Le Regroupement inter-organismes
pour une politique familiale au Québec
 

Pensons famille     

Volume 15, numéro 76, mai 2004

     
Madame Marie-Hélène Méthé  Image de la conférence  Écouter  Voir
Responsable des liens avec les régions et les réseaux et la vie associative
Chantier de l'économie sociale - CÉS  

Le rôle de la société civile

   Quel rôle la société civile peut-elle et doit-elle jouer face aux enjeux et aux défis auxquels nous sommes confrontés depuis l'élection au pouvoir d'un parti politique qui semble, jusqu'à preuve du contraire, vouloir faire fi de toute forme de contribution de la société civile et de l'importance de la démocratie participative ? Quelle marge de manoeuvre avons nous pour nous exprimer en tant que composantes importantes de cette société civile ?

   Il faut d'abord saisir les différentes facettes de l'exercice démocratique. Trop souvent, nous réduisons la démocratie à sa plus simple expression : celle qui permet à un peuple de choisir ceux et celles qui vont le gouverner par l'exercice du vote. Il ne faut évidemment pas banaliser ce droit fondamental de la démocratie ; il y a encore des gens sur cette planète qui vont mourir pour gagner ou défendre ce droit. Il y a encore des pays où, malgré la reconnaissance du droit de vote, une bonne partie de la population ne l'exerce pas. Rappelons qu'aux États-Unis, une des premières démocraties, le taux de participation aux élections présidentielles est de l'ordre de 50%. Il y a aussi des pays comme le nôtre où, malgré un taux de participation plus élevé, tout le processus électoral est devenu une source de cynisme ou de désillusion chez une bonne partie de la population, plus particulièrement les jeunes.

   Il ne faut pas négliger ou sous-estimer l'importance de l'exercice de la démocratie représentative. La période que nous traversons présentement nous rappelle à quel point il faut nous assurer collectivement que les hommes et les femmes qui nous portons au pouvoir doivent être parmi les meilleurs; de la trempe de ceux et celles qui ont réellement l'intérêt collectif à coeur.

   Mais la démocratie ne peut se limiter qu'à cela. Elle ne peut se réduire à la participation à un processus électoral aux quatre ans. La démocratie doit s'exprimer tous les jours, au coeur même de la vie politique, économique, sociale et culturelle d'une société. La démocratie politique se vit et s'exprime, au-delà des élections, par des actions citoyennes locales, par la participation active à des débats de société dans des associations de toute nature, par des structures de représentation dans diverses institutions et organismes, par des débats d'idées dans les médias et dans des rencontres. La démocratie économique, une denrée malheureusement plus rare, se vit aussi à travers l'existence d'entreprises collectives, qu'elles soient coopératives ou à but non lucratif, à travers une gestion collective ou participative dans l'entreprise, à travers la participation active des personnes et des collectivités dans le développement économique de leur milieu. La démocratie culturelle s'exprime à partir du moment où le processus de création et d'expression artistique devient accessible à tous et toutes, et permet de vivre la culture et non pas simplement de le consommer comme objet.

   Finalement, la démocratie se vit collectivement dans une société basée sur l'inclusion ; une société qui assume sa diversité et ses différences, qui ne refoule pas à ses marges des personnes ou des groupes de personnes en fonction de leurs origines, de leur statut social, de leur âge, ou de leur sexe.

   La démocratie doit être à la fois politique, économique, culturelle et sociale. Elle repose en bonne partie sur l'action de l'État et les paramètres que ce dernier définit au niveau de l'organisation de la société, de son économie et sa vie sociale et culturelle. Mais elle ne peut pas dépendre exclusivement de l'État. La démocratie découle aussi en grande partie de notre façon de vivre ensemble en société ; et de cela, aucun État ne peut être entièrement responsable. L'apprentissage de la vie collective et de l'exercice de la citoyenneté est une réalité de tous les jours, qui débutent au sein de la famille mais qui s'étend rapidement au village, au quartier, à l'école, au lieu de travail, aux activités culturelles et de loisirs.

