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Le Regroupement inter-organismes pour une politique familiale au Québec |
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Pensons famille |
Volume 13, numéro 69, juin 2002 |
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Monsieur Michel Malenfant Écouter la conférence
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la conférence
Chef de service à l'Accès
Centre jeunesse de Montréal
Conférence présentée dans le cadre
du déjeuner-croissants
du Regroupement inter-organismes pour une politique familiale
Le 12 juin 2002
C'est avec un immense plaisir et un vif intérêt que j'ai accepté l'invitation de vous adresser la parole sur la problématique du placement, problématique qui touche les enfants et les adolescents les plus vulnérables parmi la clientèle des Centres Jeunesse.
Pour ce faire, je veux vous partager mon expérience sur le terrain à titre d'intervenant à la Direction de la protection de la jeunesse pendant plusieurs années et, par la suite, à titre de superviseur et chef de service auprès d'intervenants oeuvrant en Protection de la jeunesse. Tout au long de cette présentation, je m'inspirerai également des travaux menés par l'Association des Centres Jeunesse du Québec qui, à l'automne dernier, réunissait un groupe d'experts et leur confiait le mandat de préparer à l'intention de la Conférence des directeurs généraux, un rapport sur la question du placement des jeunes.
Ce groupe de travail avait principalement pour mandat:
de faire le point sur l'état des connaissances cliniques et des conclusions de la recherche en matière de placement d'enfants;
de faire état des principaux constats sur la pratique actuelle dans le réseau des Centres jeunesse en cette matière;
de formuler des recommandations visant l'amélioration des pratiques.
La décision de placement ou de retrait du milieu familial
Tout placement doit s'inscrire dans le cadre d'une prise en charge globale de l'enfant et de sa famille. Procéder à un placement, c'est avoir recours à une modalité d'intervention. Autrement dit, le placement ne peut, en soi, constituer la finalité de l'intervention.
Parler du placement d'un enfant, c'est utiliser un raccourci commode pour désigner une séquence précise d'actions relativement complexes dont chacune vise à répondre à des enjeux distincts, comporte ses risques propres, requière des compétences spécifiques de la part de ceux qui les réalisent et pose des exigences particulières en matière de contexte organisationnel. Cette séquence d'actions est la suivante:
- évaluer la situation de l'enfant et de sa famille;
- prendre une décision sur le retrait de l'enfant de son milieu familial;
- choisir la ressource la plus appropriée aux besoins de l'enfant;
- préparer le placement de l'enfant dans ce nouveau milieu;
- procéder au placement;
- assurer le suivi du placement;
- et enfin, préparer le retour de l'enfant dans son milieu familial.
L'évaluation de la situation de l'enfant et de sa famille
Idéalement, chaque placement devrait faire suite à une évaluation exhaustive des besoins de l'enfant et de ses parents par le biais d'entrevues cliniques et à l'aide d'instruments de mesure standardisés. Cette évaluation devrait prendre en considération les dimensions suivantes:
- les caractéristiques physiques, psychologiques et développementales de l'enfant;
- l'histoire du placement de l'enfant ainsi que celle des autres membres de la famille;
- l'histoire sociale, les caractéristiques et le niveau de fonctionnement de la famille;
- les valeurs et les pratiques éducatives des parents;
- la qualité de la relation parents-enfant;
- les stress socio-environnementaux auxquels sont confrontés les parents;
- les vulnérabilités, les compétences et les ressources personnelles des parents.
L'évaluation devrait en outre préciser l'état de souffrance et de dangerosité de la situation, tant pour l'enfant et sa famille que pour la communauté. Le retrait d'un enfant de son milieu familial est indiqué, voire même nécessaire, dans les situations:
- de négligence grave des parents à l'égard des enfants;
- d'abus physiques, sexuels ou psychologiques des parents à l'endroit des enfants;
- où l'environnement est jugé dangereux pour la sécurité ou le développement de l'enfant;
- où le parent est absent ou a abandonné l'enfant;
- où il y a ralentissemnt significatif du développement du jeune enfant;
- où le jeune menace sérieusement sa sécurité ou celle de son environnement;
- où le jeune présente des troubles graves de comportement (opposition, problème de toxicomanie sévère, etc.)
