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Démographe
Université de MontréalPopulation
et famille
Pour un démographe, la famille est
un instrument, ou plutôt le seul instrument grâce
auquel les sociétés humaines assurent une fonction tout
à fait essentielle : renouveler leurs effectifs,
c'est-à-dire remplacer leurs membres vieillissants par
de jeunes citoyens... des citoyens à peu près
éduqués! Je dis cela pour éviter un malentendu :
je ne suis pas un spécialiste du bonheur des familles...
ni de leur malheur. Mais je suis un fervent défenseur de
tout ce qui peut la renforcer; et je dénonce volontiers
la négligence de nos gouvernements à son égard, de
même que les usurpateurs de ses droits, de sa
spécificité et de sa dignité.
Court tableau démographique de
notre société
« Notre » société, c'est
notre province, notre pays, ou encore le monde
occidental. Il y a sans doute des particularités
québécoises; à mon avis, elles sont moins importantes
que les similitudes entre ces trois entités. Mais
commençons par le Québec. L'encadré ci-contre
présente les éléments essentiels de la conjoncture
démographique de la décennie 1990-1999 et de l'année
qui va du 1er juillet 1999 au 30 juin 2000.
1. Éléments de la conjoncture
démographique récente du Québec
(nombres annuels)
| . |
Décenie
1990-1999 |
1999-2000
|
Accroissement naturel :
Naissances
Décès
|
36 000 88
000
52 000
|
14 000
70 000
56 000
|
Migrations internationales
Immigrants
Émigrants
|
+
29 000
35 000
6 000
|
+
17 000
28 000
11 000
|
Migrations interprovinciales
Immigrants
Émigrants
|
- 14 000 000
00
|
- 13 000 --
--
|
| Solde migratoire global : |
+ 15 000 |
+ 4 000 |
Remarques :
- Le surplus des naissances sur les décès
(accroissement naturel) va en s'abaissant; en
fait, il y a là une espèce d'illusion, car
le comportement démographique des Québécois
depuis 30 ans correspond à une réduction de
leurs effectifs. Pourquoi l'accroissement naturel
est-il encore positif? Parce que malgré un
vieillissement bien avancé, nous avons encore
une proportion de personnes âgées qui est
relativement faible, bien qu'elle soit en
croissance rapide. Ce vieillissement est causé
surtout par le régime de faible fécondité qui
s'est installé depuis plusieurs décennies; mais
ses effets ne sont pas encore totalement
déployés. D'ici trente-cinq ans, la
fraction des plus de 65 ans va passer de 13 à
25-28%. À cause de ce vieillissement, la
mortalité va augmenter et l'on s'attend à ce
que la croissance naturelle devienne nulle entre
2010 et 2020, puis négative.
- Le Québec gagne dans ses échanges migratoires
avec les pays étrangers : migration
nette de + 17 000 en 1999-2000. Mais il est
perdant dans ses échanges avec les autres
provinces : - 13 000 en 1999-2000. Au total,
le Québec ne gagne pas grand chose par le
truchement des courants migratoires : + 4
000. En fait, il perd beaucoup de ses immigrés
étrangers et de sa population non francophone.
Il est difficile de ne pas voir dans
cette faible attraction du Québec, l'effet d'un chômage
relativement élevé et d'une fiscalité passablement
lourde.
À travers tout cela, il y a donc
une grande nouveauté : la population de la Province
va probablement cesser de croître, entre 2010 et 2020,
même compte tenu de l'immigration. D'ailleurs, certaines
régions périphériques du Québec ont déjà commencé
à le faire. Notons que cette cessation de la croissance
varie suivant l'âge : la croissance est déjà
terminée ou à peu près terminée pour les moins de 55
ans; mais elle va se poursuivre jusque en 2015 pour les
45-60 ans ... jusque en 2040 pour les 60 à 80 ans.
Ce que je viens de dire pour le
Québec est presque applicable à l'ensemble du pays. Le
Canada est en train de rejoindre le Québec en
matière de faible fécondité et sa croissance naturelle
sera nulle, elle aussi, vers 2040. La grande différence,
par rapport au Québec, c'est que le reste du Canada
profite d'une immigration nette substantielle, qui va
produire, d'ici 2050, un accroissement de population de
l'ordre de 30%, tandis que le Québec, après une très
légère croissance, va probablement revenir à la
population d'aujourd'hui.
Le Canada se rapproche ainsi des
États-Unis, dont la population devrait augmenter de 40%
au cours du prochain demi-siècle. C'est donc dire que la
population québécoise va perdre du poids dans
l'ensemble du pays.
