ou acheter deux habits de ski, c'est presque le même prix ! La consommation qui nous entoure, qui commande nos agissements, n'aide pas.
Il y a également l'omniprésence des médias à mentionner, qui nous permet l'accès à une foule de rêves et à d'autres réalités. Le monde entre dans nos vies de toutes les manières et les jeunes sont friands de toutes les nouveautés.
Il y a le stress, enfin, qui est inhérent à la sorte de vie qu'on se donne. On veut réussir sa vie, on veut donner le meilleur de nous-mêmes, on a besoin d'argent, donc les deux parents vont travailler pour pouvoir réaliser les nombreux objectifs qu'ils se sont fixés. Le stress est inhérent à cette vie, et l'on ne doit pas s'étonner des nombreuses manifestations d'instabilité émotive qui affectent de plus en plus les personnes, les adultes en particulier. On n'a jamais entendu parler autant de dépressions nerveuses, de surmenage, de gens qui succombent à la pression à force de tout vouloir concilier.
Vivre la famille se déroule souvent sur un mode d'inquiétude. Malheureusement, notre société est dure pour les personnes, de sorte que la famille actuelle est fragile et fragilisée pour toutes sortes de raisons et de facteurs. La famille qui était d'une certaine manière protégée par un cadre institutionnel, ne bénéficie plus d'un certain nombre de repères sur lesquels les gens pouvaient compter. L'absence de rituels, quant à moi, dans notre société autour de la famille contribue aussi à la fragilisation des vécus. Ce faisant, on enlève symboliquement des supports de la collectivité envers les gens qui font des enfants ou qui vivent en couple.
Donc, je dirais que la famille constitue un environnement que nous avons à protéger. Si on était des animaux, on prendrait sans doute des mesures draconiennes pour la protéger, et on empêcherait certains prédateurs de nuire.
Qui sont les prédateurs ? C'est nous tous ! Nous sommes tous des prédateurs envers la famille, à un titre ou à un autre, et sans culpabiliser personne, je dirais que c'est parce que nous avons de la réticence à identifier les dangers qui contribuent à la fragiliser.
Comme je le disais tout à l'heure, la famille est très forte ! On peut se demander comment cela se fait qu'il y a encore des gens qui décident d'avoir des enfants malgré les perceptions et malgré toutes les craintes qu'elles peuvent avoir. La famille s'adapte à bien des situations et elle en a sans doute vu d'autres situations difficiles. Au Québec, on n'a pas connu la guerre, on n'a pas connu de pauvreté extrême, on n'a pas connu de famine, on n'a pas connu d'épidémie qui décimait complètement la population comme en d'autres pays. Mais nous avons des problèmes à la mesure de notre réalité, de notre société de richesse et de relative aisance.
Un autre danger pour la famille réside dans la grande tolérance qui traverse notre société. Il y a peu de temps, un séminaire organisé par le Partenariat Familles en mouvance et dynamiques intergénérationnelles examinait les différentes visions de la famille que l'on pouvait avoir. Une des constatations qu'on a pu y faire, c'est qu'il y a une acceptation grandissante de tous les comportements et de toutes les formes de la famille.
Chaque modèle familial possède sa difficulté, mais on affirme qu'elle n'est pas pire que les autres. On adopte un discours qui dédramatise beaucoup de situations avec le résultat qu'on les banalise et qu'on oublie que certaines formes de familles ne sont peut-être pas les plus propices pour avoir des enfants et les éduquer. On n'est pas capable de le dire, parce qu'on est dans une société qui protège le politiquement correct.
D'où l'importance de nous poser, concernant les situations familiales, un certain nombre de questions éthiques. On ne le fera pas ce matin, car ce pourrait faire l'objet d'un autre séminaire. Toutefois, il me semble qu'il y aurait tout ce qu'il faut pour soulever des questions éthiques, du genre : est-ce que pour être parent, on n'aurait pas besoin d'une meilleure préparation ? Est-ce que les parents en exercice n'auraient pas besoin d'activités de formation et de perfectionnement ? Est-ce qu'il y a des adultes ou des comportements de certains adultes qui sont incompatibles avec la vie des enfants ?
