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Le Regroupement inter-organismes pour une politique familiale au Québec |
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Pensons famille |
Volume 1, numéro 7, octobre 1989 |
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Satellite Famille et communautés culturellesAtelier IV
Atelier IV
Madame Michelle Racine
Avocate
Co-auteure de létude documentaire sur les aspects
historiques et juridiques du parrainage
Ministère des communautés culturelles et de lImmigration
Madame Michelle Racine est co-auteure de létude
documentaire sur les aspects historiques et juridiques du
parrainage réalisé pour le compte du ministère des
Communautés culturelles et lImmigration. Elle nous
présente ici un condensé de cette étude.
Aspects historiques et juridiques du parrainage
Dans le cadre de ce travail sur la femme
parrainée de la catégorie de la famille, j'ai été amenée à
faire une étude des lois de l'immigration depuis à peu près
1798 pour essayer d'y voir le cheminement des notions de famille,
de membre de la famille et pour nous amener donc d'abord
jusquà la notion actuelle de famille et puis finalement
jusquà celle de femme parrainée. C'est une étude qui est
assez importante et au cours de laquelle j'ai aussi été amenée
à étudier toutes les mesures dintégration qui ont été
mises en oeuvre par le Québec depuis le début jusqu'à nos
jours et aussi à examiner cette même notion de famille dans
dautres pays notamment la France, lAngleterre,
lAustralie et la Suède. Bien sûr, dans le temps très
court dont nous disposons je n'aborderai pas tout ça. Je tiens
à vous dire tout de suite que j'ai constaté dans les lois de
limmigration depuis 1798 jusquà maintenant une
continuité évidente du cheminement. Les préoccupations des
gouvernements en édictant ces lois ont toujours été
sensiblement les mêmes en ce qui a trait à la famille.
J'affirme qu'il n'y a jamais eu et qu'il n'y a toujours pas de
politique familiale de limmigration; autrement dit, que ce
n'est pas un but en soi. Que limmigration des familles est
une réalité humaine, les législateurs lont reconnu et
lont inscrit dans les lois de façon importante; c'est vrai
qu'ils y donnent une priorité mais c'est une modalité pour
mettre en oeuvre des objectifs économiques de
limmigration. Je note, bien sûr, lexception que
constituent les obligations internationales du Canada face aux
réfugiés, qui relève plutôt de considérations humanitaires,
quoique, là aussi, les préoccupations économiques ne soient
pas absentes.
Je ne donnerai pas ici de références précises, juridiques ou
bibliographiques. Pour ceux ou celles qui sintéressent à
cette question, le Conseil des communautés culturelles a
publié, en mai 1988, un document intitulé: "Étude
documentaire sur les aspects historiques et juridiques du
"parrainage" au Canada, au Québec, et son équivalent
dans certains pays occidentaux".
J'ai considéré quatre grandes périodes de limmigration.
De 1798 à 1914, de 1914 à 1945, 1945 à 1967 et f 967 à 1986.
Pendant les deux premières périodes, cétait une époque
d'admission universelle. II est arrivé entre 1880 et 1911 trois
millions de personnes. C'est la plus importante immigration de
lhistoire canadienne dans une période donnée. Les gens
arrivaient essentiellement par bateau lorsqu'ils venaient
d'Europe ou par voie de terre lorsqu'ils venaient des
États-Unis. Les deux tiers des gens venaient du Royaume-Uni. Ils
venaient en nombre moindre des pays d'Europe de lEst, et
encore moins, du Sud de lEurope.
Tout arrivant était considéré comme un immigrant, sauf s'il
appartenait à une classe exclue. C'est dans le cadre de ces
classes exclues qu'on retrouve les premières mentions de la
famille et qu'on peut saisir sur le vif la naissance de concepts
fondamentaux qui sous-tendent lesprit de
limmigration. On admettait des personnes par ailleurs
inadmissibles - idiots, malades, etc.- et donc dépendantes, dans
la mesure où une famille se chargeait d'elles. Par opposition à
ces classes exclues, la loi de 1849 précise qu'on souhaite des
immigrants en santé et utiles. La loi de 1910 mentionne que ces
personnes indésirables ne sont pas refusées si leur famille
donne une garantie suffisante qu'elles ne seront pas à la charge
de lÉtat. Ce terme est extrêmement important: c'est un
souci constant et répété que les familles se chargent de leurs
dépendants.
