Le Regroupement inter-organismes
pour une politique familiale au Québec
 

Pensons famille     

Volume 15, numéro 75, décembre 2003

     
Monsieur Jacques Henripin   Image de la conférence   Écouter  Partie 1  Partie 2  Voir  Partie 1  Partie 2
Démographe
Université de Montréal

Population et famille

   Pour un démographe, la famille est un instrument, ou plutôt le seul instrument grâce auquel les sociétés humaines assurent une fonction tout à fait essentielle : renouveler leurs effectifs, c'est-à-dire remplacer leurs membres vieillissants par de jeunes citoyens... des citoyens à peu près éduqués! Je dis cela pour éviter un malentendu : je ne suis pas un spécialiste du bonheur des familles... ni de leur malheur. Mais je suis un fervent défenseur de tout ce qui peut la renforcer; et je dénonce volontiers la négligence de nos gouvernements à son égard, de même que les usurpateurs de ses droits, de sa spécificité et de sa dignité.

   Court tableau démographique de notre société

   « Notre » société, c'est notre province, notre pays, ou encore le monde occidental. Il y a sans doute des particularités québécoises; à mon avis, elles sont moins importantes que les similitudes entre ces trois entités. Mais commençons par le Québec. L'encadré ci-contre présente les éléments essentiels de la conjoncture démographique de la décennie 1990-1999 et de l'année qui va du 1er juillet 1999 au 30 juin 2000.

1. Éléments de la conjoncture démographique récente du Québec

(nombres annuels)

. Décenie 1990-1999  1999-2000
Accroissement naturel :

Naissances

Décès

36 000

88 000

52 000

 14 000

 70 000

 56 000

Migrations internationales

Immigrants

Émigrants

   + 29 000

35 000

6 000

 + 17 000

 28 000

 11 000

Migrations interprovinciales

Immigrants

Émigrants

- 14 000

000

00

- 13 000

--

--

Solde migratoire global : + 15 000 + 4 000

Remarques :

  1. Le surplus des naissances sur les décès (accroissement naturel) va en s'abaissant; en fait, il y a là une espèce d'illusion, car le comportement démographique des Québécois depuis 30 ans correspond à une réduction de leurs effectifs. Pourquoi l'accroissement naturel est-il encore positif? Parce que malgré un vieillissement bien avancé, nous avons encore une proportion de personnes âgées qui est relativement faible, bien qu'elle soit en croissance rapide. Ce vieillissement est causé surtout par le régime de faible fécondité qui s'est installé depuis plusieurs décennies; mais ses effets ne sont pas encore totalement déployés. D'ici trente-cinq ans, la fraction des plus de 65 ans va passer de 13 à 25-28%. À cause de ce vieillissement, la mortalité va augmenter et l'on s'attend à ce que la croissance naturelle devienne nulle entre 2010 et 2020, puis négative.
  2. Le Québec gagne dans ses échanges migratoires avec les pays étrangers :  migration nette de + 17 000 en 1999-2000. Mais il est perdant dans ses échanges avec les autres provinces : - 13 000 en 1999-2000. Au total, le Québec ne gagne pas grand chose par le truchement des courants migratoires : + 4 000. En fait, il perd beaucoup de ses immigrés étrangers et de sa population non francophone.

   Il est difficile de ne pas voir dans cette faible attraction du Québec, l'effet d'un chômage relativement élevé et d'une fiscalité passablement lourde.

   À travers tout cela, il y a donc une grande nouveauté : la population de la Province va probablement cesser de croître, entre 2010 et 2020, même compte tenu de l'immigration. D'ailleurs, certaines régions périphériques du Québec ont déjà commencé à le faire. Notons que cette cessation de la croissance varie suivant l'âge : la croissance est déjà terminée ou à peu près terminée pour les moins de 55 ans; mais elle va se poursuivre jusque en 2015 pour les 45-60 ans ... jusque en 2040 pour les 60 à 80 ans.

   Ce que je viens de dire pour le Québec est presque applicable à l'ensemble du pays. Le Canada est en train de rejoindre le Québec en matière de faible fécondité et sa croissance naturelle sera nulle, elle aussi, vers 2040. La grande différence, par rapport au Québec, c'est que le reste du Canada profite d'une immigration nette substantielle, qui va produire, d'ici 2050, un accroissement de population de l'ordre de 30%, tandis que le Québec, après une très légère croissance, va probablement revenir à la population d'aujourd'hui.

   Le Canada se rapproche ainsi des États-Unis, dont la population devrait augmenter de 40% au cours du prochain demi-siècle. C'est donc dire que la population québécoise va perdre du poids dans l'ensemble du pays.