   Quelle est donc la contribution de la société civile à l'exercice de la démocratie ? La réponse est simple mais fondamentale. Sans vouloir lancer un débat sur la définition de ce qu'est la société civile, je voudrais tout de même citer un collègue et acteur de l'économie sociale, Benoît Lévesque, qui dit :

   « A côté du marché et de l'État, les politicologues comme les économistes redécouvrent une troisième sphère, celle de la société civile. Concrètement, cette dernière est constituée par l'espace où les gens construisent leur maison, se marient, pratiquent leur religion.

   De ce point de vue la société civile est également constituée d'une infrastructure dont la qualité peut être évaluée selon les dimensions suivantes : 1) la participation des citoyens et leurs interactions ; 2) le leadership de la collectivité (leaders politiques, économiques et civiques) et la volonté des leaders à prendre des risques et des initiatives; 3) la performance des instances locales; 4) le bénévolat, la philanthropie et la réciprocité. »

   Il apparaît vite évident que sans une société civile active et dynamique, sans une implication citoyenne d'hommes et de femmes de tout âge et de tous les milieux, la démocratie ne pèse pas lourd. Imaginons pendant quelques instants l'état de notre démocratie politique au Québec sans la participation active des associations, des syndicats, des regroupements et des réseaux à des débats aussi fondamentaux qui la protection de l'environnement, les droits des travailleurs, la santé, l'éducation ou l'aménagement du territoire.

   Imaginons l'état de notre démocratie culturelle si la musique, le théâtre, la danse, le dessin et toutes les autres formes d'expression artistique étaient le monopole des professionnels de la chose et que les lieux d'expression artistique leur étaient exclusivement réservés.

   Dans ce cas, non seulement nous n'aurions plus de démocratie culturelle mais nous n'aurions plus de culture au bout d'une génération puisque la relève n'aurait plus aucun terreau dans lequel pousser.

   Imaginons l'état de notre économie si nous laissions au marché seul la responsabilité de définir quels biens et quels services seraient produits et à quels prix ils seraient vendus ; si nous étions privées comme société des multiples services offerts par les organismes communautaires et les diverses associations; si le développement des régions et des collectivités dépendaient uniquement d'entrepreneurs privés intéressés que par des projets très lucratifs et que les initiatives collectives n'avaient plus de place.

   Imaginons la situation des jeunes si nous laissions aux grandes institutions étatiques, aussi importantes soient-elles, la charge entière de nos jeunes et, ce faisant, nous éliminions tous les réseaux bénévoles.

   Pourtant, ce qui est parfois désolant de constater, c'est à quel point il faut encore dire et encore rappeler que notre société ne se limite pas à deux pôles - l'État et le marché - mais qu'elle est en fait une société plurielle, une économie plurielle, une démocratie plurielle, une diversité culturelle où la multiplication des formes et des lieux d'expression, de production, de création et de loisir recèle une richesse incalculable.

Quels sont les enjeux et les défis qui nous confrontent pour pouvoir jouer pleinement notre rôle?

   Le premier défi, celui qui ressort dans tous les secteurs à l'intérieur desquels la société civile est active, qu'ils soient économique, politique, culturel ou social, est celui de la reconnaissance. C'est une bataille de tous les instants. Il faut dire, redire et rappeler sans cesse que la citoyenneté active est essentielle ; que l'État n'est pas le seul défenseur et protecteur de l'intérêt collectif ; que le marché n'est pas le seul acteur et régulateur économique. Il faut dire, redire et rappeler que les citoyens et citoyennes organisés, offrant des services à la communauté ne sont pas des acteurs et des actrices de seconde zone mais une partie intégrante et fondamentale de notre société. Il faut dire, redire et rappeler que les organisations collectives et bénévoles offrent aussi des services essentiels aux collectivités et, à ce titre, doivent avoir un soutien des pouvoirs publics.