Dans la plupart des Centres Jeunesse, à l'exception des retraits de milieu en urgence, les décisions de placement sont prises lors de la table d'orientation ou de la table d'accès. Au Centre Jeunesse de Montréal, la table d'accès est obligatoire pour tous les enfants âgés entre 0 et 17 ans, dès qu'il est question de placement. Se réunissent autour d'une même table, toutes les personnes concernées par la situation d'un enfant et de sa famille: l'enfant lui-même lorsqu'il est en âge de comprendre, ses parents, l'évaluateur, l'intervenant désigné à la prise en charge, et le conseiller à l'accès. Si un placement en famille d'accueil est envisagé, l'intervenant de l'équipe soutien assiste à la table d'accès dans le but de faire un meilleur jumelage entre les besoins de l'enfant et la famille d'accueil.
Un des enjeux importants de la table d'accès consiste à préciser la décision sur le retrait de l'enfant de son milieu familial. Sont également précisés le choix de la ressource d'accueil, la durée prévue du placement et, le cas échéant, les modalités concrètes entourant l'exécution du placement. La table d'accès est une étape importante de l'intervention auprès d'un enfant et de sa famille. Elle permet aux parents, et à l'enfant s'il y a lieu, de donner leurs points de vue sur leur situation ainsi que sur l'aide et les services dont ils ont besoin. La table d'accès permet également de mobiliser parents et enfants dans la reprise en main de leur situation et, lorsqu'il est question de placement, de favoriser une éventuelle réinsertion familiale en permettant déjà d'identifier les comportements observables qui permettront d'établir que la situation-problème est corrigée.
La préparation et l'actualisation du placement
Chaque enfant a le droit d'être maintenu dans son milieu familial. Lorsque dans son intérêt, l'enfant doit être retiré de son milieu, tout doit être mis en oeuvre pour en évaluer l'impact sur son développement et lui assurer des conditions de vie appropriées à son âge et à ses besoins. Il s'agit là d'un des principes fondamentaux de la Loi sur la Protection de la Jeunesse. Une fois prise la décision de placement, il s'agit de choisir le milieu d'accueil qui sera le plus susceptible de bien répondre aux besoins spécifiques de l'enfant.
Le "jumelage enfant-ressource" constitue une étape déterminante. Lorsque le jumelage échoue, il donne lieu, la plupart du temps, à une suite de déplacements qui marquent toujours profondément l'enfant, inquiètent les parents et épuisent l'ensemble des ressources impliquées.
Le placement est un facteur de stress important pour un enfant et sa famille. La charge de stress qu'il fait peser sur eux est encore plus grande s'ils n'y sont pas préparés. Les intervenants qui procèdent à une mesure de placement doivent nécessairement chercher à rallier l'enfant et sa famille autour des objectifs qui sont visés par ce placement.
Dans la réalité, la majorité des placements est effectué en urgence. Certains évaluent que c'est le cas dans 90% des situations. Le placement en urgence n'étant pas, par définition, un placement planifié, certaines des activités sont effectuées à la hâte, sans que ne soient respectées les règles de l'art, ce qui entraîne bien souvent des conséquences pour l'enfant, sa famille d'origine et la ressource qui l'accueille. L'absence de critères précis de décision concernant le retrait d'un enfant de sa famille, le manque de support clinique et d'encadrement professionnel, et la lourdeur de la charge de travail, sont autant de facteurs qui peuvent expliquer l'augmentation du nombre de placements en urgence.
À cet égard, le groupe d'experts mandatés par l'Association des Centres Jeunesse du Québec recommande que chaque Centre jeunesse élabore un "guide de pratique sur le placement", lequel permettrait d'encadrer les aspects suivants:
1. La décision du retrait de l'enfant de sa famille.
- qui a autorité de décider?
- les consignes (par exemple, personne ne doit prendre seul cette décision)