II y a eu une loi de limmigration en 1869, une en 1910,
1952 puis 1976. Donc entre ces lois lorsquon veut modifier
certains aspects, on procède par règlement cest-à-dire
que ce n'est pas le Parlement qui décide, ce sont les
administrateurs du gouvernement. Le règlement de 1919 nous
éclaire sur ce qu'on entend par famille lorsquil énumère
les personnes qui seront admises malgré les exclusions dont
elles seraient par ailleurs frappées si elles étaient des
immigrants sans famille. On mentionne les hommes de plus de 55
ans et les hommes de moins de 18 ans. Pour les femmes: les
mères, les épouses, les grand-mères, les filles non mariées
dépendantes d'un chef de famille. On voit déjà dès ces
premières lois, que lidée de famille est étroitement
liée à celle de dépendance.
La période de 1914-45 en est une de déclin pour
limmigration au Canada car elle est marquée par les deux
guerres mondiales et la grande dépression. C'est à cette
époque quapparaît dans les lois le concept de sélection
à ladmission qu'on retrouve encore et qui était basé sur
trois critères: le premier était celui de la discrimination
selon lorigine ethnique, qui nommait donc des pays
privilégiés, le Royaume-Uni et les États-Unis
dAmérique. Ce critère demeurera un des principaux
critères jusqu'en 1967. Le deuxième critère était celui de
loccupation ou métier. On acceptait les travailleurs
agricoles, les domestiques et après 1931 seulement les
entrepreneurs agricoles. Le troisième critère était la
famille.
De 14 à 45, les règlements se sont succédés et sont allés en
resserrant de plus en plus les critères car il y avait de plus
en plus de difficultés économiques au pays. À cet égard les
deux règlements de 1921 et 1931 illustrent bien comment on
utilisait la notion de famille comme une espèce
délastique pour répondre aux besoins plus ou moins grands
de limmigration. Pour 1921, on a une description de la
famille qui comprend lépouse, les enfants, les parents,
les frères et soeurs et leurs familles. C'est à peu près la
définition la plus large qu'on ait eu avec le règlement de 1947
que je vais évoquer tout à l'heure.
En 1931, "considérant le chômage, le débarquement
d'immigrants est défendu" sauf - sans compter les sujets
britanniques et les entrepreneurs agricoles - pour lépouse
et les enfants de moins de 18 ans non mariés d'une personne
règlement admise, si celle-ci peut recevoir sa famille et
pourvoir à ses besoins.
Selon les époques, et de façon plus ou moins sophistiquée et
complexe - pensons aux lois actuelles - on retrouvera presque
toujours ces définitions extrêmes de la famille qui serviront
à contrôler le flot d'immigrants.
On a donc maintenant des définitions de la famille - et d'une
certaine façon du parrainage - mais avec le même souci que
garantie soit fournie que ces personnes dépendantes ne seront
pas à la charge de lÉtat.
On peut dire que la période suivante commence avec règlement de
1947 qui a ouvert les portes largement aux membres de la famille
des gens déjà admis - règlement qui sera à lorigine de
ce qu'on a appelé l"effet parrainage"- et
qu'elle se termine avec le règlement de 1967, qui apporte une
solution aux problèmes suscités par le parrainage élargi, et
qui préfigure ce que sera la structure des lois à venir.
C'est véritablement une période de transition et d'ajustement
où on traîne encore de vieilles valeurs, comme celle de la
préférence pour une immigration d'origine britannique, mais où
apparaissent aussi de nouvelles tendances, par exemple,
lexpression clairement exprimée du besoin pour une
immigration de travailleurs spécialisés.