   Cette volonté de reconnaissance est une des bases de l'existence même du Chantier de l'économie sociale. Nous travaillons tous les jours à faire comprendre aux décideurs, à nos partenaires, à la population et aux acteurs eux-mêmes l'importance de la contribution de l'économie sociale au développement économique et social du Québec.

   Le deuxième défi, est celui de la reconnaissance de la spécificité de notre action. Les initiatives collectives de la société civile ne sont pas des imitations à rabais de ce qui se fait ailleurs. Elles ont en commun plusieurs caractéristiques qui ne se retrouvent ni dans le secteur public ni dans le secteur privé. Elles sont d'abord des initiatives qui peuvent marier diverses formes d'activités et de contributions (actions bénévoles, travail salarié, activités marchandes ou non-marchandes). Elles sont issues de démarches citoyennes en réponse à des besoins collectifs. Elles sont aussi fondées sur des structures démocratiques où les citoyens et les citoyennes, les usagers et les usagères, ont leur mot à dire dans tout le processus décisionnel. Elles sont autonomes de l'État et non pas des sous-traitants prêts à recevoir des ordres et des commandes d'en haut. Finalement elles fonctionnent dans le cadre d'une logique de rendement à la collectivité et non pas aux actionnaires. Toutes ces caractéristiques, spécifiques aux initiatives des organismes d'action bénévole, et qui sont également partagées par l'ensemble de la grande famille de l'économie sociale exigent donc des outils et des conditions qui tiennent compte de cette spécificité. Les fonds de capital de risque traditionnel, les crédits d'impôts ou des contrats de sous-traitances qui sont la panacée pour la PME ne peuvent répondre aux besoins d'organismes collectifs de la société civile, pas plus que les programmes normés, encadrés et contrôlants qu'on a tendance à produire en abondance dans les officines gouvernementales.

   Les structures juridiques, les stratégies financières, les méthodes d'évaluation ne peuvent être les mêmes pour le secteur privé et le secteur collectif. L'épanouissement de la société civile et plus particulièrement des organismes d'action bénévole exigent une meilleure compréhension de leur spécificité tout comme des outils et des instruments de développement adaptés à leur réalité.

   Le troisième et dernier défi en est plutôt un de nature interne. Nous devons assurer qu'à chaque action menée, le processus permettant cette action est cohérent avec nos valeurs et notre discours. Les organisations de la société civile ont un rôle crucial dans l'exercice de la démocratie, dans l'éducation à la citoyenneté active et dans la défense de l'intérêt collectif. Malheureusement, nous ne sommes pas à l'abri de dérives potentielles. La vie démocratique est loin d'être exemplaire dans toutes nos organisations. La formation des bénévoles, l'éducation et la sensibilisation sont des ingrédients de base de notre action qui ne sont malheureusement pas toujours au rendez-vous. La tentation de se contenter de répéter les mêmes actions et de défendre des intérêts d'un point de vue corporatiste plutôt que collectif nous guette aussi. Ce constat est, bien sûr, loin d'être général ; la société civile et plus particulièrement le secteur bénévole est encore une source importante d'innovation sociale. Mais il faut aussi reconnaître que la démocratie n'est jamais acquise; c'est un travail de tous les jours ; que la formation et la sensibilisation ne sont jamais vraiment terminées.

   Le monde change sans arrêt autour de nous et de nos organisations ; nous devons, nous aussi, être constamment à l'écoute, prêts à innover, à transformer nos pratiques pour mieux répondre aux besoins de la collectivité.

   Les actions collectives de la société civile sont autant de remparts importants pour une société démocratique. Nous avons, je crois, collectivement, le devoir d'agir ensemble pour le bien-être de tous et toutes.

Marie-Hélène Méthé

Chantier de l'économie sociale

18 février 2004


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