On peut noter en passant qu'en
général, l'Occident manifeste une bien faible
vigueur démographique. Le Japon aussi, de sorte que, sur
la Planète, le poids des pays détenteurs de la liberté
et de la richesse se réduit : la population totale
des pays riches représentait un tiers de la population
du Globe en 1950; un cinquième aujourd'hui; un huitième
en 2050, si l'on accepte les hypothèses moyennes des
démographes des Nations Unies. En d'autres termes, en
1950, chaque riche avait la responsabilité de deux
pauvres; dans cinquante ans, il y aurait sept pauvres
pour chaque riche. Mais on peut espérer que certains
pays pauvres vont passer dans le camp des riches, ce qui
est déjà bien commencé.
2. Pourquoi une si faible fécondité?
La figure 1 donne l'essentiel de
l'évolution de la fécondité au Québec. Il s'agit de
la descendance, i.e. le nombre moyen d'enfants mis au
monde par les femmes nées entre 1850 et 1965. Ce nombre
est passé de 6 enfants à 1,6 enfants. À cet égard, le
Québec n'est pas aussi exceptionnel qu'on le croit
souvent et il n'a jamais été le champion de la faible
fécondité. Mais 1,6 enfants, c'est 0,5 enfant de moins
que ce qui est nécessaire pour assurer le renouvellement
des générations. Le déficit est de 25% ou, si l'on
veut, 32 000 naissances par année. Pour le combler, il
faudrait que la moitié des hommes et des femmes aient un
enfant de plus. C'est ce qu'ont fait les Québécois et
les autres Canadiens jusqu'à la génération née en
1942, c'est-à-dire les jeunes grand mères et grands
pères d'aujourd'hui.
FIGURE 1 
C'est aussi ce que font encore les
Américains, les seuls citoyens d'un pays développé qui
atteignent le niveau de remplacement : 2,1 enfants.
Pourquoi une si faible fécondité? On
peut aligner les causes
suivantes :
- a) le travail marchand
des femmes, beaucoup plus important
aujourd'hui; il fait concurrence au temps
qu'il faut consacrer aux jeunes enfants;
N.B.- Celui des hommes aussi !
- b) des biens de consommation concurrents des
enfants (voyages, autos, résidence
secondaire,...etc.); ces biens ne
sont pas nouveaux, mais ils sont maintenant à la
portée de la majorité;
- c) fragilité des couples (voir plus loin);
- d) causes anciennes : urbanisation,
industrialisation, instruction;
- e) accroissement du coût net des enfants;
N .B.- Un couple qui décide
d'avoir deux enfants réduit son niveau de vie de
30% s'il n'y a pas de compensation
financière.
- f) réduction des contraintes religieuses
(particulièrement au Canada français).
3. La fragilité conjugale et la
bousculade des enfants
Les règles, les coutumes, les sentiments, les
devoirs, les droits qui entouraient la famille, jusqu'à
il y a trente ans, ont été modifiés à une allure
étonnante, sous nos yeux. Tout, dans ces
transformations, n'est pas déplorable. On ne saurait
regretter l'accès à la contraception, l'émancipation
des femmes, leur liberté accrue, leur participation au
monde du travail et de la politique. Cependant, certains
changements sont inquiétants :
- On se marie légalement beaucoup moins :
plus de la moitié des jeunes couples qui se sont
formés récemment, au Québec, ne se sont pas
mariés, ... et plus de la moitié des enfants
naissent maintenant hors du mariage. Cependant,
il n'y a guère plus d'enfants qu'autrefois qui
naissent sans père.
- L'une des faiblesses de ces mariages
sans papiers , c'est qu'ils sont
encore plus fragiles que les unions légales. On
en aura une bonne idée en examinant la figure 2,
qui représente, pour les enfants nés au Canada
en 1983-84, la fraction de ceux qui ont connu la
séparation de leurs parents, entre le moment de
leur naissance et l'âge de 10 ans. Cette
fraction cumulée est représentée pour quatre
types d'unions :
- a) union libre seulement (non suivie d'un
mariage);
- b) mariage seulement;
- c) une union libre transformée en
mariage;
- d) mariage précédé d'une autre union
libre.
FIGURE 2 
Notons en passant que les ruptures d'unions sont
beaucoup plus fréquentes au Québec que dans le reste du
pays.
Il ne faut pas oublier que la séparation des parents
conduit, au moins pour un temps, à la famille
monoparentale, malheureusement accompagnée le plus
souvent de la pauvreté.
Politique familiale :
considérations générales
Je ne prétends pas vous en donner ici le contenu.
J'ai essayé d'en donner quelques jalons dans trois
chapitres de mon livre Les enfants, la richesse et la
pauvreté au Canada (Varia, 2000).
Je me contenterai ici de faire quelques remarques
générales :
- On a, dans cette province, la politique familiale
facile. Chaque fois qu'un gouvernement fait un
bon coup (parfois un mauvais), on parle de
politique familiale.