- l'énoncé des critères de décision
- les outils de décision
2. Le choix de la ressource et les critères de jumelage.
3. Un guide de référence sur la table d'accès (rôles et responsabilités de chacun).
4. La préparation de l'enfant et de ses parents au placement.
5. Le suivi de l'enfant placé.
6. Le suivi des parents.
7. Le suivi et l'encadrement de la ressource qui héberge l'enfant.
8. La préparation du retour de l'enfant dans son milieu naturel.
9. La supervision clinique des intervenants et le support à la prise de décision.
Au Centre Jeunesse de Montréal, il y a plus d'un an maintenant, un protocole visant une meilleure concertation entre les intervenants des équipes évaluation/orientation de la DPJ, les conseillers à l'accès, et les intervenants de la prise en charge, a été expérimenté dans le Territoire 2. Ce protocole est le point de départ d'un processus clinique intégré et plus rigoureux où la concertation est rendue obligatoire entre les intervenants qui ont la lourde responsabilité de prendre des décisions importantes pour chacun des enfants qui leur sont confiés, notamment celle de devoir les retirer de leur milieu familial. Peu importe qu'ils agissent en contexte d'urgence ou dans un contexte où l'intervention est planifiée, les intervants doivent faire une lecture partagée de la situation et des besoins de l'enfant, et s'entendre sur les services à mettre en place pour protéger l'enfant et aider sa famille. Lorsqu'un placement doit être envisagé, l'intervenant du service des Ressources est également associé à cette discussion dans le but de permettre un meilleur jumelage entre l'enfant et la ressource qui sera désignée pour l'accueillir. Ce protocole de concertation est porteur d'une intervention de qualité pour corriger les situations de compromission et à rapidement contribuer à apporter plus de rigueur et de cohérence dans l'intervention. Dans son récent plan d'action, la direction du Centre Jeunesse de Montréal a décidé d'étendre l'application de ce protocole à l'ensemble des territoires.
Le soutien apporté à la famille d'accueil
Il faut le souligner haut et fort, les familles d'accueil méritent toute notre estime et notre admiration. Elles ont la lourde responsabilité quotidienne de prendre soin des enfants qu'on leur confie, enfants qui le plus souvent sont gravement hypothéqués dans plusieurs sphères de leur développement. Au fil de mon expérience, j'ai été bien à même de constater jusqu'à quel point il y a eu aggravation des problèmes et des difficultés rencontrées chez les enfants qu'on leur confie: sévices physiques et sexuels importants, négligence grave et troubles de comportement de plus en plus sérieux. Les familles d'accueil doivent également composer avec non seulement la détresse psychologique et affective de ces enfants, mais aussi avec celle de leurs parents. Il n'est pas rare de voir des familles d'accueil devoir subir l'intrusion, les pressions et même, dans certains cas, les menaces des parents naturels.
Les parents d'accueil doivent eux aussi bénéficier d'un soutien et d'un suivi intensifs, soutien qui n'est peut-être pas toujours à la hauteur de leurs attentes.
Dans son rapport préliminaire, le groupe d'experts mandaté par l'Association des Centres Jeunesse du Québec observe que les contacts entre l'intervenant et l'enfant dont il a la charge diminuent sgificativement à partir du moment où ce jeune est placé en famille d'accueil. Dans un contexte de rareté de ressources et de surcharge de travail, les intervenants vont au plus urgent et se mettent au service de ceux qui sont en attente dès qu'ils ont l'assurance que des services sont rendus à l'un des jeunes dont ils ont la charge.
Au Centre Jeunesse de Montréal, des efforts concrets sont actuellement réalisés pour permettre à l'ensemble des intervenants d'effectuer un suivi plus étroit auprès des enfants dont ils ont la charge, qu'ils soient maintenus dans leur famille ou placés en famille d'accueil ou en centre d'accueil: réduction de la charge de travail (environ 20 dossiers/intervenant), accroissement de la supervision par la création de la fonction d'adjoint-clinique rattachée à chacune des équipes, développement d'une meilleure programmation et de projets cliniques dans chacune des équipes, plus grande disponibilité des chefs d'équipe pour un meilleur encadrement professionnel, etc.
Par ailleurs, beaucoup d'efforts sont déployés pour s'assurer que les plans d'intervention, et notamment les plans d'interventions pour les familles d'accueil (P.I.F.A.), soient élaborés et apparaissent au dossier de tous les enfants placés. Même si actuellement nous sommes loin de la recommandation du Rapport Cloutier, à l'effet "qu'au minimum, l'intervenant à l'application des mesures visite l'enfant dans sa famille d'accueil une fois le jour du placement, au cours des sept jours suivants celui-ci, dans les trente jours suivants et au moins tous les deux mois par la suite", je sens qu'il y a une volonté ferme de la direction du Centre Jeunesse de Montréal de mettre en place les conditions requises pour que les intervenants assument leurs responsabilités par le biais d'une intervention clinique de qualité, rigoureuse et intensive.
Les alternatives au placement
Il est tout à fait légitime de penser qu'un grand nombre nombre de placements, y compris les placements en urgence, peuvent être attribués à des carences d'intervention. Comme je l'ai souligné précédemment, le retrait d'un enfant de son milieu familial et son placement en famille d'accueil ou en centre d'accueil sont des mesures de sécurité auxquelles on peut avoir recours pour protéger un enfant en situation de danger immédiat ou pour contenir un jeun qui représente une menace pour lui-même ou pour son entourage. Mais d'autres mesures peuvent être appliquées en ayant recours à des services d'intervention de crise. D'ailleurs, l'une des recommandations du rapport Maltais stipule que: "À l'exception des cas évidents où la sécurité physique du jeune est sérieusement menacée, aucun retrait du jeune de son milieu familial ne devra être effectué sans l'intervention préalable d'une personne ou d'une équipe rattachée aux Services d'intervention de crise" (Maltais, recommandation numéro 10 A).