Il nous faudrait revoir également nos conceptions du rôle du père, du rôle de la mère, après plusieurs années où on a parlé des parents comme collectif. Même si le père et la mère sont égaux, il faut distinguer les rôles complémentaires de l'un et de l'autre et cesser de les envisager l'un contre l'autre. Chacun est en complémentarité avec l'autre et cela ne devrait pas soulever de jalousie ou de susceptibilité. Il n'est plus de mise de vouloir être absolument le parent principal. Les jeunes générations nous habituent à beaucoup plus d'égalité. Ils sont plus ouverts à l'interchangeabilité des rôles, à l'exercice de tâches non étiquetées, à des fonctions non précisées dans des jeux de rôle qu'on a appris de façon traditionnelle.
De plus, ils nous interpellent tellement dans nos comportements qu'on a de la misère à leur répondre ! Ils sont en quête de sens. Ils nous disent vouloir des enfants, mais avec deux exigences. D'abord, ne pas les avoir tout seuls, donc en couple, puis, compter sur une certaine garantie économique.
Quand les jeunes examinent leurs propres parents ou les couples qu'ils admirent, quelles garanties sont-ils capables d'avoir qu'ils feront mieux qu'eux ? Puis, comme nous, ils connaissent les statistiques. Si un couple sur deux ne survit pas à dix ans d'habitation conjointe, si, après sept ans, quatre enfants sur sept ne sont plus avec leurs deux parents d'origine, que peuvent-ils envisager de solide et de durable ? Ils ont beau être en amour, enthousiastes, instruits, vaccinés, il reste que la confiance est difficile à obtenir ! Les jeunes nous disent : qui sommes-nous pour penser qu'on va faire mieux que nos parents? Cela devrait nous interpeller énormément, parce que, dans le fond, qu'est-ce qu'on a à offrir à nos jeunes pour leur donner de l'espoir?
Vivre la famille, c'est vivre de l'espoir. Avoir des enfants, c'est s'engager pour longtemps, même davantage que pour une hypothèque, ou pour un prêt automobile!
Par ailleurs, l'État intervient beaucoup sur les familles. Quand on regarde les autres provinces canadiennes ou les États-Unis, on constate que le Québec est un État original. Il y a une particularité québécoise ici qu'on ne relève jamais trop, mais qui est néanmoins très réelle. Depuis quatre ans, s'il y a un ministère en développement au gouvernement du Québec, c'est bien celui du ministère de la Famille et de l'Enfance.
On peut lui faire bien des griefs, mais jamais le Québec a autant investi dans une institution qui s'appelle la famille ou en ce qui concerne les enfants et ceci malgré la concurrence fiscale et économique avec l'Ontario et le reste de l'Amérique. Par les processus de libre-échange, la grande pression qui se fait sur les États, c'est justement de remettre en question les protections sociales qui sont liées à certaines populations parce que ça devient, dit-on, non concurrentiel avec les autres pays. On est actuellement au Québec dans une situation où il faudra défendre les acquis obtenus par les familles et les enfants.
On sait en même temps que les gens tiennent à la famille. Si vous regardez les sondages, spontanément, la première valeur identifiée par les gens, c'est leur famille, leur famille absente ou leur famille très présente. C'est une réalité qui est dans notre vie et qui tisse toutes nos fibres. Je parlais déjà d'une génération qui a de meilleurs sentiments vis-à-vis de la famille que les générations parentales actuelles qui ont souvent une attitude souffrante et très culpabilisée. Cela me permet de revenir à l'idée que je proposais tantôt. Devant tous ces phénomènes, nous sommes sans doute rendus à réfléchir collectivement sur les enjeux éthiques liés à la vie familiale.
En examinant les causes du déficit démographique au Québec, phénomène extrêmement important qui intrigue plus d'un démographe, il faut regarder aussi les valeurs et les motivations profondes d'une société comme la nôtre. Un philosophe disait qu'une société qui ne se reproduit pas est une société qui ne propose plus de sens ou qui n'est plus capable de suggérer une direction à ses jeunes.
