![]() |
Le Regroupement inter-organismes pour une politique familiale au Québec |
|
Pensons famille |
Volume 15, numéro 73, septembre 2003 |
|
Monsieur Jean-Philippe Pleau Image de la conférence
Écouter : Partie 1
Partie 2 Voir
: Partie 1
Partie 2
Doctorant en sociologie
Université du Québec
Chercheur à l'INRS - Urbanisme, Culture et Société
Conciliation famille-travail des jeunes pères
Note biographique
Jean-Philippe Pleau est étudiant au doctorat en sociologie à l'Université du Québec à Montréal et également chercheur à l'Institut national de recherche scientifique (INRS-Urbanisation Culture et Société, Montréal). Il a rédigé récemment un mémoire de maîtriseen sociologie sur la conciliation famille-travail des jeunes pères (24-35 ans)1 dont l'objectif principal fût de mieux en saisir l'ancrage dans la réalité professionnelle et familiale de ces hommes.
Actuellement, les jeunes pères sont chaque jour plus nombreux à s'intéresser à l'articulation des responsabilités familiales et professionnelles. Différents bouleversements d'ordre social, culturel et organisationnel, la plupart survenus au cours des quarante dernières années, ont entraîné la redéfinition du paysage familial et socio-professionnel québécois et ont grandement contribué à l'émergence de cette volonté de changement des jeunes pères.
Cependant, rien n'est encore gagné, bien au contraire. Selon une récente étude que nous avons menée sur le sujet, les pères interrogés, âgés entre 24 et 35 ans, demeurent formels à cet égard : s'il est vrai que la conciliation famille-travail chez les hommes émerge depuis peu dans le discours commun, il nous faut cependant constater que demain n'est pas la veille du jour où, dans le quotidien de tout et chacun, cette forme d'exercice des responsabilités masculines aura acquis le statut de normalité, et ce, dans une perspective de rapports hommes-femmes équitables.
Ainsi, s'il est vrai qu'un nombre croissant de jeunes parents tiennent de nos jours un discours novateur sur la conciliation famille-travail en se faisant les défenseurs notamment d'une répartition équitable des tâches domestiques en fonction des intérêts et disponibilités des conjoints, il importe de souligner que le fait de désirer sinon de vouloir faire les choses différemment n'équivaut pas au fait de pouvoir réaliser et matérialiser de tels changements. En d'autres termes, le discours n'équivaut pas toujours la pratique.
À cet égard, le désir d'implication croissant des jeunes pères dans la sphère familiale semble actuellement freiné par un ensemble d'éléments dont certains apparaissent très évidents tandis que d'autres demeurent plus subtils voire sournois.
Il faut ainsi noter l'absence généralisée de tables à langer dans les toilettes pour hommes de plusieurs endroits publics, la difficulté accrue pour les jeunes pères d'obtenir auprès de leur employeur un congé d'une journée pour raison familiale, les dénominations ambiguës et discriminatoires à l'égard de la paternité que traduisent un certain nombre de centres de services destinés à la parentalité dans son ensemble (par exemple, les centres MÈRE-enfant plutôt que centres PARENTenfant ou FAMILLE-enfant ). De toute évidence, les éléments contribuant à faire émerger le pendant masculin de la superwoman, que nous nommons dans nos travaux l'homme exclu, sont nombreux.
De cette manière, les expériences parentales de la super-femme et de l'homme exclu traduisent une approche victimisante de la maternité et de la paternité. En ce sens, il s'agit de comprendre que tour à tour, et selon des situations fort différentes, les jeunes pères et les jeunes mères se trouvent confrontés à des formes déficientes de conciliation famille-travail. Et fait à noter, bien que le discours commun y réfère souvent de cette façon, la conciliation famille-travail ne représente pas par essence un conflit. Seules des expériences déficientes d'articulation des responsabilités familiales et professionnelles des jeunes parents conduisent à une forme conflictuelle de conciliation.2
Par ailleurs, si le féminisme a su mettre au jour la problématique de la condition féminine au cours des années 70 et 80 et travailler sans relâche à l'amélioration de la condition des femmes, on doit reconnaître cependant que ces changements furent opérés dans le cadre d'une époque bien particulière qu'ont traversé nos sociétés : celle du développement et de l'expansion du providentialisme et de projets collectifs considérables nourris d'idéaux socio-démocrates et humanistes. Or aujourd'hui, la crise des États-providence a entraîné avec elle un éclatement majeur des valeurs collectives et institué, du coup, un frein considérable aux changements socio-identitaires amorcés notamment au Québec par le féminisme à un point tel que, de cette manière, les bouleversements enclenchés à l'époque semblent avoir été relégués subitement au second plan des priorités sociétales.