   On peut noter en passant qu'en général, l'Occident manifeste une bien faible vigueur démographique. Le Japon aussi, de sorte que, sur la Planète, le poids des pays détenteurs de la liberté et de la richesse se réduit : la population totale des pays riches représentait un tiers de la population du Globe en 1950; un cinquième aujourd'hui; un huitième en 2050, si l'on accepte les hypothèses moyennes des démographes des Nations Unies. En d'autres termes, en 1950, chaque riche avait la responsabilité de deux pauvres; dans cinquante ans, il y aurait sept pauvres pour chaque riche. Mais on peut espérer que certains pays pauvres vont passer dans le camp des riches, ce qui est déjà bien commencé.

2. Pourquoi une si faible fécondité?

   La figure 1 donne l'essentiel de l'évolution de la fécondité au Québec. Il s'agit de la descendance, i.e. le nombre moyen d'enfants mis au monde par les femmes nées entre 1850 et 1965. Ce nombre est passé de 6 enfants à 1,6 enfants. À cet égard, le Québec n'est pas aussi exceptionnel qu'on le croit souvent et il n'a jamais été le champion de la faible fécondité. Mais 1,6 enfants, c'est 0,5 enfant de moins que ce qui est nécessaire pour assurer le renouvellement des générations. Le déficit est de 25% ou, si l'on veut, 32 000 naissances par année. Pour le combler, il faudrait que la moitié des hommes et des femmes aient un enfant de plus. C'est ce qu'ont fait les Québécois et les autres Canadiens jusqu'à la génération née en 1942, c'est-à-dire les jeunes grand mères et grands pères d'aujourd'hui.

FIGURE 1

   C'est aussi ce que font encore les Américains, les seuls citoyens d'un pays développé qui atteignent le niveau de remplacement : 2,1 enfants.

Pourquoi une si faible fécondité? On peut aligner les “ causes suivantes ” :

  1. a) le travail “ marchand ” des femmes, beaucoup plus important aujourd'hui; il fait concurrence au temps qu'il faut consacrer aux jeunes enfants;
       N.B.- Celui des hommes aussi !
  2. b) des biens de consommation concurrents des enfants (voyages, autos, résidence secondaire,...etc.);   ces biens ne sont pas nouveaux, mais ils sont maintenant à la portée de la majorité;
  3. c) fragilité des couples (voir plus loin);
  4. d) causes anciennes : urbanisation, industrialisation, instruction;
  5. e) accroissement du coût net des enfants;
      N .B.- Un couple qui décide d'avoir deux enfants réduit son niveau de vie de 30% s'il n'y a pas de compensation          financière.
  6. f) réduction des contraintes religieuses (particulièrement au Canada français).

3. La fragilité conjugale et la bousculade des enfants

Les règles, les coutumes, les sentiments, les devoirs, les droits qui entouraient la famille, jusqu'à il y a trente ans, ont été modifiés à une allure étonnante, sous nos yeux. Tout, dans ces transformations, n'est pas déplorable. On ne saurait regretter l'accès à la contraception, l'émancipation des femmes, leur liberté accrue, leur participation au monde du travail et de la politique. Cependant, certains changements sont inquiétants :

  1. On se marie légalement beaucoup moins : plus de la moitié des jeunes couples qui se sont formés récemment, au Québec, ne se sont pas mariés, ... et plus de la moitié des enfants naissent maintenant hors du mariage. Cependant, il n'y a guère plus d'enfants qu'autrefois qui naissent sans père.
  2. L'une des faiblesses de ces “ mariages sans papiers ”, c'est qu'ils sont encore plus fragiles que les unions légales. On en aura une bonne idée en examinant la figure 2, qui représente, pour les enfants nés au Canada en 1983-84, la fraction de ceux qui ont connu la séparation de leurs parents, entre le moment de leur naissance et l'âge de 10 ans. Cette fraction cumulée est représentée pour quatre types d'unions :
    1. a) union libre seulement (non suivie d'un mariage);
    2. b) mariage seulement;
    3. c) une union libre transformée en mariage;
    4. d) mariage précédé d'une autre union libre.

FIGURE 2

Notons en passant que les ruptures d'unions sont beaucoup plus fréquentes au Québec que dans le reste du pays.

Il ne faut pas oublier que la séparation des parents conduit, au moins pour un temps, à la famille monoparentale, malheureusement accompagnée le plus souvent de la pauvreté.

Politique familiale : considérations générales

Je ne prétends pas vous en donner ici le contenu. J'ai essayé d'en donner quelques jalons dans trois chapitres de mon livre Les enfants, la richesse et la pauvreté au Canada (Varia, 2000).