Ce ne devrait pas être utopique ou naïf d'inviter notre gouvernement d'inclure le support à la famille dans notre projet de société. La famille est en effet en porte-à-faux dans cette époque de rapidité. Et, fondamentalement, je dirais que pour éduquer et prendre en charge les enfants, cela demande du temps et de la continuité. Voilà deux valeurs qui sont quelque peu en contradiction.
Être parent demande de la pédagogie, puis demande de la préparation à ce rôle. Cela demande aussi de la maturité psychologique. On sait combien les couples sont fragiles. La plus grande révolution qu'on pourrait réussir serait celle de préserver les relations parentales au-delà de la rupture de couple. Collectivement, il nous faut valoriser la relation parentale et faire appel à la maturité des couples qui se séparent pour que l'enfant issu de leur union puisse avoir accès au père et à la mère de façon civilisée, de façon harmonieuse, de façon économique également. Voilà un terrain d'entente qu'il faut absolument sauvegarder, qu'il faut protéger, à cause des enfants. Même si certains psychologues ont tendance à minimiser les conséquences sur les enfants des séparations et des divorces, il reste que les enfants subissent des traumatismes. Les enfants en gardent des séquelles. Pour certains, elles ne durent pas longtemps, pour d'autres, elles durent toute la vie. Il n'y a pas de règle générale.
Alors donner de la place aux familles signifie, pour parler un peu plus dans l'ordre collectif, que l'État affirme et affiche la valeur familiale autrement qu'en terme utilitariste ou en terme monétaire.
Cela veut dire également que l'État ou nous-mêmes ou les chercheurs universitaires ne bifurquent pas dans le langage. Une famille, ce ne sont pas les enfants. Je pourrais livrer un long développement là-dessus et dénoncer la tendance actuelle qui consiste à diriger l'intervention sur les enfants. Le grand programme fédéral s'appelle Investir dans les enfants; il veut lutter contre la pauvreté des enfants. Si vous écoutez l'UNICEF, vous luttez contre la malnutrition des enfants. Réagissons : ce sont les parents d'abord qu'il faut aider. L'aide ou l'accès aux enfants doit continuer de passer par les parents. Il faut valoriser et soutenir leur implication, même si c'est difficile, même si c'est compliqué d'avoir leur disponibilité.
Il faut résister à une forme de discours officiel où on pense faire mieux en atteignant d'abord les enfants. Il faut veiller à ce que les mesures qui veulent rejoindre les enfants ne culpabilisent ou minimisent ou enlèvent des responsabilités aux parents, et donc nécessairement, diminuent leur rôle et leur estime de soi. Il n'y a pas un parent qui aime cela que son enfant aille déjeuner à l'école. C'est le parent qu'il faut soutenir dans ce rôle de nourrir son enfant!
Actuellement, on s'indigne de la pauvreté des enfants, mais, entre nous, quand un enfant est pauvre, ce n'est pas parce que ses parents sont indignes et qu'ils l'empêchent de manger. C'est parce qu'ils n'ont pas eux-mêmes de nourriture!
L'appartenance première commence et réside dans la famille. Je dirais qu'il faut résister à ces aides trop dirigées vers les enfants, et revendiquer que toutes les familles méritent une attention. Toute famille a besoin d'être reconnue, a besoin d'être confirmée importante, a besoin d'être affirmée et soutenue dans son rôle. Dans ce sens-là, je dirais que les aides sectorielles ou trop ciblées devraient être limitées au minimum.
Au moment des discussions publiques, on ne devrait pas tergiverser autour des dangers du vieillissement ou autour du déficit démographique ou autour de la pauvreté des enfants, il faudrait plutôt affirmer encore les valeurs et soutenir les fonctions de la famille, en plus d'accorder beaucoup de reconnaissance envers ce que les parents font.
Il nous faut donner toute la place aux familles. C'est le milieu naturel le plus propice, malgré tous les soubresauts qu'il est en train de vivre, au développement des adultes, des enfants et de notre société. Sans cela, je dirais que nous jouons aux apprentis sorciers.
Bonne Semaine québécoise de la famille!
Conseil de la famille et de l'enfance
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