La pratique du placement est largement conditionnée par la disponibilité ou non de services en aval, en amont et en parallèle de la décision et de la réalisation du placement.
Au Centre Jeunesse de Montréal, il existe le programme IRI (Intervention Rapide et Intensive). Ils'agit d'une équipe d'intervenants-éducateurs dont le mandat est d'intervenir rapidement (généralement dans les deux heures qui suivent la référence) dans les situations où il y a une crise familiale, urgence et imminence que l'enfant soit retiré de son milieu familial. Par exemple, si un jeune présentant des troubles graves de comportement est en crise ou que ses parents réclament son placement immédiat, l'éducateur procède à une intervention intensive de nature clinique auprès du jeune et de ses parents visant à remettre ce jeune en contrôle de ses comportements et/ou ses parents en contrôle de leur jeune. Les éducateurs rattachés à ce programme ont reçu une formation adaptée à ce type d'intervention. Leur charge de travail est ajustée pour leur permettre d'intervenir plus intensément auprès de l'enfant et de sa famille, et leur intervention peut s'étaler sur une période de six à huit semaines selon le cas. Ils ont la responsabilité de diriger et d'accompagner parents et enfant vers les ressources appropriées dans la communauté (CLSC, ressources communautaires, CJM ...) si leur situation requière une prise en charge à plus long terme.
Bien que l'intervention IRI ne permette pas d'éviter le placement dans tous les cas, elle permet souvent par ailleurs d'en retarder l'actualisation et ainsi d'y préparer l'enfant et sa famille.
Depuis janvier dernier, au Centre Jeunesse de Montréal, un projet pilote a été mis en place impliquant les éducateurs IRI, les conbseillers à l'Accès et les intervenants DPJ, à l'accueil et dans chacune des équipes d'évaluation-orientation. Au-delà de favoriser une meilleure concertation entre les intervenants, ce projet vise à réduire le nombre de placements et à éviter que des signalements soient retenus inutilement par le Directeur de la Protection de la Jeunesse. Dans le cadre de ce projet, cinq éducateurs IRI sont rattachés au Service de l'accueil DPJ. Ils ont pour mandat d'intervenir dans les situations d'enfants de 12 à 17 ans présentant des troubles sérieux de comportement lorsqu'il y a crise et risque de placement ou pour lesquels le DPJ aurait dû retenir un signalement en l'absence d'autres services disponibles en urgence. Les éducateurs interviennent massivement sur une période de une à deux semaines à l'intérieure de laquelle ils s'assurent que le jeune et la famille soient pris en charge par une ressource appropriée dans le milieu. La référence se fait toujours via un transfert personnalisé, c'est-à-dire que l'intervenant qui aura à prendre le relais, rencontre le jeune, ses parents et l'éducateur référent pour qu'il y ait une lecture partagée de la situation et des besoins du jeunes.
Après à peine quelques mois d'expérimentation, on note déjà une diminution du nombre de placements ainsi que du nombre de signalements retenus pour la clientèle ciblée.
La concertation et le partenariat avec les Centres Jeunesse et les autres organismes (CLSC, ressources communautaires ...) est essentielle pour l'efficacité des mesures alternatives au placement. Le cadre de collaboration CJ-CLSC mis en place, avec le support de la Régie régionale, souligne l'importance de la nécessaire complémentarité entre ces établissements et a permis de clarifier les mécanismes de référence et les obligations de reaching out afin que les enfants à risque de compromission et leurs parents reçoivent l'aide dont ils ont besoin.
En conclusion
Le placement d'un enfant entraîne des conséquences considérables pour lui-même et pour sa famille. La décision de retirer un enfant de son milieu familial ne doit jamais se prendre à la légère. Elle exige un jugement clinique d'une telle solidité que personne ne devrait prendre cette décision seul. Les Centres jeunesse doivent s'assurer de la compétence des intervenants en cette matière et mettre à leur disposition des outils cliniques rigoureux, à la hauteur de la complexité des décisions qu'ils sont appelés à prendre.
Je souhaite que tous les Centres Jeunesse se dotent de normes, protocoles et procédures en matière de placement afin de mieux baliser les décisions de retrait de milieu, et de préciser les responsabilités cliniques inhérentes au placement d'un enfant.
Tout ceci, dans le meilleur intérêt des jeunes et de leur famille.
Merci de votre attention
Michel Malenfant
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