Le Regroupement inter-organismes
pour une politique familiale au Québec
 

Pensons famille     

Volume 16, numéro 77, septembre 2004

     
Monsieur Lahssen Abbassi     Image de la conférence    Écouter     Voir  

Coordonnateur et formateur interculturel
Centre Jeunesse Arabe

Le 16 juin 2004

 
   Monsieur Lahssen Abassi est coordonnateur du Centre Jeunesse Arabe et formateur interculturel.

   Dans son intervention, il va parler des caractéristiques qui distinguent les garçons et les filles dans les sociétés arabes et le rôle des parents dans les pays d'origine et au Québec

Garçons et filles et rôle des parents dans le monde arabe et au Québec

   L'éducation des enfants dans les sociétés arabo-musulmanes (Maghreb et Proche-Orient) obéit à des codes hérités depuis des siècles. Le Monde arabe n'a connu ni période de Renaissance, ni révolution industrielle comme en Europe, deux phénomènes qui auraient pu bouleverser cet héritage culturel. Certes, cette région a connu un début de renaissance au 19e siècle, mais la colonisation est venue détruire cette tentative. Bref, le Maghreb et le Proche-Orient sont restés sur un mode à dominance traditionnelle en ce qui concerne les relations hommes-femmes et l'éducation des enfants. Cependant, les sociétés en question changent et ces changements sont relativement longs non perceptibles à l'oeil nu.

   Les indépendances ont permis l'émergence d'une classe moyenne instruite et influencée par la pensée européenne. Mais cette classe reste faible numériquement et actuellement a tendance, sous les coups de la mondialisation, de se « retraditionnalisée » au niveau surtout des apparences extérieures (le voile dit islamique). Le monde arabe reste encore largement composé de catégories sociales pauvres, souvent n'ayant pas accès à l'instruction et au savoir (paysans, ouvriers non qualifiés, jeunes désoeuvrés ou vivant de petits métiers informels, femmes au foyer). Un homme sur trois et une femme sur deux demeurent analphabètes dans les États arabes.

   Même si elle subit des changements sur tous les plans, cette région du monde reste encore attachée à la tradition et dans le cas qui nous concerne – l'éducation des garçons et des filles – les parents et les grands-parents continuent à y jouer encore des rôles de premier plan, l'État n'étant ni intéressé, ni capable de jouer un rôle significatif dans ce domaine. Quels sont ces rôles ?

Le rôle du père

   Dans les milieux traditionnels prédominants (à la campagne et le milieu populaire urbain), l'autorité du père est socialement reconnue et valorisée. On dit souvent qu'un homme sans autorité n'est pas un homme. Envers le père, les enfants ont deux sentiments : celui de la vénération et celui de la crainte. La vénération découle du fait que cette autorité est vue comme sacrée, ordonnée par Dieu. L'obéissance au père est un indice sérieux de l'obéissance à Dieu. Cette valeur spirituelle est le premier rempart contre toute remise en question de cette autorité.

   Les enfants, garçons et filles, manifestent également la crainte envers le père. Cette crainte s'explique par le fait que le père représente le masculin qui peut user de la force physique pour corriger l'enfant non obéissant. Elle s'explique aussi par le fait que le père est reconnu comme le chef de la famille, le pourvoyeur. Le titre de pourvoyeur est à la fois une obligation sociale et légale. Les pères qui ne peuvent plus honorer cet engagement envers leurs familles perdent l'estime et sont poursuivis par la justice en cas de fuite du foyer familial.

   Les enfants sont donc éduqués à obéir aux parents spécialement au père. Voici quelques exemples de la vie quotidienne : les enfants ne haussent jamais la voix sur le père; quand ce dernier reçoit de la visite, les enfants doivent rester à l'écart; toute remarque sur les paroles et les décisions du père est considérée comme un manque de respect; on ne fume pas et ne se met pas torse nu devant lui; on n'emmène pas la petite copine à la maison; etc.

   Pour s'assurer de se faire respecter et même craint, le père garde ses distances par rapport aux enfants. Le père ami de ses enfants est un phénomène étranger à la culture arabe. L'éducation est confiée à la mère. Quand la situation devient critique, le père intervient pour corriger l'enfant (le garçon) soit par des menaces verbales, soit par l'usage de la ceinture et du petit bâton. En général, les pères dans ce milieu traditionnel ne disposent pas d'autres outils pédagogiques pour résoudre les problèmes de discipline. Il faut noter ici que la correction des filles n'est pas du ressort du père, mais de la mère. Si le père est craint par les enfants, dans la réalité, il se montre plus indulgent et modéré dans la plupart des cas.