- Une politique, dans le domaine de la famille
comme dans les autres, c'est beaucoup plus que du
bricolage : une aide financière aux
familles pauvres par ci, des garderies à cinq
dollars par là, une interdiction de garderie
privée ailleurs, un bonus pour les jeunes
enfants pendant quatre ou cinq ans, puis, un peu
plus tard, le retrait du bonus,... Ça, c'est du
bricolage
- Qu'est-ce donc qu'une véritable politique de la
famille? C'est un ensemble de mesures
coordonnées qui ont pour but d'aider les
familles à remplir leurs fonctions,
particulièrement la fonction qui leur est
exclusive : mettre au monde et éduquer des
enfants. On est presque gêné de le
rappeler : toutes les sociétés ont besoin
de ces enfants, en quantité et en qualité
suffisantes.
- Cette aide prend plusieurs formes, mais ce n'est
pas n'importe quelle mesure sympathique en vue de
soulager les misères des uns et des autres. En
particulier, la lutte contre la pauvreté, si
nécessaire soit-elle, n'est pas en elle même
une politique familiale.
- Sans prétendre être complet, on peut énoncer
quelques aspects importants d'une politique
familiale :
- Premièrement, on doit offrir un cadre
juridique pour renforcer les droits et
devoirs des membres de la famille :
les enfants d'abord, les parents aussi.
Dans ce domaine, le mariage est
important. Pas la cérémonie, pas le
gâteau coupé à deux, mais bien
l'ensemble des lois et règlements
qu'offre la société pour protéger
celles et ceux qui se sont lancés dans
cette aventure. Il est vrai que beaucoup
de couples refusent ce renfort juridique.
C'est dommage. On n'en a pas beaucoup
besoin quand les choses vont bien. C'est
quand elles vont mal que c'est important,
particulièrement lorsqu'il est
préférable de mettre fin à une union
qui marche mal. Et particulièrement pour
les mères et les enfants.
- Entre parenthèses, le mariage n'a pas
été inventé pour glorifier les
échanges sexuels; il a été institué
pour protéger, non pas un couple, mais
bien la famille, c'est-à-dire l'union
d'une femme et d'un homme, union
destinée à élever des enfants. Et l'on
ne voit pas pourquoi la société se
mettrait en tête de protéger des
adultes, pour le simple fait qu'ils
s'échangent des gratifications
sexuelles.
- Deuxièmement, il est absolument
nécessaire que l'État offre des
compensations financières importantes à
tous les parents, riches ou pauvres. Ces
parents vont donner à la société ses
futurs citoyens et cela représente des
coûts très importants. Il est normal
que ceux qui ne veulent pas remplir cette
fonction apportent au moins leur
contribution financière. Ne nous mettons
pas la tête dans le sable : l'aide
financière de l'État sera lourde, si
l'on veut que cette aide remplisse ses
deux buts : a) atténuer les
différences de niveaux de vie entre ceux
qui ont peu d'enfants et ceux qui en ont
beaucoup et en particulier
éradiquer la pauvreté due aux enfants;
b) encourager les parents à mettre au
monde un enfant de plus. Cela s'appelle
du natalisme modéré et ce n'est pas
honteux.
- Dans cette aide financière, il y a deux
aspects fondamentaux : compenser les
dépenses privées entraînées par les
enfants; et compenser, dans une certaine
mesure, la perte de revenu qu'entraîne
la surveillance constante des jeunes
enfants qui ne vont pas à l'école. Je
ne peux m'empêcher de dénoncer ici
l'injustice flagrante des garderies à
cinq ou x dollars, à l'égard des
parents qui préfèrent s'occuper de
leurs jeunes enfants d'une autre façon,
à commencer par le faire eux-mêmes.
- Pour les autres éléments importants
d'une politique de la famille, je ne
ferai que mentionner qu'il y aurait
beaucoup de mesures à prendre dans les
écoles, dans le monde du travail, pour
ne pas parler de la déséducation qui
est servie par les organes de publicité,
principalement par la télévision. J'ai
abordé ces aspects dans mon livre sur Les
enfants, la richesse et la pauvreté au
Canada.
Faut-il ajouter qu'une véritable politique de la
famille, ça ne se fait pas en une soirée sur un coin de
table, ou sous l'inspiration d'un ministre, même
généreux, encore moins sous la surveillance frileuse de
ce que le philosophe américain Alan Bloom a appelé les
féministes stridents . Une
véritable politique de la famille se prépare
longuement, car c'est très compliqué, surtout si l'on
tient à un minimum de cohérence. Et il faut consulter
tous les intéressés : parents, entreprises,
syndicats, monde scolaire, ... etc.
Il y a du chemin à faire et je souhaite bonne route
à votre regroupement.
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