Ainsi, si les femmes ont pu néanmoins faire un pas en avant dans leur processus de reconstruction identitaire, les hommes ont tardé de toute évidence à en faire autant. Si bien que depuis l'émergence du discours portant sur l'homme nouveau et les nouveaux pères, le pont liant les revendications féministes aux changements sociaux semble s'être effondré et, du coup, devenu inaccessible aux hommes. En d'autres termes, plongés dans une crise identitaire profonde, les hommes comme les femmes d'ailleurs semblent désormais confinés à composer notamment avec une culture organisationnelle qui priorise le travail et la rentabilité ainsi qu'avec des structures et des services sociaux inadéquats, voire manquants. En ce sens, nos travaux nous ont conduit à soulever l'interrogation suivante : Services manquants, pères manqués? La question nous apparaît en effet fort intéressante et légitime3 et qui sait, sans doute nécessaire à la relecture du célèbre ouvrage de Guy Corneau intitulé Père manquant, fils manqué qui, visiblement acharné à saisir la problématique de par ses conséquences plutôt que par ses causes, offre selon nous une vision réductrice, psychologisante et essentiellement déterministe de la paternité. Ainsi, les pères et les fils naissent ni manquants ni manqués : ils le deviennent, à coup de services manquants notamment et de mentalités collectives discriminantes et vieillottes.
Or, s'il est vrai que nous observons aujourd'hui un désir croissant d'implication des hommes dans la sphère familiale, nous sommes de ceux qui posons l'hypothèse selon laquelle le contexte actuel rend difficile l'émergence de telles réflexions (l'expression vouloir n'est pas pouvoir prend ici tout son sens) et entraîne plutôt les individus dans une logique de course à la rentabilité de laquelle il devient particulièrement difficile de sortir si l'on tient compte de l'efficacité des divers mécanismes stratégiques actuels dont fait usage le système économique ainsi que ses nombreux promoteurs (par exemple, la culture du divertissement, les publicités, la production de médiatique masse d'information-marchandise, etc.). En d'autres termes, il suffit de comprendre que les impacts de la mondialisation de l'économie tout autant que l'élargissement du courant néolibéral à l'ensemble des domaines de l'activité sociale contribuent à faire en sorte que désormais, tout se comprend en termes économiques comme le rapportait d'ailleurs le Conseil de la famille et de l'enfance du Québec en 1999 : Tout se passe comme si les valeurs prédominantes étaient désormais la production et le marché, au point que tout le reste, y compris la famille, l'enfance, voire l'ensemble de la vie privée et de la vie sociale, était sommé de se mesurer à eux pour démontrer leur valeur inhérente 4 . Dans cette perspective, les jeunes hommes se rendent à l'évidence, tout comme le font également les jeunes mères selon nos travaux, que notre société adapte actuellement la famille au travail plutôt que l'inverse et ce, malgré toutes les belles paroles formulées à cet égard par le gouvernement du Québec depuis maintenant près de dix ans. En ce sens, les résultats de la sociologue Renée B-Dandurand6 soutiennent même que certaines dispositions de la politique familiale du Québec constituent d'abord et avant tout des instruments de régulation économique plutôt que des outils pour satisfaire a priori les besoins des parents. Cela n'est pas sans nous inquiéter.
Chose certaine, comme le soulignait récemment un collègue sociologue, il n'y a pas de fatalité historique. C'est donc par notre action et nos choix de société que nous allons réussir ou non à concilier davantage l'emploi, le travail et la famille 5. Le cas échéant, les rapports hommes-femmes ne pourront que s'en porter mieux. Après tout, un monde qui se fait est d'abord un monde qui se parle, non?
1 Pleau, J-P (2002). Services manquants, pères manqués ? La conciliation travail-famille et son ancrage dans la réalité professionnelle et familiale des jeunes hommes. Mémoire de maîtrise, Sainte-Foy, Université Laval, 143 pages.
2 Cependant, il demeure important de le rappeler, ce n'est pas d'une approche victimisante dont il faut parler à cet égard, ni pour les pères, ni pour les mères. Si tel devait être le cas, c'est d'une approche victimisante globale à laquelle il faudrait faire référence. Toutefois, nous croyons néanmoins que la question Services manquants, pères manqués? demeure légitime dans un tel cas puisqu'elle n'a pour objectif que de rendre compte d'une particularité problématique de la paternité observée au cours de nos travaux. Dans une perspective globale, elle pourrait prendre la forme suivante : Services et mentalités problématiques, parents manqués? .
3 TREMBLAY, D-G. et VILLENEUVE, D. (1999b). Familles et travail, deux mondes à concilier, Québec, Conseil de la famille et de l'enfance, p. 22.
4 B.-DANDURAND, R., BERGERON, J., KEMPENEERS, M. et SAINT-PIERRE, M-H. (2001). Les politiques familiales : comparaison des programmes en vigueur au Québec avec ceux d'autres provinces canadiennes, des États-Unis, de la France et de la Suède. Rapport composé de 3 articles distincts, Montréal, Institut national de la recherche scientifique, 80 pages.
5 MERCURE, D. (2001). Les mutations contemporaines des rapports entre le travail, l'emploi et la famille dans CONSEIL DE LA FAMILLE ET DE L'ENFANCE DU QUÉBEC. (2001). Démographie et famille. Les impacts sur la société de demain. Actes du colloque, Québec, Conseil de la famille et de l'enfance, 2001, pp. 74-86.
|
3465, rue
Durocher Montréal (Québec) H2X 2C6 Vox : (1-514) 499-4000 |
||