![]() |
Le Regroupement inter-organismes pour une politique familiale au Québec |
|
Pensons famille |
Volume 15, numéro 75, décembre 2003 |
|
| Madame Maria Eugenia Morales Image
de la conférence Écouter Voir Agente d'accompagnement CANA - Carrefour d'aide aux nouveaux arrivants |
Expérience d'immigration du Guatemala au Québec
Lorsque j'ai pris la décision d'émigrer au Québec avec mes trois jeunes enfants, c'était surtout parce que la situation politique de mon pays se détériorait.
Étant professeur à l'Université nationale du Guatemala au département de Science politique, ma vie était en danger par mes idées de justice sociale. Nous étions dans un guerre civile non déclarée officiellement, mais toutes et tous travaillant dans l'éducation, dans la communauté, étaient visées par la police secrète militaire et les groupes paramilitaires. Je ne voulait pas pour mes enfants et moi-même vivre dans un pays où les gens étaient persécutés pour leur pensée.
J'ai choisi le Québec parce que ma soeur et mon frère vivaient ici depuis quelques années. Ils m'ont parrainé et, de cette façon, moi et ma famille, nous nous sommes rendues ici en 1986.
La démarche administrative fut plus facile et vite que prévue, peut-être parce que je l'avais entreprise depuis la Californie où je faisait mes études de maîtrise. Le résultat fut que dans six (6) mois, j'ai reçu l'acceptation de l'ambassade du Canada au Guatemala. Les deux fonctionnaires, le fédéral et le provincial, ont donné leur accord et me voilà, mes documents étaient prêts pour que je quitte le pays.
La décision était prise. Cependant, à un moment donné, je n'était plus sûre de partir. Mon travail à ce moment-là était intéressant, mes enfants allaient bien dans leurs études, ma fille aînée finissait ses études au secondaire. Mais, la situation du pays restait difficile et en voyant un meilleur avenir pour mes enfants, la décision était évidente.
Malgré que le conseil de l'ambassade canadienne était de quitter le pays toute seule sans mes enfants et rien vendre au cas où je changerait d'idée, la décision était de partir toutes ensemble. Et le 18 octobre 1986, on a quitté le pays et tout notre vie changeait à jamais.
Nous sommes arrivées à Dorval, où les fonctionnaires de l'immigration nous ont amenées dans une salon pour nous fournir tous les documents de la démarche administrative pour nous procurer les cartes d'assurance sociale et d'assurance maladie, et les renseignements pour inscrire les filles à l'école, etc.
Mon frère et ma soeur nous attendaient et nous ont amené à notre premier logement situé sur la rue Sherbrooke coin Parthenais. Ma famille vivaient aussi tout près. Alors à ce moment-là, tout notre avenir semblait heureux, excitant et plein d'expectatives d'un futur merveilleux!
Pas plus tard qu'une semaine, on a commencé a expérimenter le choc culturel. C'était d'abord au niveau familial. On n'étaient pas habituées à vivre dans un petit espace. Les disputes n'ont pas tardé à se présenter. Les filles ne voulaient pas prendre des responsabilités ménagères. Étant une mère monoparentale, j'ai ressenti une responsabilité plus accrue parce que j'ai dû me prendre en main et aussi les filles. J'avais perdu le contrôle de ma vie et de mes enfants. Bientôt je ne connaissais plus le milieu social de mes enfants, en somme, j'était écartée de leur vie sociale.
Deuxièmement, le coté professionnel en a subi les conséquences. Ma méconnaissance linguistique rendait plus difficile mon insertion sur le marché du travail. Je suis allée prendre de cours de français au C.O.F.I pendant quelques mois à temps plein. Mais le niveau était assez bas et étant donné que mon domaine professionnel dépendait beaucoup de la communication orale, je n'avait pas l'assurance pour me débrouiller comme j'étais habituée dans ma langue. En conséquence, j'étais dans l'insécurité et mes expectatives de me situer dans un emploi au même niveau que celui que j'avais au Guatemala était presque impossible à achever. Malgré qu'au Guatemala on m'avait assurée que je n'aurais pas de problème de me trouver de l'emploi, ici, au Centre d'emploi on m'a répondu que les seuls emplois qu'ils y avaient étaient dans la manufacture. C'était très difficile de me sentir isolée de la vie professionnelle que j'avait prévue.
Troisièmement, étant parrainée par ma famille, je ne pouvait pas faire demande de l'aide sociale. Donc, mes épargnes disparaissaient dans les dépenses du logement, du chauffage, des vêtements d'hiver, de la nourriture, etc. Ma fille deuxième fille travaillait dans des boulots pour les étudiants et apportaient un peu d'argent à la maison, mais la plupart de l'argent allait pour acheter des choses que les jeunes filles veulaient.