Le rôle de la mère

   Dans les sociétés arabo-musulmanes, une femme n'acquiert une autorité et un prestige que comme mère. En cette qualité, elle a la responsabilité de l'éducation des enfants. Cette éducation est basée sur une nette division sexuelle du travail qui s'explique par le niveau de développement économique, social et culturel des pays concernés et non par la religion.

   Concrètement, la fille apprendra à exécuter les tâches ménagères; à faire des courses; à jouer séparément des garçons; à protéger sa virginité; à ne pas se montrer vulgaire et insolente; etc. Bref, la fille est plus sévèrement contrôlée par la mère et s'il y a lieu par les frères plus âgés. Dans les milieux sociaux moyens et aisés, le contrôle est plus souple en raison de leur niveau d'instruction et du contact avec l'Occident par les voyages, la formation académique (en français ou en anglais). Je dis souple, parce que, à titre indicatif, dans le milieu défavorisé, la fille participe aux travaux ménagers et à un âge précoce (7 ou 8 ans) garde ses petits frères et soeurs en l'absence de sa mère. Chez les classes moyennes et aisées, ces travaux – que les femmes du milieu populaire appellent « ch'ka » ou peine – ainsi que la garde d'enfants sont plutôt confiés à des petites bonnes ou domestiques arrachées de leurs campagnes ou de leurs bidonvilles. Cela permet aux filles issues de ces classes de se libérer pour pouvoir poursuivre des études dans de meilleures conditions et plus tard, travailler et se marier dans le même milieu social.

   Pour ce qui est de l'éducation des garçons, elle s'avère moins contraignante. Comme futur pourvoyeur, le garçon jouit d'une certaine liberté. L'idée est de lui assurer des conditions lui permettant de poursuivre des études, de décrocher un diplôme et un emploi. L'étape suivante est le mariage et la prise en charge de la famille.

   Mais ce chemin tracé par la tradition est de plus en plus bouleversé par le processus d'appauvrissement qui touche une très large partie de la population y compris la classe moyenne. Précarité familiale oblige, les jeunes filles empruntent le chemin du travail pour aider la famille à survivre. Le fait de vouloir garder les filles à la maison jusqu'à leur mariage comme le veut la tradition vole en éclats. Ces jeunes filles partagent de plus en plus le titre de pourvoyeur. Ainsi l'autorité du père sur la famille et celle des garçons sur les filles se trouvent de plus en plus laminées. Ce sont ces bouleversements sociaux – et économiques - qui ont fait émerger des groupuscules islamistes militants pour essayer de contrôler la situation.

   Au niveau des droits de la femme à l'éducation, il y a là aussi un net changement. Selon le Rapport Régional sur les États arabes élaboré par l'Institut de statistique de l'UNESCO, qui a étudié les indicateurs de l'éducation de 19 pays pendant l`année scolaire 1999/2000 :

« La scolarisation a beaucoup progressé dans les États arabes, notamment pour les filles. Dans de nombreux pays, les filles ont le même accès à l'enseignement et les mêmes taux de scolarisation que les garçons, et elles ont plus de chance d'être scolarisées que les jeunes filles de l'Afrique de l'Ouest ou de l'Asie du Sud ».

   Dans un État dit islamique comme l'Iran, le nombre d'étudiantes à l'université dépassa celui des étudiants. Les autorités ont commencé à pratiquer un quota pour niveler.

   Ce sont là des changements importants qui ont un impact sur l'éducation à la maison.

Le rôle des grands parents

   Dans le monde arabe, les résidences pour personnes âgées séparées des enfants et des petits-enfants n'existent pas.

   Dans le milieu urbain aisé et moyen, les grands parents vivent dans leurs propres résidences et reçoivent quotidiennement ou presque la visite des membres de leurs familles, leurs résidences étant souvent situées non loin de celles de leurs fils et filles adultes. Dans le milieu populaire, les grands-parents habitent – en général – chez le fils aîné. Précarité oblige. Dès le plus jeune âge, les enfants sont éduqués à prendre soin – à l'âge adulte - des personnes âgées de la famille et de ne pas les « abandonner ». La gestion de la question de l'âge d'or est de l'unique ressort de la famille. Les états arabes n'ont ni la volonté, ni les moyens de s'y immiscer.

   Dans les deux milieux, les grands-parents jouent un rôle complémentaire aux parents. À travers des contes, ils transmettent aux petits-enfants des leçons morales pour pouvoir distinguer le Bien et le Mal. Ils interviennent pour consoler le petit-fils ou la petite-fille en prise avec les parents. En cas d'absence de ces derniers, ils gardent volontiers les petits. Admirés et adorés, ils reçoivent leur confiance. En cas de crise entre parents et enfants, les grands-parents jouent le rôle de « wssata » intermédiaires pour protéger les petits-enfants et pour trouver une issue. Leurs paroles et leurs jugements sont généralement respectés par tout le monde. Leur participation à la vie familiale rassure.