II y a tant de fluctuations qu'on a par moment limpression
d'assister à une valse-hésitation: le gouvernement croyait
alors possible de contrôler limmigration d'une année à
lautre comme on ouvre ou on referme un robinet. Mais il
s'est vu confronté à des conséquences de ses politiques qu'il
n'avait pas prévues.
II y avait eu arrêt presque total de limmigration pendant
la deuxième guerre mondiale. À la reprise, on veut une
immigration qui réponde aux besoins économiques de
lépoque et on veut la contrôler. Le gouvernement fait
donc les choix qui, à son avis, répondront à ces besoins: il
retient trois critères:
1. on étend considérablement les droits de parrainage;
2. on introduit de nouvelles classes de travailleurs (bûcherons,
mineurs...)
3. on élargit la préférence ethnique pour y inclure les
Français, ensuite les Italiens et les Allemands, et puis
d'autres pays d'Europe.
II importe de sattarder un peu sur cet élargissement du
parrainage (qui incluait les fils et les filles, sans
restrictions avec leurs épouses et enfants, les frères et
soeurs avec leurs épouses et enfants, les pères et mères, les
neveux et nièces orphelins) car il nous permet de citer les
avantages que les autorités trouvaient au parrainage et il
éclaire de façon concrète ce que veut dire "immigration
familiale" dans la bouche de limmigration: on voyait
le parrainage comme une immigration qui palliait à
labsence d'organisation après la stagnation de 1914-1945
(pas de bureaux à létranger, etc.); c'était une
immigration qui avait lavantage de ne pas modifier la
structure ethnique existante au pays; et surtout, on comptait sur
laccueil des familles pour intégrer les arrivants et les
aider à trouver un emploi.
À cause de ces choix, de ce mélange de vieux et de nouveaux
concepts, on assiste à une espèce de politique que
j'appellerais des vases communicants, dont le règlement de 1962
est un exemple patent.
Mais peu à peu au cours de la période, on note un glissement
d'une politique qui était basée sur lorigine ethnique
vers une politique qui souhaite de plus en plus voir arriver des
immigrants compétents. On croit alors que les travailleurs
spécialisés peuvent être absorbés en nombre illimité".
Le problème qui survient, c'est qu'avec le règlement de 1 947
on ne peut pas sélectionner les arrivants selon leur
compétence. Les chiffres et les statistiques de lépoque
montrent une arrivée massive d'immigrants non-spécialisés
provenant du Sud de lEurope et dont la grande majorité est
parrainée. 94.2% des travailleurs non-spécialisés viennent
surtout dItalie, et en nombre moindre, de Grèce et du
Portugal, et la très grande majorité est parrainée.
II s'installe une véritable panique chez les autorités de
limmigration et chez les hommes politiques qui voient dans
ce qu'on a appelé l"effet parrainage" (sponsored
movement) le sabotage de leur politique de main-doeuvre.
II se crée ainsi dans les esprits une polarisation qui était
déjà inscrite dans les lois, comme on la constaté, mais
qui deviendra prépondérante dans toute la façon de concevoir
limmigration. La première définition de limmigrant
indépendant, qui apparaît dans la loi de 1950, et qui exige de
larrivant des facultés d'adaptation tout à fait
extraordinaires vient encore renforcer cette polarisation.
On a donc maintenant d'une part des immigrants indépendants,
travailleurs qualifiés et productifs pour la nation. On a
d'autre part des immigrants parrainés, en majorité
non-qualifiés, qui constituent un poids pour léconomie et
qui arrivent pour la plupart comme parrainés e dépendants d'une
famille.
La question était délicate: les politiciens tentèrent de
passer en 1959, un règlement, pourrait-on dire, sous la table,
en espérant qu'il passerait inaperçu, mais il y eut, au
contraire une clameur de protestations, et le règlement fut
annulé un mois après sa promulgation. Jusqu'à 1967, on limita
le plus qu'on le put, de façon administrative, larrivée
de parrainés en provenance du Sud de lEurope.