J'ai commencé à me poser des questions concernant la décision prise en me disant que, probablement, je n'avais pas considéré que changer du pays signifie beaucoup plus que j'en avais pensé. À ce moment-là le coût semblait énorme.
Cependant, je n'ai pas envisagé de retourner, mes enfants étaient beaucoup plus adaptées que moi-même, alors je n'avais pas le droit de les faire encore changer de pays. Ma fille aînée faisait ses études au Cégep Ahuntsic, les autres deux filles au secondaire. Pour elles c'était aussi difficile, mais à ce moment-là aucune d'entre nous n'avaient pris conscience de ce qui nous arrivait. On ne savait pas qu'il avait des organismes communautaires spécialisés pour aider psychologicament les nouveaux immigrants à faire face au choc culturel. Mon frère et ma soeur nous ont beaucoup aidé pour nous adapter, mais leur expérience était très différente de la nôtre. Eux sont arrivés sans famille et leur métier était beaucoup plus convoité sur le marché de travail. Les deux travaillaient dans l'industrie du voyage et n'ont pas connu de difficultés majeures pour se situer professionnellement.
Dans la confusion et la détresse que j'avais, j'ai trouvé comme moyen pour me sentir utile que c'était de m'impliquer dans les organismes communautaires qui fournissaient l'accueil aux nouveaux immigrants et réfugiés. Comme bénévole, j'ai pensé que je pouvais les aider parce que d'une certain façon, je comprenais bien leurs expériences et je sentais la solidarité envers eux. J'ai trouvé enrichissante mon expérience car j'ai fait la connaissance de gens courageux, et je me suis rendu compte que pour les personnes plus scolarisées l'adaptation s'avère plus difficile à cause des expectatives professionnelles.
Mon premier travail rémunéré, fut dans une boutique pour robes de mariée. Il faut bien dire que j'étais frustré de travailler dans un milieu éloigné de mon domaine, mais au bout de trois ans, je me suis trouvée plus près de ce que je voulais. Et c'est à partir de ce moment-là, que j'ai pu faire un travail plaisant et satisfaisant. J'ai eu des contrats, des postes temporaires, comme travailleuse autonome, qui m'ont permis d'accéder dans le milieu de la recherche sociale, des ministères provinciaux et fédéraux et de l'enseignement de l'espagnol. Nous sommes devenues de citoyennes canadiennes en 1989 et, à partir de ce moment-là, on a pu voyager sans se faire arrêter à cause du passeport guatémaltèque.
En 1997, j'ai quitté le Québec embauchée par Oxfam Québec comme coopérante volontaire au Salvador et en 1998 par le CECI au Guatemala. Après ces deux expériences, j'ai pu être engagée par Vision Mondiale dans un projet subventionné par Vision Mondiale Canada au Guatemala. J'ai beaucoup appris car je me suis impliquée dans les droits humains, le processus de démocratisation et le renforcement de la société civile.
Mon expérience témoigne que le fait d'émigrer peut s'avérer une expérience difficile à cause du changement culturel, de l'adaptation linguistique (dans mon cas), de l'hiver, etc. Mais il y a aussi des opportunités magnifiques pour apprendre une nouvelle langue, une nouvelle façon de savoir faire mais surtout en apprendre beaucoup sur soi-même.
Mes filles ont bien évoluées ici. Ma fille aînée est devenue infirmière bachelière et travaille à l'Hôpital général de Montréal. Elle a mariée un québécois et ont une petite fille. Ma deuxième fille est célibataire et travaille dans la restauration ce qui lui permet de voyager beaucoup car elle peut travailler où elle prend séjour. Ma fille cadette est aussi mariée et vient d'avoir un fils. Elle a fait sa carrière dans la cosmétologie.
En général, émigrer est toujours un défi et une aventure. C'est une décision qui entraîne des gains et des pertes. Mon pays est toujours convulsionné par les problèmes politiques et économiques. Qui sait? Peut-être mes enfants auraient aussi bien évoluées là-bas mais la qualité de vie ne peut pas se comparer à celle que nous avons ici. La paix et la sécurité, je vous assure, n'ont pas de prix. Pour ceci, je peux me réjouir de ma décision prise il y a quelques années. C'est certain que on a vécu des journées sombres mais il y a eu aussi des journées magnifiques et de toutes ces journées on a appris quelque chose, mais je donne beaucoup de valeur à l'apprentissage d'une culture et d'un savoir vivre qui nous a apporté une connaissance que je considère un atout dans notre vie.
![]() |
CANA Carrefour d'aide aux nouveaux arrivants 10780, rue Laverdure - 2e étage Montréal (Québec) H2C 2R8 |
|