   Très conscients de la responsabilité parentale en matière d'éducation des enfants, les grands-parents interviennent de façon mesurée, quand c'est nécessaire, avec beaucoup de délicatesse.

   La présence des grands-parents dans le quotidien de la famille « élargie » permet d'atténuer le conflit de générations et de garder les traditions et les actes coutumiers.

Le pouvoir des enfants

   Dans la culture arabe musulmane et chrétienne, les enfants ne sont pas vus comme le fruit de l'amour, mais comme un cadeau de Dieu. Ils sont aimés en tant que tels. Les parents des milieux pauvres sacrifient le peu de moyens dont ils disposent pour les enfants espérant les voir grandir dans de bonnes conditions, avec aussi l'espoir d'être pris en charge par eux à leur vieillesse. À signaler que dans le monde arabe, la pension de vieillesse pour l'écrasante majorité de la population n'existe tout simplement pas.

   Un proverbe populaire marocain dit : « L'enfant c'est comme du cumin, si tu ne le frottes pas, il ne dégagera pas son parfum ». Avant d'être « frotté », l'enfant a intérêt à se soumettre, à obéir aux parents. Devant les parents, spécialement le père, l'enfant garde le silence. Cette attitude est due à la fois à la crainte d'être « frotté » et aussi par une certaine « hchouma » ou pudeur. L'enfant, garçon ou fille, n'ose pas élever la voix sur les parents surtout le père; ne les fixe pas des yeux; ne s'oppose pas aux décisions prises; etc.

   L'obéissance aux parents est vécue comme un devoir spirituel. Un enfant, garçon ou fille, qui désobéit de façon systématique a mauvaise presse et risque même d'être rejeté par son entourage (petits amis du quartier, voisins). Quand un garçon désobéit à son père, la mère intervient pour trouver des justifications, des arguments afin d'innocenter l'enfant et par là de le protéger contre la colère de papa. Après l'incident et en l'absence de ce dernier, la mère n'hésitera pas à engueuler son garçon pour avoir désobéi à son père. Quand c'est la fille qui désobéit, le père n'intervient pas. C'est la mère qui le fait et parfois sans retenue. La pression sur les filles est plus importante surtout en ce qui touche à leur sexualité et donc à l'honneur de la famille. En l'absence du père, c'est le frère aîné qui surveille sa soeur. Si le garçon est éduqué pour obéir aux parents, la fille, elle, est préparée pour obéir aux parents et à son futur mari.

   Les rapports entre frères et soeurs sont hiérarchiques à un double niveau : le garçon vient avant la fille et l'aîné (garçon ou fille) avant le ou la plus jeune.

   Jusqu'à récemment, la solidarité familiale a permis aux personnes divorcées d'être récupérées par leurs parents et parfois leurs grands-parents. Sous les coups de la mondialisation, on assiste dans le monde arabe à un relâchement des valeurs traditionnelles de solidarité et d'entraide. Le phénomène de la femme monoparentale a fait son apparition ici et là dans les grandes villes surpeuplées et mal gérées. En Égypte par exemple, un mariage sur trois échoue.

   Confrontée au modèle traditionnel très dominant (famille classique) et portant elle-même ce modèle dans sa mémoire, la femme monoparentale arabe n'arrive pas à gérer sa nouvelle condition, spécialement en ce qui a trait à l'éducation des enfants dont elle a la garde. Frustrés de l'absence du père, les enfants deviennent souvent incontrôlables. Ils osent défier leur mère en lui reprochant cette absence, à elle. Les choses se gâtent quand il s'agit d'un enfant unique dans les milieux défavorisés. Trop gâté et craint par la mère, le garçon se transforme en petit montre. Dans le journal égyptien Ahram Hebdo du 09 juin 2004, Nadia Radwane, une sociologue égyptienne décrit les approches en éducation des personnes monoparentales :

   « Les mères qui éduquent seules leurs enfants optent pour deux systèmes d'éducation : soit elles éprouvent un amour débordant pour leurs enfants étant donné que nous sommes un peuple réputé pour être émotif ou alors, elles se comportent plus sévèrement, sachant pertinemment que la société est impitoyable, surtout envers les femmes divorcées plutôt que les veuves. Mais la situation diffère quand l'homme décide d'élever ses enfants tout seul. Bien qu'il rencontre beaucoup de mal pour les orienter, cette expérience pratique s'avère efficace pour les enfants qui vivent avec leur père ».