C'est aussi pendant cette période qu'on retrouve deux,
définitions de la famille de manière plus claire: la famille
étroite et la famille élargie, selon lappartenance ou non
à une nation privilégiée. Ces deux définitions sont une
préfiguration des catégories de 1967 et de 1976 et on y voit se
préciser la notion de dépendants. Les dépendants à cause de
leur âge sont les enfants et les grands-parents, la dépendante
de par sa condition, c'est la femme, lépouse. Les autres
parents - frères, soeurs, fils et filles majeurs etc... de par
cette évolution de la philosophie de limmigration que nous
n'avons pu tracer qu'à grands traits, commencent à ressembler
à des indépendants.
Après 1967, on entre dans une nouvelle période, et les lois et
règlements qui sont promulgues après cette date constituent un
changement radical dans la façon d'administrer
limmigration au Canada:
1. il y a un système d'admission basé sur trois catégories
d'immigrants : la catégorie de la famille (qu'on appelait
"personnes à charge parrainées" dans le règlement de
1967), le requérant indépendant, le parent aidé (le
"parent désigné" de 1967);
2. il y a admission universelle, mais conditionnée à une grille
de sélection basée essentiellement sur la formation et la
compétence, et qui peut se modifier par règlement;
3. il y a enfin lexistence d'engagements écrits pour les
parrains - engagements qui constituent de véritables contrats
civils - engagements extrêmement contraignants et qui peuvent
créer au sein des familles des situations très pénibles. Ces
engagements comportent des sanctions et excluent les parrainés
du droit a certains secours de lÉtat.
Un document sur les niveaux d'immigration de 1987 émanant du
gouvernement fédéral est à mon avis, très révélateur de
cette philosophie qui sous-tend les lois d'immigration et que
j'ai tenté de rendre plus évidente.
On y parle de la proportion des membres de la famille par rapport
au nombre total d'immigrants afin, me semble-t-il, de souligner
limportance de cette catégorie d'immigrants qu'on définit
ainsi:
1. tous les parrainés en tant que membres de la famille avec
leur famille;
2. tous les conjoints et personnes à charge des requérants
principaux des autres catégories, i.e. épouse et enfants et
même parents des parents aidés, des réfugiés, des retraités
et des entrepreneurs.
Cette façon de procéder crée une confusion, assimilant une
catégorie d'immigrants qu'on appelle la "catégorie de la
famille" aux "personnes à charge" accompagnant un
immigrant sélectionné. Cette assimilation jette une lumière
sur la vision qu'a limmigration de la famille.
On a d'une part des immigrants indépendants, sélectionnés
selon des critères auxquels ils satisfont et qui peuvent donc
immigrer au Canada parce qu'ils ont passé le test et qu'ils sont
productifs et valables. II y a d'autre part des dépendants
décrits par leur appartenance à une famille, qui sont de ce
fait soustraits aux critères d'admission, qui peuvent immigrer
parce qu'un chef de famille les prend en charge et qui sont
aussi, de ce fait, susceptibles dêtre à la charge de
lÉtat.
C'est là, à mon avis, limage que limmigration nous
projette de la famille. J'ai voulu montrer ce cheminement des
idées et des valeurs reliées à la notion de famille que les
lois de limmigration ont véhiculées avec continuité mais
il faut dire et le dire clairement, qu'il ne sagit pas ici
seulement de valeurs qui sous-tendent la philosophie de
limmigration au Canada: il s'agit bel et bien de réalités
qui sont inscrites dans les lois, les règlements et les
procédures. II sagit de personnes parrainées qui n'ont
pas accès aux cours de langue ou autre formation; il s'agit
détudiants parrainés qui n'ont pas droit à des bourses;
ou bien encore de personnes âgées qui sont obligées de rester
dans des familles qui ne veulent pas d'elles car elles n'ont pas
droit aux secours de nature sociale.
Je me demande si on accueille vraiment des familles, entité
réelles et vivantes avec leurs besoins comme familles, ou bien
si on n'accueille pas plutôt des "étiquettes"
administratives - des chefs de famille avec des dépendants -. II
faudra étudier à fond les mesures dintégration et
d'adaptation pour mieux comprendre combien ce clivage est
fondamental à toute politique d'immigration.