Je me contenterai ici de faire quelques remarques générales :

  1. On a, dans cette province, la politique familiale facile. Chaque fois qu'un gouvernement fait un bon coup (parfois un mauvais), on parle de politique familiale.
  2. Une politique, dans le domaine de la famille comme dans les autres, c'est beaucoup plus que du bricolage : une aide financière aux familles pauvres par ci, des garderies à cinq dollars par là, une interdiction de garderie privée ailleurs, un bonus pour les jeunes enfants pendant quatre ou cinq ans, puis, un peu plus tard, le retrait du bonus,... Ça, c'est du bricolage
  3. Qu'est-ce donc qu'une véritable politique de la famille? C'est un ensemble de mesures coordonnées qui ont pour but d'aider les familles à remplir leurs fonctions, particulièrement la fonction qui leur est exclusive : mettre au monde et éduquer des enfants. On est presque gêné de le rappeler : toutes les sociétés ont besoin de ces enfants, en quantité et en qualité suffisantes.
  4. Cette aide prend plusieurs formes, mais ce n'est pas n'importe quelle mesure sympathique en vue de soulager les misères des uns et des autres. En particulier, la lutte contre la pauvreté, si nécessaire soit-elle, n'est pas en elle même une politique familiale.
  5. Sans prétendre être complet, on peut énoncer quelques aspects importants d'une politique familiale :
    • Premièrement, on doit offrir un cadre juridique pour renforcer les droits et devoirs des membres de la famille : les enfants d'abord, les parents aussi. Dans ce domaine, le mariage est important. Pas la cérémonie, pas le gâteau coupé à deux, mais bien l'ensemble des lois et règlements qu'offre la société pour protéger celles et ceux qui se sont lancés dans cette aventure. Il est vrai que beaucoup de couples refusent ce renfort juridique. C'est dommage. On n'en a pas beaucoup besoin quand les choses vont bien. C'est quand elles vont mal que c'est important, particulièrement lorsqu'il est préférable de mettre fin à une union qui marche mal. Et particulièrement pour les mères et les enfants.
    • Entre parenthèses, le mariage n'a pas été inventé pour glorifier les échanges sexuels; il a été institué pour protéger, non pas un couple, mais bien la famille, c'est-à-dire l'union d'une femme et d'un homme, union destinée à élever des enfants. Et l'on ne voit pas pourquoi la société se mettrait en tête de protéger des adultes, pour le simple fait qu'ils s'échangent des gratifications sexuelles.
    • Deuxièmement, il est absolument nécessaire que l'État offre des compensations financières importantes à tous les parents, riches ou pauvres. Ces parents vont donner à la société ses futurs citoyens et cela représente des coûts très importants. Il est normal que ceux qui ne veulent pas remplir cette fonction apportent au moins leur contribution financière. Ne nous mettons pas la tête dans le sable : l'aide financière de l'État sera lourde, si l'on veut que cette aide remplisse ses deux buts : a) atténuer les différences de niveaux de vie entre ceux qui ont peu d'enfants et ceux qui en ont beaucoup – et en particulier éradiquer la pauvreté due aux enfants; b) encourager les parents à mettre au monde un enfant de plus. Cela s'appelle du natalisme modéré et ce n'est pas honteux.
    • Dans cette aide financière, il y a deux aspects fondamentaux : compenser les dépenses privées entraînées par les enfants; et compenser, dans une certaine mesure, la perte de revenu qu'entraîne la surveillance constante des jeunes enfants qui ne vont pas à l'école. Je ne peux m'empêcher de dénoncer ici l'injustice flagrante des garderies à cinq ou x dollars, à l'égard des parents qui préfèrent s'occuper de leurs jeunes enfants d'une autre façon, à commencer par le faire eux-mêmes.
    • Pour les autres éléments importants d'une politique de la famille, je ne ferai que mentionner qu'il y aurait beaucoup de mesures à prendre dans les écoles, dans le monde du travail, pour ne pas parler de la déséducation qui est servie par les organes de publicité, principalement par la télévision. J'ai abordé ces aspects dans mon livre sur Les enfants, la richesse et la pauvreté au Canada.

Faut-il ajouter qu'une véritable politique de la famille, ça ne se fait pas en une soirée sur un coin de table, ou sous l'inspiration d'un ministre, même généreux, encore moins sous la surveillance frileuse de ce que le philosophe américain Alan Bloom a appelé les “ féministes stridents ”. Une véritable politique de la famille se prépare longuement, car c'est très compliqué, surtout si l'on tient à un minimum de cohérence. Et il faut consulter tous les intéressés : parents, entreprises, syndicats, monde scolaire, ... etc.

Il y a du chemin à faire et je souhaite bonne route à votre regroupement.


C.P. 6128, succursale Centre-ville
Montréal (Québec) H3C 3J7

Vox : (1-514) 343-6111

Jacques.Henripin@sympatico.ca

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