La situation au Québec

   L'écrasante majorité des parents d'origine arabe installés au Québec est issue de la classe moyenne urbaine. Scolarisés, ces parents, avant leur arrivée au Québec, étaient en contact permanent avec la culture occidentale dont ils reconnaissent les aspects jugés positifs pour eux et pour leurs enfants. Ils accordent une grande importance à l'éducation de leurs enfants. Mais quelle éducation ? certes, ils sont admiratifs des moyens dont dispose le système scolaire québécois comparativement à celui des pays d'origine. Ils apprécient les valeurs démocratiques véhiculées à l'école. Cependant, ils manifestent des réserves quant à l'éducation sexuelle qu'ils jugent souvent trop permissive; aux libertés sans limites accordées aux jeunes; à la situation des enseignants qui font preuve de mollesse et de crainte face aux élèves; etc. Ces réserves découlent d'une perception largement partagée et puisent dans l'héritage culturel que ces parents portent. Ils s'inquiètent aussi du sort des garçons (échec scolaire).

   Par rapport à la loi sur la protection de la jeunesse, ils considèrent qu'elle offre la part belle aux enfants leur donnant même le droit de poursuivre les parents en justice. Et il y a aussi le 911 qui les intimide.

   À la maison, il y a la télévision qui fascine aussi bien les grands que les petits. Elle est remplie de scènes de violence et incite à la consommation y compris du sexe, chose interdite dans le monde arabe.

   Face à l'école et à la télévision comme moyens éducatifs et de divertissement, les parents issus de la communauté (et ceux d'autres communautés) se sentent démunis et en position de faiblesse. Aussi bien l'école que la télévision inculquent l'autonomie individuelle. Or cette notion n'existe pas dans les sociétés arabes. Elle est assimilée à de l'individualisme c'est-à-dire à de l'égoïsme « ananiya ». La question est de savoir comment préserver la valeur de solidarité familiale chez les enfants devant l'individualisme ambiant. Selon les parents d'origine arabe, l'autonomie individuelle inculquée aux enfants, si elle a certains aspects positifs reconnus, reste menaçante non seulement pour l'esprit de solidarité familiale, mais également pour l'autorité parentale.

   Pour ce qui est des enfants, ils vivent une double culture, celle de la société d'adoption et celle des parents. Apparemment, et en l'absence d'études approfondies sur la question, ils la vivent sereinement. Les fugues et la délinquance des jeunes de la communauté sont exceptionnelles. Mais on constate aussi des conflits entre parents et enfants à propos des sorties, des types d'amis à fréquenter ou non, du respect des parents. Ces conflits ne sont pas de nature à provoquer la rupture.

   Majoritairement issus de la classe moyenne scolarisée ayant intégrée certaines valeurs du monde occidental, les parents d'origine arabe montrent un certain réalisme quant à l'éducation de leurs enfants. Les garçons et les filles sont traités de façon à leur permettre une pleine intégration à leur milieu. Les filles restent cependant relativement surveillées dans leurs sorties, honneur oblige. Les fugues des filles, symptôme d'une oppression parentale, sont assez rares. Le port du voile par des filles musulmanes reste encore marginal car la volonté des parents de faciliter l'intégration en douceur de leurs enfants (filles et garçons) est toujours présente. Cette volonté est parfois telle que dans de nombreuses familles issues du Maghreb surtout, les enfants ne parlent pas l'Arabe à la maison. Cependant, les quelques parents qui n'arrivent pas à s'adapter aux valeurs éducatives et au mode de vie nord-américain optent tout simplement pour le retour au pays d'origine.

   Au Québec et au Canada, l'image du père seul pourvoyeur et chef de famille n'est pas applicable dans le cas des familles d'origine arabe. De même, celle de la femme et la fille soumises restant au foyer et s'occupant de la cuisine. On assiste même à des situations paradoxales pour les pères. En effet, les pères n'ayant pas de travail et dont les épouses sont sur le marché de travail vivent très mal cet état de fait. Heureusement la grande majorité d'entre eux considère cette situation comme provisoire. Mais quand le provisoire dure, le père aura tendance à la déprime et finalement au divorce.

   Si les parents issus de la communauté considèrent que l'éducation des enfants est de leur ressort, ils sont également très conscients que cette même éducation est partagée avec le monde extérieur : école, télévision, amis et voisins qui souvent ne sont pas de la même origine.

   Isolés (pas de quartier arabe à Montréal, pas de famille élargie), les parents d'origine arabe ayant des difficultés avec leurs enfants ne trouvent cependant pas de ressources adaptées pouvant les aider. Une tentative de formation des parents a été tentée par Centre Jeunesse Arabe à Montréal, mais, sans financement récurrent, a dû s'arrêter.


Centre Jeunesse Arabe

10780, rue Laverdure, bureau 212
Montreal (Québec) H3L 2L9

Vox : (1-514) 272-2535

Fax : (1-514) 948-5097

www.centrejeunessearabe.org

cja@nvo.ca

   
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